Moi, vous n’assassinerez jamais mon enfance !

cabu paris credits Oriol Llado (licence creative commons)

Parmi les gens touchés par la mort de Cabu, les trentenaires qui l’associaient aux émissions de leur enfance…

Par Philippe P.

cabu paris credits Oriol Llado (licence creative commons)

L’émotion est enfin retombée, il était temps que cette hystérie collective cesse. Voilà, tout le monde était dans la rue, tout le monde a voulu son Charlie Hebdo de collec’ et tout est bien qui finit bien. On s’est indigné, on a pleuré, on a communié, on a marché, on a allumé des bougies chauffe-plats, on a assisté en direct aux obsèques de Charb et enfin le gouvernement nous a dit qu’on allait voir ce qu’on allait voir ! C’est vrai qu’entre les anciens maires de Tulle, d’Évry et de Cherbourg, c’est du lourd, des types habitués aux grandes décisions, inaugurations de fontaines, galettes des rois, création d’un rond-point, de la graine de de Gaulle ou de Churchill. On peut dormir tranquille.

La semaine passée, je discutais avec l’un de mes chers patients, un jeune avocat, qui s’étonnait de la tournure des événements et surtout de la tristesse ressenties par certaines personnes, alors qu’elles n’avaient aucun lien avec l’une des victimes de ces attentats. Fallait-il y voir de l’hystérie, et donc de la comédie, ou une certaine sincérité et donc en être étonné.

Parce c’est vrai qu’il faut avoir un sacré degré d’empathie pour pleurer des morts que l’on ne connait pas ! Ceci dit, personne n’a jamais connu la mère de Bambi et sa mort reste tout de même un traumatisme pour bien des enfants. Il s’agit justement d’enfants ! Quoiqu’à la vérité, bien qu’étant adulte, je ne suis pas sûr de résister à cette scène, ce qui fait que je n’ai jamais voulu revoir Bambi.

Tandis que je plaidais pour mon explication de la sidération, telle que je l’ai exposée dans un article précédent, j’ai aussi pu avancer un début d’explication à cette débauche lacrymale. J’ai ainsi pu noter lors de ces deux semaines écoulées qu’une catégorie de ma clientèle avait été plus touchée que l’autre. Si tout le monde s’accorde à dire que c’est triste, l’une des victimes semblait avoir un statut particulier.

C’est ainsi que chez les 38/42 ans, principalement les femmes, le décès de Cabu a été ressenti plus durement que les autres. Non que cette catégorie de personne ait suivi la carrière du dessinateur mais simplement qu’elles aient toutes gardé en mémoire les prestations de Cabu lorsqu’il participait à l’émission enfantine Récré A2 en compagnie de Dorothée. Dans cette émission, Cabu intervenait pour apprendre aux enfants à dessiner et réalisait en direct ses caricatures. Tous les amateurs d’art, et je sais que je suis lu par d’anciens élèves de l’École du Louvre, se souviendront de la caricature de l’animatrice avec son nez pointu.

C’est en « creusant » un peu avec l’une des patientes qui m’en parlait, que j’ai pu réaliser la forte charge émotionnelle liée au décès de Cabu. Parce que beaucoup se souviennent de lui lors de ses prestations dans cette émission enfantine, il a pu bénéficier de l’étiquette de « gentil » que n’avaient pas forcément ses collègues à la dent dure. Cabu c’était donc pour beaucoup, cet éternel adolescent à la drôle de coupe de cheveux et aux lunettes rondes qui les amusait lorsqu’ils étaient petits.
Et comme me le disait ma chère patiente, c’est un peu sur son enfance disparue, ce moment agréable de son existence, ce paradis perdu. À travers la disparition du dessinateur, c’est aussi sur elle, sur son passé qu’elle a aimé pleurer. Jamais auparavant elle n’avait repensé à Cabu pas plus qu’elle n’a jamais acheté Charlie Hebdo. Il aura fallu ce drame, cette exécution pour que le nom du dessinateur soit sur toutes les lèvres et dans tous les journaux. La disparition de Cabu aussi fou que cela paraisse, c’était comme s’apercevoir que ses parents étaient mortels.

Et les souvenirs sont revenus, sans doute pour bien des personnes. À l’instar de la petite madeleine de Proust au travers duquel il revivait son enfance, sans doute que le fait que le nom de Cabu soit ressorti d’un relatif anonymat (qui en parlait avant le drame ?) pour être sur toutes les lèvres aura servi à certains de catalyseur pour se remémorer leur enfance. Certains auront voulu détruire la liberté de la presse dixit le pouvoir, alors qu’ils auront surtout abîmé les souvenirs d’adultes.

casimir credits marlenedd (licence creative commons)

Personnellement, appartenant à une génération gavée par L’île aux enfants, je n’aurai jamais ce problème parce que je sais bien, pas depuis très longtemps c’est vrai parce que je suis un grand naïf, que Casimir n’était qu’une défroque dans laquelle se glissait un comédien. Je sais donc que Casimir ne peut pas mourir et c’est un peu rassurant. Cabu est mort, les madeleines de Proust sont devenues immangeables mais Casimir est vivant !

Je m’adresse donc à tous les terroristes pour leur crier : moi, vous n’assassinerez jamais mon enfance parce que Casimir est immortel ! Même si vous le brûliez, on s’en fout, on peut en recoudre un le lendemain !

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