Les 5 Dernières minutes, radioscopie de la France gaulliste

Les 5 Dernières minutes, la série policière mythique des années de Gaulle-Pompidou, offre un éclairage passionnant sur une France qui aujourd’hui a disparu.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Les 5 Dernières minutes offre une image sinon fidèle du moins très intéressante de la France gaulliste. Entre 1958, qui marque l’arrivée au pouvoir du Général, jusqu’en 1973, à la fin de la présidence pompidolienne, cette mythique série policière a charmé les téléspectateurs français. La médiocre qualité de l’image, qui va du presque pas visible au très correct, frappe autant que la qualité du son. Nul besoin de sous-titres pour comprendre ce que disent les acteurs. Heureux temps où les comédiens français savaient articuler.

Peu à peu, les enquêtes vont prendre une épaisseur sociologique et nous présenter de façon détaillée un milieu socio-professionnel précis. La durée des 56 épisodes a été très variable et leur qualité nécessairement inégale. Le créateur de la série, Claude Loursais appartient au groupe des réalisateurs pionniers de la télévision avec Stellio Lorenzi ou Claude Barma. Producteur des 5 Dernières minutes, il a réalisé la plus grande partie des épisodes.

Les 5 Dernières minutes ou le charme des micros baladeurs

Cette série mériterait une véritable analyse. La seule que j’ai trouvé s’en tenait à un discours convenu sur le côté conservateur des séries policières1. Inventant l’eau tiède, la fine analyste avait remarqué que le « réalisme » apparent était en fait « mis en scène ».

En effet, au cinéma comme à la télévision on met en scène et ce, depuis Lumière et la sortie de sa fameuse usine. Mais ce qui importe c’est ce qui est mis en scène et ce qui ne l’est pas. Ainsi, par exemple, la diversité des milieux présentés au fil des épisodes ne doit pas abuser. Une fine analyse sociologique serait nécessaire ici, qui reste sans doute à faire.

Tournée d’abord dans les conditions du direct, qui expliquent le côté très théâtral des premiers épisodes, puis filmé à l’avance, la série conservera toujours le charme des micros baladeurs, des ombres de perche, voire plus, des prises de son hasardeuse et des bafouillements d’acteurs et ce, quasiment jusqu’à la fin. Comme aurait dit Guitry : « mais mon cher, les spectateurs savent bien que nous tournons avec des caméras ».

Bourrel n’est pas Maigret

La moustache, le petit chapeau et la corpulence de Bourrel en font l’archétype du Français moyen de la Quatrième finissante. La moumoute rouquine plantée sur le crâne, Raymond Souplex trouvait là le rôle de sa vie. C’est un inspecteur principal, puis commissaire, très différent de Maigret.

On s’y moque d’ailleurs, à plusieurs reprises, du goût pour la « psychologie » du personnage de Simenon. Ce dernier, s’estimant plagié, s’était en effet plaint, parlant de « Maigret du pauvre » à propos de Bourrel. En réalité, on est très loin de l’atmosphère des romans de Simenon.

Ici, pas d’empathie pour les gens. Personnage bourru, peu patient, vite énervé, d’une mauvaise foi confondante, Bourrel bouscule les témoins et se montre désagréable avec ses subordonnés.

Son adjoint et souffre-douleur, le balourd inspecteur Dupuy, campé par Jean Daurand, en fait souvent les frais. Il en va de même du planton (Pierre Collet) , homme à tout faire, qui semble passer jour et nuit dans le couloir des deux enquêteurs, et dont le zèle intempestif, l’empressement et la bonne volonté maladroite subissent bien des rebuffades.

Célibataire endurci, Bourrel peut néanmoins se montrer aimable et courtois face à telle dame distinguée, et bien conservée, tombant sous le charme d’une certaine éducation bourgeoise. À noter que l’on se moque à plusieurs reprises du physique de Bourrel, qualifié ici et là de « petit gros ».

« Tu manges trop » lui fait remarquer Dupuy. Pour le reste, nous saurons peu de choses de l’enquêteur dans l’intimité même si une caméra indiscrète le filme sous la douche en train de chanter Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine. Bourrel est avant tout l’homme de sa fonction.

