Chômage : la nécessaire réforme du marché du travail

pole emploi rené le honzec

Pourquoi le marché du travail fait l’unanimité… Contre lui !

Avec 27 400 demandeurs d’emploi supplémentaires, soit une hausse de +0,8 % par rapport à octobre, le gouvernement essuie un nouveau revers sur le front de l’emploi. À quand une profonde réforme du marché du travail ?

Par Anthony Escurat.

pole emploi rené le honzecEn prophète éclairé, François Hollande avait promis en septembre 2012 « d’inverser la courbe du chômage » à l’horizon 2013. Plus de deux ans après ce vœu pieux, la désillusion est grande : en progressant à nouveau en novembre, le chômage bat désormais un triste record avec 3,48 millions de demandeurs d’emploi en France métropolitaine.

À la lecture froide des comparatifs internationaux, la situation française prend une dimension encore plus alarmante. Avec 9,9% de sa population active sans travail au premier trimestre 2014, l’Hexagone se classe loin derrière la Norvège (3,4%), le Japon (3,6%), la Suisse (4,8%), l’Allemagne (5,2%), le Royaume-Uni (6,6%), les États-Unis (6,7%) ou encore le Danemark (6,9%). La France figurant ainsi à la remorque d’une zone OCDE parvenue, dans son ensemble, à réduire son nombre de demandeurs d’emploi depuis deux ans.

Dès lors, dans le procès du chômage, le marché du travail hexagonal figure au premier rang des accusés. Trop rigide et trop segmenté, il ankylose notre économie et, ce faisant, obère la reprise des embauches. Tabou franco-français, sa refonte apparaît aujourd’hui plus que nécessaire. Accusé, levez-vous !

Marché du travail inefficace

Jean Tirole, tout juste auréolé du Prix Nobel d’économie, le martèle à tout crin : « catastrophique », le marché de l’emploi français est « à moderniser d’urgence ». Ces déclarations tonitruantes font écho aux nombreux rapports réalisés sur le sujet depuis près de vingt ans, empilés sur les bureaux ministériels et restés lettre morte.

Le marché du travail français fait pourtant l’unanimité… contre lui ! Chez les employés comme chez les employeurs. Il se singularise en effet par une extrême rigidité, freinant les embauches, à laquelle s’ajoute une segmentation en deux blocs étanches, opposant à la myriade de formes d’emplois précaires le sacro-saint et hyper-protégé CDI. À cette aune, il engendre d’importantes disparités entre les « insiders » d’un côté, ces salariés en contrat stable au cœur du marché de l’emploi, et les « outsiders » de l’autre, travailleurs précaires et chômeurs, à sa périphérie.

Précarité et inégalité

Résultat : de cette dichotomie naît une précarisation massive des actifs en marge de l’emploi à durée indéterminée, constitués pour majeure partie de jeunes, de femmes et de personnes peu qualifiées. D’après l’OCDE, plus des trois quarts des recrutements s’effectuent aujourd’hui en France par le biais de contrats courts. Et l’INSEE de souligner qu’une fois sur cinq les CDD débouchent sur du chômage ; une fois sur deux sur un autre CDD. Autrement dit, le marché de l’emploi français est un puissant vecteur de précarité et d’inégalités.

Or, pour remédier à ces effets néfastes et résorber plus efficacement le chômage, les gouvernements successifs ont depuis trente ans préféré le confort des demi-mesures : réglementation des licenciements, réduction du temps de travail, contrats aidés, création d’emplois publics, etc. Évitant soigneusement de rompre le nœud gordien du chômage en privilégiant à la thérapie de choc qui s’impose des mesures homéopathiques, moins coûteuses politiquement.

Flexisécurité danoise

Le symbole était fort. Le mois dernier, le jour de la publication des chiffres du chômage pour octobre (+0,8% par rapport au mois de septembre), Manuel Valls était en visite au Danemark, « en quête d’inspiration » de l’aveu même du Premier ministre. Le Danemark, pays père d’un marché du travail dont le modèle a fait des émules : souvent cité en référence, il fut transposé dans plusieurs pays et s’est invité dans quasiment tous les débats publics européens.

