Pourquoi suivons-nous l’actualité ?

Marc Aurèle credits Guillaume Maciel (licence creative commons)

Le monde du journalisme mérite d’être décrit comme l’industrie du conte pour adultes et non comme celle de la recherche de la vérité pour le bien public.

Par Gabriel Lacoste.

Marc Aurèle credits Guillaume Maciel (licence creative commons)Attentat contre la liberté d’expression, coupures dans les dépenses publiques, catastrophes météorologiques, corruption de nos dirigeants, sondages d’opinions, manifestation d’insatisfaction venant d’une bonne cause, accidents terribles, épidémie, concours de belles paroles entre des démagogues qui veulent nous représenter, dépressions économiques, guerres, exploitation des femmes dans une contrée lointaine, pollution des sols, des eaux et des airs et ainsi de suite ; pourquoi s’y intéresser ?

Nos théories sur la démocratie y répondent par une histoire fabuleuse : celle du bon citoyen et du journaliste engagé. Le monde nous tient à cœur, puis nous voulons l’améliorer. De courageux reporters et chercheurs se mettent alors à notre service en débusquant le mal partout où il se trouve, en le filmant, en le documentant, en le chiffrant, en l’opinant, question de nous tenir en alerte contre lui. Puis ils braquent ensuite les projecteurs sur les héros qui partent au combat, puis donnent la parole au Peuple qui les appuie.

Certains sceptiques y vont de leur doute. Les anarchistes collectivistes y vont de leur « manuel d’autodéfense » ou de leur « fabrication du consentement » contre les médias. Ceux-ci seraient biaisés par des « assoiffés d’argent », qui profitent des crises pour s’enrichir, qui rêvent de démanteler la propriété commune, qui nous conditionnent à acheter ou à fuir dans des futilités. Les libéraux y perçoivent au contraire une manipulation des foules par des groupes d’intérêts qui veulent étendre le pouvoir de l’État, à gauche comme à droite. Les conservateurs y voient le signe d’une décadence des mœurs. Chacun y va de son journal, de son podcast, de son blogue ou de ses vidéos YouTube « alternatifs ».

Cette diversité cache une profonde unité de discours. Tous schématisent à leur manière un groupe de gens ordinaires luttant contre une manigance quelconque venant d’une minorité toxique, puis se présentent comme leur éclaireur dans un mouvement de vigile digne d’un grand respect. Ils divergent sur le contenu, mais non sur la forme.

Je crois que nous sommes à côté de la réponse. Les récits d’actualité prennent leur source dans l’amusement que nous portions aux contes lorsque nous étions petits. Se raconter des histoires de peurs, des drames et des manigances, puis faire intervenir des personnages surhumains qui rétablissent l’équilibre est, purement et simplement, le fun. Cela nous permet de vivre au-delà d’un quotidien trop humain, et de ressentir des émotions grandiloquentes.

Devenant adulte, nous oublions à quel point nous restons animés des mêmes instincts puérils. Nous gardons, au fond de nous-mêmes, une pulsion adolescente qui nous pousse à nous projeter dans un personnage de chevalier qui part à l’aventure pour sauver la veuve et l’orphelin. Nous sommes des Don Quichotte. Nous construisons ainsi la fable du « citoyen et du journaliste engagé » au service de la « démocratie ».

En réalité, le monde du journalisme mérite d’être décrit plus concrètement comme l’industrie du conte pour adultes et non comme celle de la recherche de la vérité pour le bien public. Il n’y a probablement pas de « conspiration des médias », mais simplement des personnes qui ne peuvent vendre leurs versions des faits qu’en flattant dans le sens du poil notre sensibilité immature mal vieillie qui veut se faire refléter une scène captivante, puis vivre des émotions fortes avec une fin rassurante où tout revient dans l’ordre.

Le biais favorable des médias envers une forme ou une autre de pouvoir politique, que ce soit celui des politiciens ou de « masses agissantes » et son hostilité à l’idéal d’une société d’individus qui s’échangent paisiblement des services dérive simplement de cette structure narrative, qui nécessite de nous garder dans un état de tension combative agressive.

La vraie vie est étonnamment positive. Hier, des milliards de personnes ont vaqué à leurs occupations sans se voler, sans se tuer et sans s’insulter. Ils ont mangé, ils ont aimé et ils ont ri. Des milliards de transactions monétaires ont été effectuées de manière à satisfaire les diverses parties impliquées. Le pourcentage de fraude a été vraisemblablement insignifiant. En occident, nous avons la chance d’avoir du temps libre, des repas assurés et des loisirs dans des proportions inimaginables il y a de cela deux siècles. Le mal est la figure qui occupe une petite partie de l’espace, alors que le bien est le fond qui remplit l’ensemble qui reste.

pourquoi suivre l'actualité rené le honzecCette œuvre n’est pas tant l’accomplissement de citoyens et de journalistes courageux que le fruit long, patient et laborieux d’entrepreneurs, d’épargnants, de consommateurs et de travailleurs silencieux sur la place publique, mais motivés par le rêve terre-à-terre d’assurer leur bonheur et celui de leurs enfants sans trop tenir compte du bruit ambiant des va-t-en-guerre qui voudraient leur faire tout quitter pour aller en terre promise. Au contraire, ce sont ces aventuriers qui leur ont pourri la vie au cours de l’histoire, en se battant pour l’avenir de la race supérieure, pour la souveraineté de parlements élus, pour le communisme, pour la survivance culturelle, pour l’environnement, pour la sécurité nationale, pour la confiscation de richesses jugées éhontées, pour l’éducation universelle, pour la conversion de sauvages, et autres « projets de société ». Leurs actions noblement motivées finissent presque toujours par dégénérer en cauchemar. C’est lorsque la majorité silencieuse parvient à trouver des moyens de demeurer productive en dépit de ces bouleversements que la minorité citoyenne se tient dans les limites du raisonnable et ne nous cause pas trop de tort.

Le problème fondamental, c’est que cette histoire n’est pas fun à entendre. Elle vous ramène à la petitesse de votre existence. Donc, les journalistes engagés ne vous la raconteront pas, car, sinon, vous ne leur achèterez pas ce qu’ils vous vendent. Voilà pourquoi vous suivez l’actualité et qu’elle prend la forme qu’elle a. Cela est vrai, que vous soyez un laïque anticlérical progressiste qui se bat pour un monde meilleur ou que vous soyez un musulman en colère souhaitant faire triompher la volonté d’Allah.

Ce que je conseille à mes amis libéraux, c’est de s’embarquer dans le jeu des conteurs. Notre récit à nous, c’est celui d’un simple individu qui mène sa vie comme il peut, qui apprend de ses erreurs, puis qui ne se mêle pas de ce qui dépasse son entendement. L’élément perturbateur, ce sont les prétendus héros qui veulent lui faire quitter ce confort pour réaliser des idéaux aussi dangereux qu’ils sont beaux, grandiloquents et envahissants. Notre héros, c’est le vieux sage qui sait remettre de tels adolescents à leur place avec le langage de l’humilité et de la prudence. Sa priorité est de respecter le serment d’Hippocrate en évitant d’abord de nous nuire en sachant apprécier ce que le destin nous a offert en partage, puis en remettant l’accomplissement du paradis sur Terre à des forces qui nous dépassent, que celles-ci s’appellent l’esprit de Jésus Christ, Allah, l’Âme humaine, Gaïa ou l’Ordre spontané.