L’Amérique latine a déjà sa soumission à la Houellebecq

Hugo Chavez Fidel Castro Credit Antonio Marín Segovia (Creative Commons)

Le processus de banalisation du danger que Michel Houellebecq traite dans son roman a déjà produit des ravages à Cuba et au Venezuela.

Par Fabio Rafael Fiallo

Hugo Chavez Fidel Castro Credit  Antonio Marín Segovia (Creative Commons)

Le nouveau roman de Michel Houellebecq, Soumission, vient tout juste de paraître. Pourtant, il a déjà fait couler beaucoup d’encre. Et pour cause. Il touche un sujet politiquement explosif, à savoir l’éventualité de la prise du pouvoir en France par un parti islamisant.

Houellebecq imagine et décrit le processus par lequel un certain Mohammed Ben Abbes, quelqu’un plutôt rassembleur et chef d’un parti appelé Fraternité musulmane, se rend politiquement présentable, rallie le soutien de partis traditionnels et la sympathie de journalistes indépendants, et parvient à gagner l’élection présidentielle de 2022. Les choses se gâtent par la suite, notamment quand il commence à mettre en œuvre son programme.

Il n’est pas le propos de cet article d’épiloguer pour savoir s’il s’agit d’un roman d’anticipation ou plutôt d’une radiographie désabusée de la société française d’aujourd’hui. Il n’est pas non plus dans la nature ou les intentions de cet auteur de se livrer à des amalgames réducteurs, chers à l’extrême droite, qui mettent tous les musulmans dans le même sac pour mieux vilipender l’immigration.

Ce qui importe ici, c’est le fait que le nouveau roman de Houellebecq dépeint d’une manière froide, clinique, la façon dont un mouvement politique aux desseins indéfinis, inavoués, parvient à mettre en danger, jusqu’à les anéantir, la liberté d’expression et le « vivre ensemble ».

Vu sous cet angle, le processus de banalisation du danger, puis de soumission à un ordre des choses dictatorial, voire totalitaire, que Michel Houellebecq traite dans son roman, n’est pas aussi irréel que l’on peut le penser. Un tel processus a déjà produit des ravages, au nom d’autres idéologies, plutôt laïques mais également intolérantes, en Amérique latine.

Une même propension à la soumission

La même supercherie de Ben Abbes, les mêmes mensonges pour arriver au pouvoir et y rester, la même complicité des bien-pensants, la même résignation de tout un chacun, ont été à l’œuvre, et continuent à l’être, à Cuba sous le castrisme et dans le Venezuela d’Hugo Chávez et du successeur de celui-ci.

Avec la révolution castriste, il ne se passa pas plus de quelques mois, voire quelques semaines, avant que les desseins totalitaires du Líder Máximo ne fussent devenus évidents. Après avoir proclamé quelques années auparavant depuis la prison, et ensuite pendant qu’il se battait contre la dictature de Fulgencio Batista dans les montagnes de Cuba, qu’il se proposait de réinstaurer la démocratie et la liberté à Cuba, Fidel Castro s’adonna à extirper l’un après l’autre tout zeste de liberté dans son pays.

Et à l’instar des bien-pensants du roman de Houellebecq qui se rallient naïvement ou lâchement à Ben Abbes, les révolutionnaires de Saint-Germain-des-Prés et d’ailleurs, avec Jean-Paul Sartre en tête, trouvèrent toujours des justifications aux violations continues des droits de l’homme perpétrées par le régime castriste.

Le même scénario, la même abdication de la lucidité, la même soumission, se mirent en marche dans le Venezuela d’Hugo Chávez. Avant de prendre le pouvoir par le biais des élections, le Comandante Supremo vénézuélien faisait profession de foi démocratique. Mais une fois parvenu à la présidence, il s’employa à se maintenir au pouvoir et, dans ce but, se mit à persécuter les opposants à son régime et à faire taire les médias indépendants. Ce qui ne l’empêcha pas de trouver son Sartre de service en la personne du philosophe italien Gianni Vattimo.

Le rôle joué dans le roman de Houellebecq par François Bayrou, c’est-à-dire celui de compagnon de route placé à la tête du gouvernement, on le retrouve dans les deux cas de soumission latino-américaine.

À Cuba, un tel rôle revint à Manuel Urrutia Lleó, une figure politique avec peu d’ancrage populaire, mais qui permit à Castro de donner à son premier gouvernement un air d’ouverture démocratique – jusqu’à ce que, plusieurs mois plus tard, il décida de s’en débarrasser, accusant Urrutia d’avoir trahi la révolution.

Idem au Venezuela, à la nuance près que là, il ne s’agit pas d’une personnalité politique mais d’un militaire de haut rang qui aida Chávez à consolider son pouvoir. Tel fut le cas du général Raúl Baduel, en prison depuis plus de 5 ans.

Une même haine de la caricature indépendante

Par ailleurs, le parallèle entre, d’une part le processus de soumission raconté par Houellebecq, et d’autre part le castrochavisme, dépasse la trame du roman qui nous occupe. Il concerne aussi l’événement qui nous a tous bouleversés ces jours-ci, à savoir, le sordide attentat perpétré contre les journalistes de Charlie Hebdo.

Car la haine de la caricature indépendante, de la pensée désobligeante vis-à-vis d’un prophète ou d’un leader, est bien présente aussi chez les tenants du castrochavisme et ses acolytes.

On l’a vue, cette haine, s’abattre au Venezuela sur la caricaturiste Rayma Suprani, virée du quotidien où elle travaillait en raison de ses dessins irrévérencieux à l’égard du pouvoir, et ce après que – par un rachat derrière lequel plus d’un soupçonne la main du régime – le journal changea de propriétaire.

Ajoutons que de son vivant, Hugo Chávez avait fait interdire la diffusion d’un feuilleton télévisé qu’il jugea irrespectueux.

En Équateur, dont le président Rafael Correa ne cache pas ses affinités avec le castrochavisme, un caricaturiste, surnommé Bonil, a été l’objet d’une procédure judiciaire à cause d’un dessin considéré injurieux par le président.

Cette aversion à l’opinion qui dérange aide à comprendre la gêne de la presse cubaine – toute au service du régime – pour commenter le massacre des journalistes de Charlie Hebdo. Dans son numéro du lendemain de la boucherie, le journal officiel, Granma, relègue l’événement à la page 8, et ce sans même faire référence à la valeur que les assassins ont voulu atteindre, c’est-à-dire la liberté d’expression.

Le plus étonnant, et méprisable à la fois, c’est que parmi ceux qui appellent à manifester à Paris et en province sous la bannière de « Nous sommes tous Charlie Hebdo », figurent des « révolutionnaires » professionnels qui ne dénoncent jamais, ou qui justifient même, le harcèlement de caricaturistes et autres atteintes à la liberté d’expression par les régimes soi-disant « progressistes » de l’Amérique latine.

Deux poids, deux mesures, quand tu nous tiens.