Bourrel, Dupuy et les autres

Son alter ego, Dupuy, est un flic à l’ancienne, peu futé mais tenace, dont la mauvaise humeur et les coups de gueule n’ont rien à envier à ceux de son patron et néanmoins ami. Il a parfois de bonnes idées raillées par son supérieur. Contrairement à ce qu’écrit Muriel Favre dans son étude sur la série, Bourrel se trompe parfois mais il refuse toujours de l’admettre.

Ce n’est pas la perfection de Bourrel qui suscite l’empathie du téléspectateur mais son imperfection. Ces problèmes digestifs, ces mesquineries en font un être ordinaire doué simplement de plus de flair que le commun des mortels. Voir dans ce célibataire bourru une figure paternelle est ainsi un peu étrange. Le commissaire est moins un « papa » qu’un « tonton » râleur.

Dupuy, dont l’interprète avait connu des ennuis de santé, disparaît dans les derniers épisodes. Il avait parfois été supplanté par un autre policier. Dans ce cas, les relations sont loin d’être aussi complices : cela va de la franche hostilité (Une balle de trop) à la froide rivalité (Des fleurs pour l’inspecteur). Le courant passe mieux avec un commissaire en fin de carrière fin cordon bleu (Les Mailles du filet).

Un des plus fameux rivaux de Dupuy fut l’immortel Lecoq (Roger Dumas) dans une enquête hors norme située sous Louis-Philippe (L’épingle du jeu), écrite spécialement pour pouvoir réutiliser les décors des Mystères de Paris. Ce ne fut qu’un intermède dans une série bien ancrée dans son époque.

Bourrel, Sherlock Holmes, Hercule Poirot et Columbo

Surtout, Les 5 Dernières minutes se distingue radicalement des Maigret par l’importance de l’intrigue policière. Cette dernière est souvent minimaliste chez Simenon. Maigret n’est ni Sherlock Holmes ni Hercule Poirot. En apparence, les enquêtes de Bourrel sont construites selon le même schéma que celle du mythique Anglais et de l’illustre Belge.

Il y a cependant une différence fondamentale. Dans l’Angleterre libérale, l’enquêteur est un privé dont l’efficacité contraste avec la balourdise, voire la stupidité de la police officielle. Dans la France étatiste, l’enquêteur est un fonctionnaire au service de l’ordre établi.

Puique nous en sommes au jeu des comparaisons, la série n’a, non plus, aucun rapport avec Columbo. Les deux héros ont bien en commun d’être de la police officielle mais là s’arrête la ressemblance. Dans la série américaine, le coupable est connu du téléspectateur dès le début et du policier tout aussi bien. Tous les épisodes reposent sur le jeu du chat et de la souris et non sur la recherche du coupable parmi un nombre limité de suspects.

Petits meurtres entre amis

De plus, l’inspecteur américain pratique une « justice de classe » n’enquêtant que dans les hautes sphères de la société californienne. La série américaine repose sur une idée simple : toute richesse est mal acquise. La médiocre apparence de l’enquêteur s’oppose à la vanité des privilégiés. Les 5 Dernières minutes ne nourrissent aucune critique sociale. Comme dans la vie réelle, les meurtres n’ont guère à voir avec l’injustice sociale mais davantage avec des mobiles très humains.

Mais je parle peut-être trop vite, un autre point commun entre Bourrel et Columbo est qu’ils n’ont, quasiment, jamais affaire avec le crime organisé, avec le « milieu ». Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que le coupable soit un familier de la victime. C’est le cas la plupart du temps dans les affaires non crapuleuses. Ni que les coupables s’inclinent sans broncher devant l’autorité policière : la contestation est la caractéristique des voyous professionnels.

Les 5 Dernières minutes ou le jeu avec le téléspectateur

À ses débuts, Les 5 Dernières minutes avaient des allures de jeu télévisé. La fameuse réplique « Bon Dieu ! Mais c’est bien sûr… » servait de signal à l’adresse du public. Deux téléspectateurs assistaient dans une cabine à l’enquête et devaient identifier le coupable. Ils avaient le droit de revoir une ou deux séquences.

En raison du tournage en direct, les acteurs devaient se remettre en place et rejouer la scène. Cette gymnastique obligeait à faire patienter l’auditoire en projetant une série de photos des acteurs sur une musique guillerette très exaspérante. Cette curieuse procédure de télévision interactive fut abandonnée au profit d’une approche « dramatique télé », comme on disait, plus conventionnelle. Il est vrai aussi que les apprenti enquêteurs ne brillaient pas par leur perspicacité.

