Liberté d’expression : « deux poids, deux mesures » insupportable ?

Justice (Crédits Michael Coghlan (licence CC-BY-SA)

Double discours sur le blasphème, sur le droit au débat, sur l'apologie du terrorisme : empêtré dans ses contradictions, le Gouvernement choisit la répression pour étouffer toute contestation.

Par Matthieu Vasseur.

Justice credits Michael Coghlan (licence creative commons)

Depuis l’attentat de Charlie Hebdo, l’accusation enfle dans les « quartiers » et les écoles ; elle est relayée par des intellectuels et même, en haut-lieu, par des têtes couronnées : entre le blasphème du Prophète et celui de la Shoah et, par ricochet, entre les Musulmans et les Juifs, l’État français pratiquerait le « deux poids, deux mesures ».

Cette accusation suscite l’ire de Manuel Valls. Lors de son adresse post-Charlie au Parlement, il consacre une longue digression à son obsession, Dieudonné, qui n’a pourtant pas grand-chose à voir avec les attentats.

La criminalisation du négationnisme relève d’un débat en soi : est-il opportun de judiciariser l’Histoire ? L’affaire du « détail », le « Durafour-crématoire », les « Shoahnanas » et autres « quenelles » sont cependant d’un autre ordre. Point d’affirmation historique ici, mais une trivialisation, une insolence affichée vis-à-vis de la tragédie de la Shoah. Des propos et des gestes qui choquent, qui blessent et qui scandalisent les rescapés des camps de concentration. Des blasphèmes. Qui sont impitoyablement réprimés.

Les caricatures obscènes de Mahomet dans Charlie Hebdo ? De sympathiques « impertinences » selon Manuel Valls. Mais des insultes qui choquent, qui blessent et qui scandalisent les Musulmans. Des blasphèmes. Que le Premier Ministre brandit ostensiblement du perron de l’Élysée.

Cette inégalité juridique aurait pu rester une zone grise parmi d’autres d’un système juridique qui en regorge. Mais Manuel Valls avait besoin d’imposer une « figure du Mal » afin d’asseoir son autorité sur le « camp du Bien ». Tactique « bushiste » somme toute banale ; mais tout le monde n’ayant pas un Ben Laden sous la main, il lui a fallu se rabattre sur un comédien. De cette vendetta picrocholine, il fit une bataille cosmique. Aujourd’hui, le piège s’est refermé sur lui, et c’est toute la société française qui est prise en otage. Des millions de Français lui renvoient Dieudonné à la figure, et la proclamation du droit au blasphème n’apparaît plus que comme une hypocrisie, voire une machine de guerre contre une communauté.

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La mise en scène de la fureur du Premier Ministre peine à masquer l’indigence de son argumentation. Devant le Parlement, il enjoint la Justice de se montrer « implacable » : clairement, la séparation des pouvoirs ne fait pas partie des fameuses « Valeurs de la République » !

Ces « Valeurs de la République », c’est Najat Vallaud-Belkacem qui va devoir les inculquer aux élèves. Elle, c’est la liberté d’expression qui lui pose problème. « Il y a eu de trop nombreux questionnements de la part des élèves. Et nous avons tous entendu les « Oui je soutiens Charlie, mais », les « deux poids, deux mesures », les « pourquoi défendre la liberté d’expression ici et pas là ? » Ces questions nous sont insupportables (…) ».

Elle est comme ça, Najat : elle veut des débats, mais pas de « questionnements », qui lui sont « insupportables », des débats Champomy en quelque sorte. Par contre, que les enfants dont elle a la charge soient menottés et placés en garde à vue simplement pour avoir dit « Ils ont eu raison », ça, elle supporte. Il faut dire que des ados qui font de la provoc, a-t-on jamais vu cela ?

Christiane Taubira, elle, a vu bien pire que cela. En 2011, avant de devenir Ministre de la Justice, elle revendiquait avec fierté ses glorieuses années de lutte armée contre la France, quand son mari d’alors était emprisonné pour terrorisme (attentat raté contre une installation pétrolière) : « Moi je n’ai pas un discours indépendantiste, j’ai une pratique militante indépendantiste, ce n’est pas la même chose. J’ai vécu en clandestinité. Tous les deux jours je devais changer de lieu, tout en trimbalant un bébé de deux mois. J’ai pris des risques, mon époux a été en prison pendant un an et demi. Mes autres camarades ont été emprisonnés. Donc ce n’est pas une question de discours, c’est une pratique politique ». Aujourd’hui, lambris ministériels et limousine avec chauffeur aidant, la pasionaria indépendantiste est devenue l’adversaire intraitable de « l’apologie du terrorisme », contre laquelle elle exige « rigueur et fermeté ». Les icônes, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît.

Double discours sur le blasphème, double discours sur le droit au débat, double discours sur l’apologie du terrorisme : empêtré dans ses contradictions, le Gouvernement choisit la fuite en avant répressive pour étouffer toute contestation. Combien de Moussa, de Noureddine et d’Oussama faudra-t-il encore sacrifier sur l’autel de la déraison d’État ?