Attentat à Paris : l’erreur stratégique de Hollande

François Hollande Credit Photo Mathieu Delmestre Solfé Communications (Creative Commons)

Dans sa gestion de l’après 7 janvier, François Hollande a commis une faute aux conséquences désastreuses.

Par Yves Montenay

François Hollande Credit Photo Mathieu Delmestre  Solfé Communications (Creative Commons)

Tout le monde a salué le « sans-faute » de François Hollande dans sa gestion de l’après 7 janvier. Je pense au contraire qu’il a commis une faute aux conséquences désastreuses, et que s’y ajoutent des erreurs d’analyse.

La manifestation quasi unanime, responsables de nombreux pays en tête, fut un grand moment. Même l’Arabie en était ! Hypocrisie ? Cela montre en tous cas qu’on n’ose pas s’opposer officiellement à certaines valeurs… et surtout que tous les pays ont compris qu’ils pourraient eux aussi être victimes du terrorisme.

Un « sans-faute » de François Hollande donc ? Pas à mon avis : le slogan « Je suis Charlie » n’était pas limpide et son ambiguïté est apparue les jours suivants. Beaucoup l’ont compris comme « Je suis avec les victimes ». Mais il signifie aussi « Nous sommes avec le journal », interprétation confirmée par le million d’euros donné pour le relancer. Or l’État n’a pas à « être » un journal particulier, il doit seulement protéger la liberté d’expression. D’autant que ce journal n’est pas n’importe lequel, mais est spécialisé dans des caricatures féroces à destination d’un public assez restreint. Il ne reflétait donc en rien des idées majoritaires ou pouvant être brandies comme représentant la France et ses idées.

La « faute » est donc d’avoir fait d’une publication fantaisiste presque confidentielle un hebdomadaire appuyé par la masse de la population, recevant un secours financier de l’État, et que le président de la République évoque avec sympathie. Résultat : il a été ressenti à l’étranger comme un journal donnant la position de la France. Il n’est pas étonnant que l’on ait brûlé des drapeaux français : « Si la France « est Charlie », c’est elle qui nous insulte, nous trahit et devient notre ennemie ». Je reçois des messages de Français résidant ou de passage en Afrique, qui me confirment l’ampleur de la catastrophe.

C’était pourtant prévisible

Bref, nos gouvernants se sont mis à la merci d’une provocation des rédacteurs de Charlie, provocation qui n’a pas manqué ! On connaissait pourtant leurs idées libertaires et antireligieuses et leur refus de conjuguer liberté et responsabilité. La réputation de la France à l’étranger les indiffère, ainsi que les risques subis par ses ressortissants, par les chrétiens et les musulmans modérés. Cette négligence du pouvoir montre une ignorance des convictions de la population musulmane tant en France qu’à l’étranger.

L’interdiction de l’image de Mahomet n’a certes pas de fondement d’un point de vue théologique, mais toute personne connaissant ces pays sait que leurs populations en sont profondément persuadées, les personnes les plus modérées comprises. A fortiori s’agissant de caricatures ! Les affaires précédentes au Danemark puis à Paris l’avaient déjà illustré. On devait savoir que l’on insultait et méprisait (« voyez cette superstition ») des alliés dans une guerre très rude au Sahel, où la sympathie des populations est un facteur important. On insultait également le roi du Maroc, en tant que commandeur des croyants, titre qui contribue à mettre son pays à l’abri des terroristes. Quel gâchis ! Certes on nous dit que les manifestations sont dues à « des agitateurs », mais s’ils ont été suivis c’est que la faute était lourde.

À cette « faute » stratégique s’ajoute une analyse maladroite.

Des affirmations de sens contraire

Les débats ont vu se croiser des affirmations de sens contraire toutes aussi partielles les unes que les autres. De nombreuses autorités, et François Hollande en premier, ont dit « L’islam, ce n’est pas que cela », ce qui ne convainc pas la partie des Français qui voit les djihadistes se réclamer haut et fort de l’islam. D’autres, au contraire, affirment « après l’État islamique, après Boko Haram et autres horreurs, voici une fois de plus la preuve que l’islam est barbare et inconciliable avec la liberté, la tolérance, la démocratie… », étalant ainsi leur méconnaissance du monde musulman. Tout cela n’a pas plus de valeur que la fausse opposition suivante : « Les hommes sont blonds aux yeux bleus, voyez les Scandinaves ». « Non ils sont noirs et ont les yeux marrons, voyez les Maliens ». Olivier Roy dans Le Monde du 10 janvier fait une analyse qui va dans le même sens : « Vouloir incriminer l’islam ou, au contraire, chercher à le dédouaner sont deux postures qui conduisent à une impasse. » Quelques musulmans occidentaux s’en rendent maintenant compte : « dire « le terrorisme ce n’est pas l’islam » n’est pas suffisant, il faut réfléchir aux racines religieuses de la violence et qu’une autorité en tire des conclusions sur son enseignement. »

Quand aurons-nous le courage de voir le monde tel qu’il est, c’est-à-dire complexe ? C’est nécessaire pour ne pas se tromper sur les mesures à prendre. Donc laissons tomber ces deux affirmations opposées et posons-nous les vraies questions. Par exemple, les jeunes qui deviennent terroristes sont-ils « l’avant-garde » (pour reprendre une vieille formule politique) de la « communauté musulmane » comme le craignent beaucoup ?

