Charlie Hebdo : nous seuls pouvons tuer notre liberté

Je Suis Charlie - rassemblement à Strasbourg après l'attentat à Charlie-Hebdo (Crédits Claude TRUONG-NGOC, licence CC BY-NC-ND 2.0)

Cent fois j’ai renoncé à cet article mais, en journal libéral, a-t-on le choix de se taire quand notre liberté de penser même est ainsi menacée ?

Plus d’une dizaine d’heures après la fusillade sanglante à Charlie Hebdo, le choc devant l’horreur reste toujours aussi grand et les mots manquent toujours autant. Impossible de trouver les mots justes à mettre sur une réalité aussi barbare, sur la souffrance aussi grande des proches des victimes, sur la violence de l’attaque contre les fondements même de notre liberté. Cent fois j’y renonce mais, en journal libéral, a-t-on le choix de se taire quand notre liberté de penser même est ainsi menacée, comme l’a bien rappelé Guillaume Périgois dans ces colonnes ?

Ne faisons pas l’hommage aux terroristes de regarder cette attaque comme plus grande qu’elle n’est vraiment. Des « professionnels » ? Qui se trompent d’adresse, doivent se faire indiquer les journalistes qu’ils venaient tuer, et oublient ensuite une carte d’identité dans la voiture qu’ils braquent ? Plutôt des monstres qui, en croyant se rapprocher de Dieu, perdent toute humanité pour n’être que des animaux insensibles. Ce ne sont que, comme le disait justement Olivier Roy « des ratés qui se vivent comme des héros », qui s’en prennent à plus faibles qu’eux et s’enfuient. Des ratés dans une attaque absurde se revendiquant de l’Islam et qui aboutit à l’assassinat barbare d’un policier, Ahmed, et d’un correcteur, Mustapha.

Les vrais héros, ce sont ces douze martyrs de la liberté, journalistes assassinés pour leurs idées, policiers qui protégeaient la vie d’autrui ou simples anonymes innocents. On aimait ou on n’aimait pas Charlie Hebdo, ce journal satirique qui était la liberté d’expression dans toute sa splendeur et dans tous ses excès aussi, sans limite dans la satire, en particulier envers quelque religion que ce soit. Et héros ou pas, ils resteront dans nos mémoires comme symboles d’une liberté pour laquelle il faut toujours se battre et qui n’est jamais acquise, même dans un pays comme la France où elle semblait aller de soi. « Nous sommes agressés parce que nous sommes un pays de liberté » disait François Hollande hier. Aura-t-il le courage de défendre justement cette liberté et non sa répression ?

La froide détermination inhumaine, animale des terroristes glace le sang, mais, plus que le terrorisme en lui-même, qui ne nous fera pas taire, je crains le choc sécuritaire que les prochaines semaines risquent de réserver. La réponse aux graves défis que pose le terrorisme et le rejet croissant de la raison par une partie de l’Islam ne pourra être que lente et complexe comme d’aucuns le rappellent, et elle passera assurément par les valeurs libérales. À l’inverse, la réponse liberticide que beaucoup attendent garantit un futur noir à coup sûr comme le rappelle Damien Theillier. Les terroristes ont tué des individus mais ils ne tueront pas notre liberté, nous seuls le pouvons, et les assassins de Cabu ou de Wolinski n’attentent que cela. « La liberté est ce qui fait de nous des Hommes. Notre attachement à elle se doit d’être viscéral. Le massacre écœurant d’aujourd’hui doit nous rappeler l’importance vitale de sa défense. » Malheureusement, la réponse politique s’annonce, tout sauf au niveau, avec un Nicolas Sarkozy pour qui « la fermeté absolue est la seule réponse possible » et qui « soutiendra sans réserve toute mesure forte ». Seul point d’accord possible avec le gouvernement, la mise en danger des libertés…

C’est entre autres pourquoi nous avons choisi, comme beaucoup de nos confrères ou comme Google, d’afficher sur notre site pour les jours à venir une image de soutien à toutes les victimes et à leurs proches, mais aussi une image pour se souvenir : les terroristes ont voulu mettre la France à genoux, ils l’ont remise debout hier avec des manifestations silencieuses, spontanées et nombreuses. Mais qu’en sera-t-il demain ? Aurons-nous le courage de ne pas céder à la facilité de la tentation sécuritaire et de donner ainsi une victoire aux terroristes ? Les dessinateurs de Charlie Hebdo morts hier auraient probablement été les premiers à dénoncer les sirènes de l’État policier que ces attaques risquent de faire émerger, nous leur devons au moins de ne pas y céder…

Je Suis Charlie - rassemblement à Strasbourg après l'attentat à Charlie-Hebdo (Crédits Claude TRUONG-NGOC, licence Creative Commons)