Moi, vous n’assassinerez jamais mon enfance !

Parmi les gens touchés par la mort de Cabu, les trentenaires qui l’associaient aux émissions de leur enfance…

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cabu paris credits Oriol Llado (licence creative commons)

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Moi, vous n’assassinerez jamais mon enfance !

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 31 janvier 2015
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Par Philippe P.

cabu paris credits Oriol Llado (licence creative commons)

L’émotion est enfin retombée, il était temps que cette hystérie collective cesse. Voilà, tout le monde était dans la rue, tout le monde a voulu son Charlie Hebdo de collec’ et tout est bien qui finit bien. On s’est indigné, on a pleuré, on a communié, on a marché, on a allumé des bougies chauffe-plats, on a assisté en direct aux obsèques de Charb et enfin le gouvernement nous a dit qu’on allait voir ce qu’on allait voir ! C’est vrai qu’entre les anciens maires de Tulle, d’Évry et de Cherbourg, c’est du lourd, des types habitués aux grandes décisions, inaugurations de fontaines, galettes des rois, création d’un rond-point, de la graine de de Gaulle ou de Churchill. On peut dormir tranquille.

La semaine passée, je discutais avec l’un de mes chers patients, un jeune avocat, qui s’étonnait de la tournure des événements et surtout de la tristesse ressenties par certaines personnes, alors qu’elles n’avaient aucun lien avec l’une des victimes de ces attentats. Fallait-il y voir de l’hystérie, et donc de la comédie, ou une certaine sincérité et donc en être étonné.

Parce c’est vrai qu’il faut avoir un sacré degré d’empathie pour pleurer des morts que l’on ne connait pas ! Ceci dit, personne n’a jamais connu la mère de Bambi et sa mort reste tout de même un traumatisme pour bien des enfants. Il s’agit justement d’enfants ! Quoiqu’à la vérité, bien qu’étant adulte, je ne suis pas sûr de résister à cette scène, ce qui fait que je n’ai jamais voulu revoir Bambi.

Tandis que je plaidais pour mon explication de la sidération, telle que je l’ai exposée dans un article précédent, j’ai aussi pu avancer un début d’explication à cette débauche lacrymale. J’ai ainsi pu noter lors de ces deux semaines écoulées qu’une catégorie de ma clientèle avait été plus touchée que l’autre. Si tout le monde s’accorde à dire que c’est triste, l’une des victimes semblait avoir un statut particulier.

C’est ainsi que chez les 38/42 ans, principalement les femmes, le décès de Cabu a été ressenti plus durement que les autres. Non que cette catégorie de personne ait suivi la carrière du dessinateur mais simplement qu’elles aient toutes gardé en mémoire les prestations de Cabu lorsqu’il participait à l’émission enfantine Récré A2 en compagnie de Dorothée. Dans cette émission, Cabu intervenait pour apprendre aux enfants à dessiner et réalisait en direct ses caricatures. Tous les amateurs d’art, et je sais que je suis lu par d’anciens élèves de l’École du Louvre, se souviendront de la caricature de l’animatrice avec son nez pointu.

C’est en « creusant » un peu avec l’une des patientes qui m’en parlait, que j’ai pu réaliser la forte charge émotionnelle liée au décès de Cabu. Parce que beaucoup se souviennent de lui lors de ses prestations dans cette émission enfantine, il a pu bénéficier de l’étiquette de « gentil » que n’avaient pas forcément ses collègues à la dent dure. Cabu c’était donc pour beaucoup, cet éternel adolescent à la drôle de coupe de cheveux et aux lunettes rondes qui les amusait lorsqu’ils étaient petits.
Et comme me le disait ma chère patiente, c’est un peu sur son enfance disparue, ce moment agréable de son existence, ce paradis perdu. À travers la disparition du dessinateur, c’est aussi sur elle, sur son passé qu’elle a aimé pleurer. Jamais auparavant elle n’avait repensé à Cabu pas plus qu’elle n’a jamais acheté Charlie Hebdo. Il aura fallu ce drame, cette exécution pour que le nom du dessinateur soit sur toutes les lèvres et dans tous les journaux. La disparition de Cabu aussi fou que cela paraisse, c’était comme s’apercevoir que ses parents étaient mortels.