L’origine de la série explique ainsi la présence persistante de clins d’œil au téléspectateur, Bourrel continuant longtemps, et pas seulement dans les premiers épisodes, à se tourner vers la caméra pour prendre le public à témoin. À l’apogée des Dernières minutes, les épisodes s’achèvent par une petite leçon morale tirée par le commissaire regardant le téléspectateur dans les yeux avant de s’éloigner dans le petit couloir du Quai des orfèvres.

Des distributions éclatantes

Des acteurs s’affirment comme des habitués au fil des épisodes : André Valmy, Michèle Luccioni, Lucien Raimbourg, Paul Presboist, Pierre Tornade, Hélène Dieudonné, Henri Crémieux, Claude Bertrand, Germaine Michel, Charles Lavialle notamment, campent des silhouettes pittoresques dans de nombreuses enquêtes. Chaque épisode compte souvent un personnage quelque peu fantasque et étonnant qui assure une note comique.

Ici un végétarien loufoque (on pouvait encore en rire à l’époque), là un clochard fidèle à une certaine imagerie, par ici un compositeur de chansonnettes timbré, sans oublier un inénarrable berger faisant brouter à son troupeau l’herbe d’un terrain d’aviation. Les concierges et les bistrotiers sont particulièrement gratinés. Pierre Tornade, champion de la franchouillardise, Préboist, décalé et loufoque, Charles Lavialle, et sa voix incroyable, rivalisent dans la caricature désopilante.

Bien des acteurs réputés ont joué au fil des ans : Pierre Brasseur, Jean-Pierre Cassel, Ginette Leclerc, Françoise Fabian, Michel Bouquet, Dora Doll, Serge Gainsbourg, Georges Géret, Marcel Bozzufi, Albert Rémy, Raymond Gérôme, René Dary, Bernard Noël, Yves Rénier, Bernard Fresson, Mary Marquet, Robert Vattier, Henri Virlojeux pour ne citer qu’eux. La fascination qu’exerce toujours les 5 Dernières minutes repose en partie sur l’excellence de l’interprétation et la capacité de tous ces acteurs à camper des personnages crédibles.

Les 5 Dernières minutes ou une certaine idée de la France

Les scénarios, de plus en plus soignés, sont signés d’abord par Louis C. Thomas. Henri Grangé et André Maheux dominent à l’apogée de la série. Enfin Jean Cosmos est l’auteur de la dernière période2. Si Fred Kassak est crédité comme un des deux pères de la série avec Claude Loursais, il a très peu écrit en réalité.

C’est une certaine France qui nous est dépeinte, sans complaisance mais avec bonhomie. C’est la France des bistrots où on consomme sans modération des propos xénophobes comme des petits blancs. Notre enquêteur ingurgite d’ailleurs de nombreux verres dans ses pérégrinations.

Cela fume à tout-va et Bourrel roule lui-même ses cigarettes. Les ombres de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre d’Algérie planent sur la série. Il est ainsi question des contrôles de police dans Paris. Ici un des suspects a été victime d’un attentat en Algérie (Napoléon est mort à Saint-Mandé), là deux personnages y ont fait leur service. Pour une question prétendument « taboue », elle n’est pas vraiment esquivée dans une télévision pourtant sous contrôle.

Entre tradition et modernité

La France de Bourrel est une France partagée entre tradition et modernité. À l’image de réalisations qui mêlent scènes de studio aux dialogues ciselés du « cinéma de papa » et des séquences « Nouvelle Vague » en décors naturels avec caméra embarquée dans les véhicules.

Les zélateurs de la laïcité pourraient aujourd’hui s’offusquer des nombreuses références catholiques : communiantes, religieuses, enterrement avec curé et enfants de choeur au cimetière. Nous n’oublions pas le fameux « Bon Dieu » d’un commissaire qui fait référence à Saint-Antoine en traversant un enclos porcin. Il est vrai cependant qu’une certaine bourgeoisie de province bigote et hypocrite n’est pas davantage épargnée.

Mais c’est aussi l’époque du yéyé et des mini-jupes qui inspire 45 tours et puis s’en vont. La modernité prend le visage de l’informatique balbutiante avec ces gros ordinateurs que l’on nourrit avec des cartes perforées (Des fleurs pour l’inspecteur). Ces machines là vont-elles remplacer les hommes, s’inquiète Bourrel réticent face à « l’intelligence artificielle ». Mais c’est tout autant la banlieue parisienne où n’ont pas disparu les bidonvilles habités par des Portugais en situation irrégulière (Sans fleurs ni couronnes).