Une avant-garde ?

Non, car ces jeunes ont rompu avec l’islam de leurs parents et ne connaissent pas leur propre religion. Citons encore Olivier Roy en le résumant légèrement : « Ils inventent l’islam qu’ils opposent à l’Occident. Les parents désormais appellent la police quand leurs enfants partent en Syrie. Ces jeunes ne sont pas insérés dans les communautés religieuses locales (mosquées de quartier), ils n’œuvrent pas à l’islamisation des sociétés, mais à la réalisation de leur fantasme. La grande proportion de convertis parmi les radicaux montre bien qu’il s’agit d’une frange marginale de la jeunesse en général et non du cœur de la population musulmane. Dans les années 1960 et 70 on choisissait l’extrême gauche, eux choisissent le djihad, car c’est ce qu’il y a sur le marché. »

Il n’y  a pas de « communauté musulmane »

Dire qu’il y a 5 millions de musulmans en France est une statistique (d’ailleurs très vague), pas la définition d’un groupe. D’abord, une grande partie des Français musulmans sont bien intégrés (pensez à vos collègues, vos fournisseurs, vos clients). Il y a bien davantage de musulmans dans les forces de l’ordre que dans les réseaux djihadistes, sans parler de l’administration, des hôpitaux, de l’enseignement et de mille métiers du privé. Ils sont d’ailleurs victimes des attentats comme les Français juifs, catholiques ou autres.

Citons de nouveau Olivier Roy : « On reproche aux musulmans d’être communautarisés, mais on leur demande de réagir contre le terrorisme en tant que communauté. Il n’y a pas l’ombre du début de la mise en place d’un parti musulman, les politiques d’origine musulmane se répartissent sur l’ensemble du spectre politique français (y compris à l’extrême droite). Il n’y a pas de réseaux d’écoles confessionnelles musulmanes (moins de dix en France), pas de mobilisation dans la rue (aucune manifestation sur une cause islamique n’a rassemblé plus de quelques milliers de personnes). »Bref il n’y a pas de « communauté » musulmane mais des individus.

Aux islamophobes qui me disent que les musulmans ne condamnent pas le terrorisme, je demande d’aller sur la Toile pour constater le contraire, mais ils préfèrent confirmer leur phobie en se transmettant des extraits des réseaux djihadistes et toute « information » pouvant accentuer la stigmatisation. Ils demandant aux musulmans de France de dénoncer le terrorisme, ce qui est une façon de les y associer.

Nous sommes en guerre, ne tirons pas sur nos alliés !

Nous sommes en guerre, c’est une évidence depuis longtemps, et particulièrement depuis notre intervention militaire contre l’État islamique en Irak. Mais ça ne veut pas dire « Nous sommes en guerre contre l’islam » ! Heureusement, car les musulmans sont 1,6 milliard.

Nous sommes en guerre contre des personnes précises, des organisations et l’État islamique. Et pourquoi serions-nous en guerre contre les Indonésiens, dont le pays compte davantage de musulmans qu’il n’y a d’Arabes dans le monde, et est une démocratie habituée à la pluralité religieuse ?

Enfin le vote non seulement des Indonésiens, mais aussi des Tunisiens, des Marocains, des Égyptiens, des Iraniens et j’en oublie, illustre le rejet des islamistes par une grande partie des musulmans. La fuite des populations des zones tenues par l’État islamique et par Boko Aram l’illustre également. Bref ceux qui clament « nous sommes en guerre contre l’islam » se trompent, tirent sur des alliés et font le jeu de l’ennemi.

Une action se juge à ses résultats

La liberté d’expression, comme tout autre liberté, ne peut exister sans responsabilité. Je sais bien que Charlie Hebdo pense n’avoir rien à foutre de tout cela, mais c’était au président de ne pas mettre entre ses mains notre politique étrangère, nos soldats, nos vieilles relations avec l’Afrique. Nos responsables n’ont pas à sourire avec indulgence du culot et des bravades d’une petite équipe, mais à s’occuper de la France. Ils se croient encore dans l’opposition en tirant sur tout pouvoir économique, politique ou religieux. Qu’ils se réveillent : ils ont à gouverner !