Et les souvenirs sont revenus, sans doute pour bien des personnes. À l’instar de la petite madeleine de Proust au travers duquel il revivait son enfance, sans doute que le fait que le nom de Cabu soit ressorti d’un relatif anonymat (qui en parlait avant le drame ?) pour être sur toutes les lèvres aura servi à certains de catalyseur pour se remémorer leur enfance. Certains auront voulu détruire la liberté de la presse dixit le pouvoir, alors qu’ils auront surtout abîmé les souvenirs d’adultes.

casimir credits marlenedd (licence creative commons)

Personnellement, appartenant à une génération gavée par L’île aux enfants, je n’aurai jamais ce problème parce que je sais bien, pas depuis très longtemps c’est vrai parce que je suis un grand naïf, que Casimir n’était qu’une défroque dans laquelle se glissait un comédien. Je sais donc que Casimir ne peut pas mourir et c’est un peu rassurant. Cabu est mort, les madeleines de Proust sont devenues immangeables mais Casimir est vivant !

Je m’adresse donc à tous les terroristes pour leur crier : moi, vous n’assassinerez jamais mon enfance parce que Casimir est immortel ! Même si vous le brûliez, on s’en fout, on peut en recoudre un le lendemain !

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Voir les commentaires (25)

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  • j’ai pas trop compris votre article, personne ne peut agir sur vos souvenirs, c’est les vôtres, c’est « idiot » de dire cela.
    Faut relire Freud sur le groupe, le Moi collectif et les ptits surmois, c’est à peu près tout. Objet investit==> mort= deuil. Oui… SPT non je ne pense pas.
    Par contre pour moi, ce fut un double petit état d’incompréhension passager!

  • personnellement, je ne me souvenez pas que cabu participait à l’émission de dorothé, mais, le jour de l’assassinat, j’ai eu la sourde impression qu’on assassinait la france, le monde que j’avais connu depuis mon enfance:
    la caricature est une composante essentielle de notre pays, de notre culture, et depuis déja fort longtemp : sans remonter à la célèbre suite de visage ce transformant progressivement en poire, qui valu quelques mois de prison à son auteur sous louis-phillipe , au début du 20ième siècle, à l’époque de l’affrontement entre les partis cléricaux et anticléricaux, certains journaux publiaient des dessins qui étaient beaucoup plus méchant pour l’église catholique que les dessins de charlie envers la  » religion de tolérance « … plus prés de nous, tout le monde se souvient d’émission comme droit de réponse, ou un dessinateur croquait sur le vif, des situations coquasses , avec un bon mot, qui faisait rire l’assemblée et les téléspectateur, qu’ils soit de gauche ou de droite … comme le faisait encore charb dans l’émission de florence quin sur arte peu avant son lâche assassinat.
    c’est un peu comme si on avait assassiné coluche … qu’on tu un chef d’état, ça peu ce comprendre, et ça ne sera pas la première foi, mais qu’on tu des comiques !
    le monde de notre jeunesse est bien disparu, et nous ne voyons rien de bon poindre à l’horizon…

  • J’ai vu, notamment via Facebook, de nombreux commentaires allant dans ce sens : on avait assassiné leur enfance.
    J’ai trouvé ça à la limite du pathétique… Faut grandir, un jour !
    Que ces meurtres soient abjects, c’est une chose, mais qu’on reproche à des terroristes de s’être attaqués, finalement, à Club Dorothée, on va jusqu’au fond du ridicule !
    Et je pense que c’est bien là un symptôme très inquiétant d’une société infantilisée, incapable de se comporter en adulte, de faire face au pire, en le regardant droit dans les yeux.
    Imaginerait-on un Churchill, un de Gaulle, un Staline, ou un Hitler, choqué parce qu’on a détruit ses souvenirs d’enfance ?

