Divorce à la grecque

Grèce Credit RG1033 (Creative Commons)

Crise de la dette grecque : entre Wolfgang Schäuble et Yanis Varoufakis, les ministres des Finances allemand et grec, le désaccord est total.

Par Stéphane Montabert

imgscan contrepoints 2307 GrèceEn s’asseyant à la même table que son homologue allemand Wolfgang Schäuble, le ministre grec des finances Yanis Varoufakis pensait peut-être qu’il parviendrait à infléchir la position de l’inflexible Allemagne. Il n’en a rien été. Jeudi, au lendemain de la décision de la BCE de couper une partie des vivres aux banques grecques, les positions semblaient irréconciliables. Elles le sont.

L’évolution dramatique de la situation entre la Grèce et ses créanciers ne vient pas d’une évolution de la situation sur le terrain ou d’une modification des positions tenues par les uns et les autres, mais simplement du cheminement progressif de cette compréhension au sein des élites européennes. Il est loin le temps où M. Tsipras se faisait accueillir entre deux éclats de rire et le cadeau d’une cravate.

Par la voix du chef néerlandais de l’Eurogroupe Jeroen Dijsselbloem, le raidissement est donc soudain :

« La Grèce doit se plier à une extension du programme de sauvetage le 16 février au plus tard pour garder le soutien financier de la zone euro. »

Voilà un langage extrêmement clair qui tranche avec les circonvolutions diplomatiques habituelles. L’objectif de la tournée européenne du nouveau chef de gouvernement et de son ministre des finances était de convaincre les Européens de renégocier la dette de 300 milliards d’euros et de laisser Athènes en finir avec la rigueur qui bride la croissance. C’est un échec.

Que se passe-t-il lorsqu’une force irrésistible rencontre un objet inamovible, lorsque les engagements financiers affrontent la démocratie ? Nous avons encore une fois un aperçu de ce vieux paradoxe. D’un côté, l’inflexible Union Européenne, de l’autre Alexis Tsipras et son équipe. La renégociation de la dette grecque était le point central de la campagne électorale de ces derniers ; les élites européennes pensaient peut-être qu’il serait possible de l’amadouer – ce ne serait pas la première fois qu’un politicien revient sur ses promesses – mais ils déchantent et s’en irritent progressivement.

L’étrange force de caractère qui semble animer le nouveau gouvernement grec tient à une raison bien simple : la Grèce est en faillite. Elle l’est depuis des années, depuis le début de la crise financière. Tout ce temps perdu, tous ces plans successifs n’ont jamais été qu’une façon de maintenir les apparences. Les « plans d’aide » se succèdent en Grèce avec leur lot d’exigences absurdes destinées à sauver non pas la Grèce, mais ses créanciers.

En bon marxiste M. Tsipras envisageait peut-être une décote de 50% de la dette grecque, histoire de la rendre supportable tout en recommençant à emprunter, mais il réalise sans doute que cette perspective était finalement très naïve. Et si ses propositions iconoclastes de dette perpétuelle (on ne paye que les intérêts, pas le principal) ou d’obligations indexées sur la croissance avaient le mérite de la créativité, elles avaient le défaut de devoir être volontairement acceptées par les créanciers. Or, il se heurte à un mur.

Car en face, la situation est tout aussi inextricable. 90% de « l’aide » versée à la Grèce servait avant tout à servir la Troïka, non par méchanceté mais pour de simples raisons de survie. Un vrai défaut – avec colère et claquements de portes – aurait des conséquences inimaginables sur le reste de la zone euro comme l’illustre la structure de la dette grecque ci-dessous :

Dette grecque
Dette grecque, exposition directe et indirecte de la France et de l’Allemagne.

 

 

En 2010, l’effacement de 100 milliards d’euros (!) de dette grecque par les dirigeants de l’Union Européenne avait été d’autant plus facile qu’il s’agissait de l’argent des autres. Grands seigneurs, ils avaient décidé de faire payer les banques. En avalant l’amère pilule, elles eurent au moins la satisfaction d’échanger leurs dettes grecques pourries contre des papiers de meilleure qualité, de la dette française ou allemande. Ces deux pays se substituèrent aux banques pour le solde. Comme cela ne suffisait pas, la manœuvre se poursuivit sur plusieurs plans : intervention du FMI, assemblages financiers complexes comme le Fonds Européen de Stabilité Financière (FESF) où des « effets de levier » permettaient, avec des garanties d’États solvables, de lever des sommes encore plus importantes sur les marchés financiers… Tout cela pour prêter à nouveau à la Grèce, et en fin de compte se rembourser soi-même.

Aussi, lorsque Wolfgang Schäuble joue aux père-la-rigueur, il n’a pas plus le choix que M. Tsipras. Il ne peut rien lâcher simplement parce qu’il n’en a pas les moyens.

Le FMI se définit comme un créancier « super-prioritaire ». Lorsqu’il prête, il doit recevoir en premier le moindre centime à récupérer. Il ne prête qu’avec cette garantie et n’a jamais été pris en défaut de toute son existence – un record qui risque bien de tomber. La BCE ne peut pas accepter un effacement de dettes, ses statuts le lui interdisent. Les « fonds privés » et autres « divers » sont sans doute des acteurs plus malléables, comme les banques grecques, mais les saigner à blanc les enverra probablement à la banqueroute à leur tour, avec des effets bien négatifs sur une économie hellénique moribonde. Dernier clou dans le cercueil, le montant serait bien trop faible pour changer quoi que ce soit.

Restent les autres pays de la zone euro…

La conclusion, limpide, est de la trame dont on fait les tragédies : la dette grecque est totalement ingérable. La répudier entièrement enverra dans les profondeurs les comptes de nombreux autres pays européens. Pour la France, par exemple, l’addition se monterait non seulement aux 11 milliards d’euros d’exposition directe mais aussi à hauteur des 31 milliards d’euros fournis au travers des « garanties » apportées dans le cadre du FESF. Elle devrait également provisionner des pertes en tant qu’actionnaire au FMI… Pour l’Allemagne, les sommes en jeu sont encore pire.

Si d’autres pays de la zone euro semblent mieux lotis, il ne faut pas oublier qu’ils sont dans une situation financière des plus fragiles. Notons par exemple que certains pays aidés par le FESF car en difficulté, comme l’Italie, l’Espagne ou le Portugal, ont eux-mêmes contribué à la formation du FESF en apportant des « garanties » ! Des pays surendettés créent un fonds destiné à les sauver en levant des emprunts sur les marchés ? Ce château de cartes financier ridicule va s’effondrer et c’est mérité, au nom de tout ce qu’il reste de logique en ce bas-monde.

Qu’est-ce qui nous attend ? La politique du poing sur la table, un contrôle des capitaux en Grèce, des faillites bancaires, des taux d’intérêt qui s’envolent, des notes qui s’enfoncent… Et un camp qui cède, forcément, dans le bruit et les fracas.

En ouverture de l’année 2015, je supposais que la zone euro ne finirait pas l’année sous sa forme actuelle. Désormais, on peut même se demander si elle tiendra jusqu’au printemps.


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