Côté tradition, les ébénistes du faubourg Saint-Antoine côtoient les commerçants des Halles Baltard, dont la disparition est proche, au profit de Rungis. Les scénaristes privilégient des milieux qui se prêtent au pittoresque (la casse automobile, la pêche) ou au spectaculaire (milieux sportifs).

La France des petits

Les 5 dernières minutes mettent avant tout en scène la France des « petits » et des « indépendants » : les petits patrons, les petits commerçants, les petits artisans, les petits exploitants en tous genres. Bourrel côtoie toutes les strates des classes moyennes, des employés à la bonne bourgeoisie, en passant par les milieux artistiques, mais ne fréquente pas les grands industriels pas plus d’ailleurs que les milieux ouvriers, à l’exception notable d’une séquence (admirablement écrite) chez un vieux mineur et une enquête impliquant des immigrés clandestins.

Quand il sort de son cadre, comme dans La Rose de fer, abracadabrantesque histoire d’espionnage, ce n’est d’ailleurs guère réussi.

Bourrel, immuable dans son apparence vestimentaire, apparaît comme un élément de stabilité dans un univers en pleine mutation. Mais c’est la loi du genre : Tintin n’a renoncé que tardivement à ses pantalons de golf. Columbo est tout autant un personnage très daté avec son imper, son costume miteux et sa vieille Peugeot qui persistera, indifférent aux modes vestimentaires.

La série introduit une notion de familiarité. Le fan aime retrouver les mêmes schémas narratifs, la même ambiance, et des personnages immuables dans leur apparence et leur fonctionnement.

Centré sur Paris, la série s’évade ensuite vers d’autres lieux. Les prétextes divers pour expliquer la présence de Bourrel loin de son territoire finissent d’ailleurs par disparaître complètement dans les derniers épisodes. Les scénaristes témoignent d’un goût certain pour les ports : Honfleur, Saint-Nazaire, Fos, Dunkerque servent de cadre aux enquêtes.

Les grands aménagements symboliques de l’aménagement du territoire, la ZIP de Fos qui sort de terre, les chantiers navals de Saint-Nazaire, la grande digue de Dunkerque sont présentés de façon quasi-documentaire. Dans le même temps, les mines sont en train de fermer dans le Nord-Pas-de-Calais.

Les 5 dernières minutes du noir et blanc à la couleur

La série passe du noir et blanc à la couleur même si certains épisodes couleurs n’existent plus aujourd’hui qu’en noir et blanc ! La télévision a bien changé entre temps. En 1960, la résolution d’une enquête était liée au fait que les programmes télévisées ne commençaient qu’à 12 h 30 ! Programmé sur la chaîne unique des débuts, les 5 Dernières minutes était désormais en concurrence avec les programmes de deux autres chaînes. Dans les derniers temps, elle avait d’ailleurs migré de la première à la deuxième chaîne.

Les 5 Dernières minutes a été plusieurs fois menacé de disparition. Ne voit-on pas Bourrel grièvement blessé à la fin du 28e épisode ? Avec mai 68, où Claude Loursais se distingue parmi les grévistes, il est question d’en finir.

Le créateur, qui partageait les opinions progressistes de ses petits camarades, se mordait les doigts d’avoir rendu si populaire une série glorifiant la police. Mais rien n’y fera. Bourrel ne pouvait pas plus être supprimé que Sherlock Holmes. Seule la mort physique de Raymond Souplex pendant le tournage d’Un gros pépin dans le chasselas, au titre prémonitoire, mit un terme à 15 ans de succès.

Oh, certes, la série continuera avec d’autres interprètes mais le charme était rompu. Ce n’était plus qu’une banale série policière parmi tant d’autres.

  1.  Muriel Favre dans un article qui reprend tous les tics de l’analyse « profonde et critique » des productions télévisées : « Enquête sur une émission légendaire de la télévision française : les cinq dernières minutes (1958-1973) in Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 1997, 55, p. 101- 111
  2. Je passe sous silence d’autres collaborateurs dont Maurice-Bernard Endrèbe qui signe la plupart des premiers et des moins intéressants scénarios
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