Où est Charlie ?

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Il ne faut oublier ni les victimes, ni ce pour quoi elles sont mortes.

Ce qu’il s’est produit à Charlie Hebdo est tragique. Des hommes ont été tués pour leurs opinions. D’autres hommes les ont tués pour leurs opinions.

La violence est le dernier refuge de l’incompétence. – Isaac Asimov.

En prenant des caricatures aussi sérieusement qu’une blague sur leur mère dans la cour de l’école, ils ont démontré qu’il n’y a nul besoin d’être intelligent pour se procurer des armes à feu, s’en servir dans Paris, et s’enfuir, au moins pour un temps. Démonstration inutile, car déjà régulièrement faite par les protagonistes des diverses fusillades qui éclatent dans un pays où la détention d’armes à feu est pratiquement interdite. Si les voyous ont aussi peu de difficultés à se procurer des armes et que les forces de l’ordre ne peuvent pas protéger assez bien les citoyens, pourquoi ne pas laisser aussi les honnêtes gens se procurer des armes, pour se défendre ?

Après tout, les bandits et les terroristes sont, eux, déjà armés ; si les armes sont autorisées, il y en aura relativement moins dans les mains des voyous et plus dans les poches des honnêtes gens. Les premiers feront face à une résistance d’une autre nature s’ils s’attaquent aux seconds. Et que tous ceux qui sont allergiques à l’idée d’avoir des armes soient rassurés : ils n’auraient aucune obligation d’en acheter ou d’en utiliser.

Vous n’aimez pas les cigarettes ? N’en fumez pas.
Vous n’aimez pas l’avortement ? N’avortez pas.
Vous n’aimez pas le sexe ? Ne le faites pas.
Vous n’aimez pas la drogue ? N’en consommez pas.
Vous n’aimez pas le mariage homosexuel ? Ne vous mariez pas avec une personne du même sexe.
Vous n’aimez pas la pornographie ? N’en regardez pas.
Vous n’aimez pas l’alcool ? N’en buvez pas.
Vous n’aimez pas les armes ? N’en achetez pas.
Vous n’aimez pas qu’on vous enlève vos droits ? Alors n’enlevez pas les leurs aux autres.

Heureusement, ce qu’il s’est produit le 7 janvier n’est pas notre quotidien. Les attaques contre la liberté d’expression ne se font pas toujours à l’arme à feu. Bien plus souvent, elles se font à coups de petites lois, de gentilles interdictions, de sympathiques procès. Malheureusement, ces attaques là ne choquent pas grand monde. Même les attaques précédentes contre Charlie Hebdo, au tribunal ou au cocktail Molotov, n’avaient pas indigné les foules. La liberté d’expression ne doit pas être à géométrie variable, et sa défense ne doit pas commencer quand ceux qui tentent de l’exercer sont morts.

Si l’on veut réellement défendre la liberté d’expression, il faudra aller au-delà d’une minute de silence pour ceux qui se sont tus. Il faudra revendiquer le droit de se moquer des religions et des prophètes, des idéologies, de la parole publique, et de toutes choses dont on a, ou pas, réellement envie de se moquer. Il faudra revendiquer le droit d’être tous différents, d’avoir tous une opinion sans se soucier qu’elle se conforme à ce que les autres sont prêts à entendre. Et il faudra s’indigner qu’on attaque la liberté d’expression, quel que soit celui qui s’exprime, ce qu’il exprime et celui qui le condamne.

Il ne faudra plus, par exemple, accepter qu’un Premier ministre puisse déclarer qu’une opinion (aussi stupide soit-elle, j’en conviens) est un délit :

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Les terroristes, donc, et les illuminés de toutes sortes, ne doivent pas plus restreindre nos libertés que les hommes politiques. Les armes pas plus que les lois. Et la liberté d’expression ne doit pas être réservée à ceux qui pensent bien et avec qui l’on est d’accord.

Il est bon de voir que le massacre à Charlie Hebdo et ce qu’il représente mobilisent bien au-delà du lectorat d’un canard en difficultés financières, et il ne faut pas en rester là.

Où est Charlie ?

Il faut espérer qu’il n’y aura pas d’autres Charlie, que personne ne sera assassiné pour avoir fait usage de sa liberté d’expression. Après le temps du deuil, il faudra songer à reconstruire : reconstruire la liberté. Et la défendre, d’où que vienne la menace.

À nous de construire un monde meilleur, en luttant contre l’ignorance et l’intolérance – d’abord en nous-mêmes – et où chacun aurait mieux à faire qu’aller mitrailler des dessinateurs. La paix n’est jamais possible si on n’est pas prêt à se défendre, car il se trouvera toujours quelqu’un pour tenter de prendre par la force ce qu’il ne peut obtenir par l’esprit. Ce n’est pas l’État qui vous protégera, surtout de lui-même ; il ne faut oublier ni les victimes, ni ce pour quoi elles sont mortes.

Il suffit que les hommes de bien ne fassent rien pour que le mal triomphe. – Edmund Burke