Interdire les armes alimente le marché noir

walter P22 armes credits Anas Ahmad (licence creative commons)

La plupart des gens ont des raisons, bonnes ou mauvaises, de contourner les lois contre les armes.

Par J. D. Tucille, depuis les États-Unis.

walter P22 armes credits Anas Ahmad (licence creative commons)

Je ne crois pas que j’aurais eu un jour à recourir au marché noir pour acheter un fusil d’assaut illégal si les lois de contrôle des armes de l’État de New York n’étaient pas si restrictives. Attendez, revenons un peu en arrière. L’État de New York a voté le Sullivan Act en 1911, qui obligeait les gens à avoir une autorisation administrative pour posséder ou porter toute arme suffisamment petite pour être cachée, et notamment les armes de poing. La délivrance de ce permis était laissée à la discrétion des fonctionnaires, et c’est toujours le cas aujourd’hui.

La motivation pour une telle loi était tout sauf secrète. Pendant les débats ayant abouti au vote final, le New York Times publiait en éditorial la chose suivante :

« Une telle mesure se révèlerait nécessaire et salutaire dans une ville remplie d’immigrants interlopes, arrivant des rivages de l’Italie et de l’Autriche-Hongrie. Les rapports de la police de New York attestent fréquemment du fait que les Italiens et autres Européens du Sud ont l’habitude de porter des pistolets de poche, et qu’une fois saoûls ou éméchés les utilisent aussi promptement qu’un couteau, en plus mortel. Il est à espérer que ce mode de règlement des différends, insidieux et distinctivement étranger, ne se répandra pas et n’ira pas corrompre les bonnes manières des natifs. »

Eh bien… je plaide coupable. Ma famille (je descends d’immigrants originaires de ces régions suspectes de l’Europe) a depuis longtemps l’habitude de posséder et souvent de porter des armes, à New York et aux alentours.

Mais nous sommes arrivés dans ce pays, ou en tous cas la plupart de mes ancêtres, à peu près au moment où le Sullivan Act est entré en vigueur. Ce qui signifie que toutes ces histoires d’armes ont eu lieu malgré cette loi, parce que personne dans ma famille ne s’est donné la peine de demander une autorisation, depuis plusieurs générations que nous habitons New York.

Jusqu’à moi.

Prendre un permis ?

rené le honzec armesIl y a des inconvénients à posséder illégalement des armes à feu. Le plus gros à mes yeux est de ne pas pouvoir aller tirer dans un stand. Les tenanciers du Westside Rifle and Pistol Range avaient sans doute une aussi piètre opinion que moi des autorisations et du régime d’enregistrement des armes, mais ils ne voulaient pas risquer de perdre leur propre liberté juste pour me laisser faire quelques trous dans des cibles en carton.

Je suis donc allé demander un permis pour acheter et avoir chez moi un Colt modèle 1911 en calibre 45.

Le vendeur à l’armurerie m’a été d’un grand secours (c’est son métier). J’ai payé un supplément pour que ma paperasse soit envoyée aux gratte-papiers adéquats de la part d’experts partenaires du magasin. Même si le mot n’a jamais été employé, je suppose que ça implique d’avoir fait appel à ces intermédiaires très new-yorkais appelés « expéditeurs » pour que ma demande de permis avance. Controversés depuis toujours, les expéditeurs sont réputés pour leur connaissance approfondie des procédures réglementaires byzantines de la municipalité de New York, leurs relations de travail avec les bureaucrates, et leur capacité à graisser des pattes pour s’assurer que les demandes de leurs clients passent.

Même ainsi, j’ai attendu. Et attendu. Et j’en ai eu assez d’attendre.

Comme on dit, je connaissais quelqu’un qui connaissait quelqu’un. Ça m’a pris un e-mail, un coup de fil, et une rencontre amicale ; et pour moins de 300 balles, je suis devenu l’heureux propriétaire d’un AK-47 en version semi-automatique (le fameux fusil d’assaut de l’ancien bloc soviétique et des guérilleros un peu partout dans le monde). L’arme est légale dans la plus grande partie des États-Unis, mais complètement verboten à New York.

Et elle m’a coûté le tiers de ce que mon pistolet légal m’aurait finalement coûté.

Non seulement le fusil illégal était moins cher et plus facile à obtenir que le pistolet légal, mais le vendeur était d’un rapport bien plus agréable que les flics qui administrent le processus officiel. Les officiers de police du « One Police Plaza » (le commissariat central de New York), une fois que je me suis rendu sur place, étaient parfaitement grossiers. Ils étaient moins injurieux que revêches comme seule la bureaucratie sait l’être, renforcés par la menace implicite qu’ils pourraient punir toute remarque de ma part en poussant négligemment ma paperasse vers la poubelle. J’ai serré les dents, mais tout le monde a ses limites. Un « client » à un guichet voisin dans le labyrinthe étroit s’est levé, a lancé à la cantonade qu’il préférait encore acheter un flingue dans la rue que de se soumettre à un tel traitement, puis est sorti.

Recours au marché noir

Il l’a peut-être fait, ou peut-être pas. Je ne saurai jamais si ce type est allé se fournir au marché noir. Mais de nombreux New-yorkais ont choisi de posséder des armes hors du système officiel. Dans une ville qui, à l’heure où j’écris, a environ 37 000 possesseurs d’armes de poing avec une licence, et 21 000 licences pour des fusils, l’estimation au doigt mouillé des armes à feu illégales tourne plus ou moins autour de deux millions. C’est le chiffre que le Department of Justice a utilisé dans ses publications officielles ces dernières années.