    • Pas le Club Dorothée, Récré A2, avec William Leymergie et Cabu. Les enfants de Récré A2 étaient déjà trop vieux pour regarder le Club Dorothée. A moins qu’ils ne soient restés des enfants et qu’ils aient aimé regarder Dragon Ball et les Chevaliers du Zodiaque, le pire shonen fumiste dont le Japon nous ait abreuvé.

      On peut avoir aimé Casimir, Cabu et la Noiraude (il fallait être déjà plus tout à fait un enfant dans sa tête pour apprécier la Noiraude), on peut avoir conservé la spontanéité de son âme d’enfant et avoir des réflexions d’ordre supérieur qui appartiennent soit-disant au monde très sérieux des adultes.

      Cabu était un Peter Pan qui n’a jamais voulu abandonner ses rêves de gosse, faits de petits dessins dans les marges de son cahier d’écolier. Un adulte enfant, un adulescent, le prototype de l’homme inachevé, qui refuse de grandir, qui refuse les responsabilités, qui veut poursuivre ses rêves et qui pour cela doit se couper de la réalité. La réalité d’avoir un enfant par exemple. Mano Solo, l’enfant qui voulut devenir adulte mais qui ne le put pas car son père n’en était pas un. On voit ce que cela a donné : anarchisme précoce, drogue, petite délinquance, la guitare pour seule existence, puis le SIDA et le rêve de lui aussi faire un gosse pour devenir l’homme qu’il n’est pas.

      Ce n’est pas que l’enfance qui meure avec Cabu. C’est aussi l’incarnation de l’infantilisme qui disparaît.

      J’ai pleuré Cabu pour les mêmes raisons que j’ai pleuré en apprenant que le Père Noël n’existait pas : c’était un vaste un mensonge.

      • Alors je ne connaissais pas Cabu, ni d’eve ni d’Adam, mais merde, vous avez vu ses dessins?? moi je suis dsl, mais ce n’était absolument pas un « adulescent » ou un adulte qui a gardé son âme d’enfant. Il a fait tout sa vie ce qu’il aimait, à priori, et il en est mort.

        • Je vous cite : « Il a fait tout sa vie ce qu’il aimait ». CQFD.

          • « toute » ça sera mieux Mathilde…;) et cela fait de lui un adolescent éternel?

            • Cabu aura eu une belle mort, il était à son boulot, il rigolait avec ses copains, en buvant son café et mangeant ses croissants… Il avait près de quatre-vingts ans, apparemment il se portait bien, il n’a pas eu le temps d’avoir peur ni de souffrir.
              Mais j’ai de la peine, je suis sûr que c’était un brave type…
              J’ai de la peine aussi, beaucoup, pour la fliquette de Montrouge, son boulot c’était de faire traverser les mômes à la sortie de l’école, elle ne faisait de mal à personne, elle avait vingt cinq ans, c’était une Antillaise, c’est dégueulasse de l’avoir tuée…

            • Cabu revendiquait son infantilisme, sa naïveté, sa vision légère du monde.

              Je l’aimais beaucoup. Vraiment beaucoup. Même mort, il reste un modèle pour moi. Ceci dit, le monde ne peut pas se construire intégralement avec des enfants. Sauf si ce sont des enfants du XIXe siècle d’un roman de Jules Verne.

              C’est la beauté de nos sociétés, permettre à des hommes de ne jamais le devenir, accepter de vivre éternellement dans les chimères de l’enfance. Peut-être est-il possible de lutter avec des stylos contre des fusils d’assaut. Peut-être. Quand on est un enfant. Je me plais encore à le croire. Je me surprends à croire encore au Père Noël. Puis un jour la DDAS vient vous prendre et là il devient difficile de conserver votre âme d’enfant.

              Donc oui, une partie de mon enfance est morte avec Cabu. Casimir et Pollux ne me feront jamais autant rêver que l’homme-enfant.

        • Tout à fait, il a fait ce qu’il aimait, comme un enfant, sans se soucier des conséquences, responsabilité d’adulte…

  • Casimir, n’aurait rien été d’autre « qu’une défroque dans laquelle se glissait un comédien » ?
    N’importe quoi, il est de l’espèce Casimirus. On nage en pleine théorie du complot là !!!

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