Soyez un héros, M. Cazeneuve !

Bernard Cazeneuve Credit Parti Socialiste (Creative Commons)

Quel paradigme pour la sécurité : surveiller tous les terroristes potentiels ou sauver leurs victimes potentielles ?

 Par Michel Rona

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Présence policière. Pour quelle efficacité ? Pour rassurer ?

Un héros, M. Cazeneuve, c’est, disait Romain Rolland, celui qui fait ce qu’il peut. Alors, certes vous avez échoué à empêcher les attentats, mais qui peut prétendre surveiller tous ceux qui sont susceptibles de tourner terroristes alors qu’il vous faut un flagrant délit pour les arrêter ? En revanche, une fois déclarés, vous avez rempli en bon petit soldat votre mission ultérieure consistant à soutenir vos services pendant qu’ils les neutralisaient. À première vue, vous avez fait ce que vous pouviez, mais désolé, vous n’êtes pas encore un héros : ça n’est pas le mieux que vous puissiez faire. Sincèrement, n’importe qui aurait fait exactement pareil à votre place, avec sans doute le même bilan de victimes, dont les amis des terroristes tirent sans doute déjà gloriole.

Dans l’un des ouvrages qu’il a écrits après son long embarquement sur le remorqueur de sauvetage Abeille Flandre, l’écrivain Hervé Hamon raconte l’anecdote du commandant qui félicite chaleureusement et sincèrement un jeune matelot qui s’est dégonflé, au moment de retourner sur le zodiac dans une mer démontée, pour aller chercher les rescapés n’ayant pu profiter du premier voyage. En substance, il lui dit qu’en s’ouvrant de sa faiblesse à son commandant, il a probablement évité la catastrophe qui se serait ensuivie s’il avait flanché sans avoir prévenu quelques minutes plus tard en pleine opération. Monsieur Cazeneuve, il serait tout à votre honneur de reconnaître votre faiblesse avant que l’évolution du terrorisme ne le rende encore plus meurtrier. Cela, vous pouvez le faire et là vous serez un héros !

Le commandant, c’était Charles « Carlos » Claden, un homme qui, lorsqu’il a pris sa retraite il y a quelques mois, avait effectué 365 sauvetages aux manettes de l’Abeille Flandre, puis de son successeur qu’il avait contribué à concevoir, l’Abeille Bourbon, l’un des plus puissants remorqueurs au monde. Des navires appartenant à un groupe privé, et simplement affrétés par l’État français, ce qui entre parenthèses valide l’efficacité du procédé libéral. Charles « Carlos » Claden n’était pas « Senior Salvage Master » par hasard. Un de ses trucs favoris était d’enclencher une minuterie au début de chaque opération délicate avec le temps estimé pour sa réalisation. « Quand ça sonne, je sais que ça ne marche pas, qu’il faut arrêter et essayer autre chose, sinon je vais perdre mes gars. » Les dix-sept morts des jours passés sont bien le son de la minuterie de la passerelle de l’Abeille : il faut stopper, réfléchir, et essayer autre chose.

Que peut être cette autre chose ? Il faut que les personnes menacées apprennent à se comporter comme telles. L’analyse des événements fait apparaître une impréparation tragique au niveau des individus menacés, invités à s’en remettre à l’État et aux procédures. On ne peut bien sûr savoir si cela les aurait sauvés, mais pour se défendre contre la menace, les journalistes de Charlie-Hebdo auraient dû mettre l’imagination au pouvoir dans les mesures de sécurité de leur immeuble. Déléguer à une administration, aux tactiques prévisibles et surtout orientées dissuasion, n’aura fait du garde du corps qu’une victime de plus. Tandis qu’à chaque fois qu’un garde privé voit la porte s’ouvrir, il se demande si la personne qui a tapé le code ne l’a pas fait sous la menace, le policier s’inquiète seulement de savoir s’il a bien respecté tous les points de la procédure. Tandis que celui qui dispose d’un policier pour sa protection s’en remet à lui, celui qui engage un garde privé attend que ce dernier le forme et l’aide à réagir dans les situations dangereuses.

Il faut aussi que chacun sache comment se comporter s’il est pris par hasard dans une attaque. Recommande-t-on d’essayer de s’emparer de l’arme du terroriste, comme semblerait l’avoir fait l’une des victimes ? Comment peut-on alerter la police, lui transmettre des informations sans se mettre en danger ? Est-il utile de s’inquiéter et de frôler l’hystérie quand ses enfants sont simplement évacués pour ne pas gêner l’action policière ?

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Des hélicoptères … mais qui servent à quoi ?

Il faut enfin que les méthodes policières soient imprévisibles, ce qui doit laisser une grande liberté d’action à des équipes bien formées sur le terrain. En gros, si les terroristes sont seuls dans un véhicule isolé pendant quelques instants, que le pilote d’hélicoptère n’ait pas à demander une autorisation qui remonte la chaîne hiérarchique pendant de longues minutes pour leur envoyer une roquette avant qu’ils ne reviennent dans une zone peuplée.

Des terroristes pas très futés ont pu faire dix-sept morts et globalement atteindre leur objectif de martyrs médiatiques. Que se passera-t-il quand il en viendra de plus malins ? Combien de policiers seront tirés comme des lapins parce qu’ils auront appliqué les consignes et que les malins sauront justement ce que sont ces consignes, combien de civils mourront de ne pas avoir pris la peine d’apprendre à se protéger, puisque « l’État est là pour ça » ?

La devise de Charles Claden, sur laquelle il a bâti sa brillante carrière, c’est : « Sauver, ça n’est pas obéir ! » M. Cazeneuve, le futur de la vôtre est tout tracé dans l’obéissance à votre Président, à votre Premier ministre, aux théories convenues et maintenant bien exploitées par les terroristes, à la stratégie de la détection des intentions et de l’intervention massive, avec les délais et les dégâts collatéraux que cela comporte, comme une meute de chiens pour capturer un renard dans un poulailler. M. Cazeneuve, vous n’avez pas démérité : vous avez obéi. Mais si vous ne l’initiez pas avec l’éclat d’une démission, personne ne parviendra à faire changer comme il est nécessaire le paradigme de la sécurité, vers celui où il n’importe pas autant de surveiller tous les terroristes potentiels que de sauver leurs victimes potentielles, en respectant par une formation adéquate leur autonomie et leur intelligence individuelle. M. Cazeneuve, dans votre circonscription d’origine, le remorqueur, sistership de celui que commanda Charles Claden, s’appelle du beau nom d’Abeille Liberté. Inspirez-vous en pour sauver les Français à la merci du terrorisme, vous aussi vous pouvez être un héros !

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