Créée à l’aube des années 1990 dans un contexte de crise économique et de forte envolée du chômage, la « flexisécurité » danoise repose sur un triptyque à rebours du modèle français, combinant souplesse des règles de licenciement, sécurisation des parcours professionnels et politiques actives pour fluidifier les périodes de transition entre deux emplois.

De cette manière, le Royaume scandinave est parvenu à trouver le juste équilibre entre sécurisation des parcours professionnels pour les employés et flexibilité pour les employeurs : aux procédures de licenciement expéditives se conjugue ainsi un système d’aide au retour à l’emploi performant. La preuve en est l’inversion de la courbe du chômage : divisée par deux en vingt ans.

Réformes allemandes

Outre-Rhin, le marché de l’emploi a lui aussi subi, ces dernières années, un sérieux coup de fouet. Dans une Allemagne en proie à d’importantes difficultés au début des années 2000 (qualifiée à l’époque d’ « homme malade de l’Europe » par The Economist), les réformes Hartz – du nom de l’ancien DRH de Volkswagen spécialement missionné par Gerhard Schröder – ont redonné de l’oxygène à une économie anémiée.

En raccourcissant la période d’indemnisation du chômage, en modernisant le service public de l’emploi, en améliorant l’accessibilité à la formation des chômeurs et en renforçant les devoirs qui leur incombent (ces derniers détenant désormais la charge de la preuve pour justifier du refus d’une proposition de recrutement), elles ont considérablement assoupli le marché du travail, permettant à l’Allemagne de diviser par deux son taux de chômage depuis 2005.

Malgré les critiques – légitimes – suscitées par l’augmentation des inégalités, l’esprit des lois Hartz fait aujourd’hui consensus dans la classe politique allemande. La CDU et le SPD scellant leur coalition sur cet héritage, légué par Gerhard Schröder.

Bonne volonté de l’Europe du sud

Plus récemment, au sud de l’Europe, l’Espagne et l’Italie ont, elles aussi, engagé un lifting important de leur marché du travail. En 2012, face à un taux de chômage frôlant les 25%, le gouvernement de Mariano Rajoy a revisité en profondeur le marché de l’emploi ibérique via notamment la réduction du coût du licenciement des actifs en CDI, l’intensification des politiques de formation et la flexibilisation des conditions de travail.

En Italie, l’importante réforme du marché du travail orchestrée par Matteo Renzi s’est heurtée début décembre à la grogne populaire ; les principales centrales syndicales décrétant trois jours de grèves générales. Au programme de la réforme : refonte du code du travail, prolongement de la durée des CDD, renforcement des services à l’emploi, allègement de la bureaucratie, etc.

Parmi les mesures épineuses : la suppression du fameux article 18 du Code du travail, vieux marronnier social transalpin, qui offre la possibilité aux salariés de se voir réintégrés dans l’entreprise en cas de licenciement abusif. Malgré la vox populi, le « Job Acts » du président du Conseil italien – qui a reçu récemment l’onction du Sénat – devrait voir le jour prochainement.

Immobilisme français

Face à ces exemples européens, la France se singularise par son absence de réforme structurelle. Les accords nationaux interprofessionnels de 2008 et 2013 constituent incontestablement une première amorce de « flexisécurité à la française ». Mais beaucoup reste à faire pour délester notre marché du travail du poids de ses contraintes et relancer l’emploi.

Seulement, face aux tollés provoqués en 2005 et en 2006 par le « contrat Nouvelle embauche » et le CPE, toute velléité de flexibilisation du marché de l’emploi a été savamment enterrée par les différents gouvernements qui se sont succédés. En Allemagne, Gerhard Schröder avait payé au prix de sa non-réélection les réformes engagées sur le marché du travail. Échaudés, les responsables politiques français l’ont manifestement bien compris : les maroquins ministériels et les mandats électoraux sont également précaires… Les réformes attendront. Les Français aussi.


Sur le web