À New York, beaucoup plus d’armes sont détenues illégalement que légalement. Les hommes de l’État ont voulu des lois limitant strictement les armes à feu, et les ont obtenues ; mais ça ne semble pas avoir découragé un bon nombre de gens d’en posséder tout de même.

Les politiciens de New York accusent les États fédérés qui ont des lois moins strictes d’alimenter le flux d’armes illicites. Le maire Bloomberg avait lancé une célèbre campagne d’achats fictifs contre des armureries dans des États comme la Caroline du Sud, la Géorgie et la Virginie d’où provenaient certaines armes trouvées à New York. Les envoyés du maire ont acheté des armes en leur propre nom, dans le but illégal de les transférer à d’autres gens. Des procès ont suivi contre les marchands qui ont accepté de telles ventes. Ce qui soulève des questions intéressantes sur pourquoi de simples citoyens qui font de tels achats font de la prison, tandis que les agents de l’État agissant très loin de leur juridiction ont carte blanche.

Mais si des armes viennent réellement de vendeurs légaux dans des juridictions plus tolérantes, ça ne montre en rien que ce soit la seule source possible, ni qu’imposer des lois plus strictes ailleurs diminuera le flux. Après tout, la cocaïne, le cannabis, l’héroïne et d’autres drogues arrivent à New York en grandes quantités sans qu’il y ait une source légale aux États-Unis, ou même ailleurs.
En fait, la situation de la ville de New York au regard des armes est similaire à celle de l’Europe, où des pays avec des restrictions sévères sont eux aussi inondés d’armes à feu illégales sans qu’on puisse trouver un parallèle clair avec la Virginie ou la Caroline du Sud, dont on blâme les lois plus tolérantes. Selon le Small Arms Survey (PDF) de l’Institut des Hautes Études Internationales de Genève :

« Contrairement aux mythes nationaux largement répandus, la possession d’armes à feu par le grand public est très commune dans la plupart des États d’Europe. Il peut sembler à certains observateurs étrangers, spécialement aux Américains, que les Européens ont aveuglément abandonné leur droit de porter des armes (Heston, 2002). La réalité est que les citoyens de la plupart des pays d’Europe sont mieux armés qu’ils ne le soupçonnent. […]
La réglementation ne contrôle de près la possession des armes que dans quelques pays européens comme les Pays-Bas, la Pologne et le Royaume-Uni. Dans la plupart du reste du continent, les officiels admettent volontiers que les armes non enregistrées et les possesseurs d’armes sans permis sont bien plus nombreux que les légaux. […] »

« Bien plus nombreux » ? Mais à quel point ?

Des armes partout en Europe

Eh bien, selon le Small Arms Survey, un programme de recherche établi par le gouvernement suisse, le Royaume-Uni, avec à peine 1,8 million d’armes à feu légales, a environ quatre millions d’armes illégales. La Belgique, avec environ 458 000 armes à feu légales, a en gros deux millions d’armes illégales. En Allemagne, les chiffres sont de 7,2 millions d’armes légales et entre 17 et 20 millions ustensiles qui font « pan » hors des registres (un chiffre que le syndicat de la police reconnaît très publiquement). La France, elle, a 15 à 17 millions d’armes hors-la-loi dans un pays où 2,8 millions d’armes sont détenues en accord avec la loi.

reasonEt même ces chiffres sous-estiment peut-être la réalité. Si le Small Arms Survey mentionne 805 000 armes légales en Grèce et 350 000 illégales, le gouvernement grec a lui-même revu ces chiffres à la hausse, à peine, annonçant un million d’armes légales et un million et demi d’illégales.
On le voit, les New-yorkais ne sont pas les seuls à être armés jusqu’aux dents au mépris de la loi.
Ce n’est pas que les États n’ont pas essayé de prendre ces armes. Chaque État a mis en place des programmes de déclaration, d’autorisations administratives, et même de confiscation. Mais ces programmes n’ont pas vraiment été respectés par tous.

Dans un livre blanc sur les résultats du contrôle des armes autour du monde, intitulé Gun Control as the Reduction of the Number of Arms, Franz Czaszar, professeur de criminologie à l’Université de Vienne, a écrit « le non-respect des lois les plus sévères sur les armes est courant ». Il y estime qu’en Australie, l’interdiction de 1996 concernant les fusils semi-automatiques et les fusils à pompe est respectée à 20%.

Et même cette estimation décevante donne le bénéfice du doute aux autorités. Trois ans après la mise en place de cette interdiction controversée en Australie, alors que 643 000 armes ont été remises aux autorités, l’inspecteur John McCoomb, chef de la Direction des octrois des autorisations de port d’arme du Queensland, a déclaré au Sunday Mail « environ 800 000 armes SKK et SKS (semi-automatiques et automatiques) sont revenues de Chine dans les années 1980 dans le cadre d’un accord commercial entre les États australien et chinois. Il a été aussi estimé que le pays comptait 1,2 million de Ruger 10/22 semi-automatiques. Ça ne fait pas loin de 2 millions d’armes dans le pays, et on ne parle que de deux modèles. » Faites le calcul. Deux millions d’armes à feu de seulement deux modèles, alors qu’à peine 643 000 armes de tous modèles ont été remises à la police…

Le Australian Shooters Journal a fait son propre calcul dans un article de 1997 sur le « rachat des armes ». Les chercheurs derrière la publication ont fait remarquer que, même au regard des estimations très conservatrices du nombre d’armes avant l’interdiction, le taux d’obéissance à la loi n’était que de 19%.

Mais peut-être le succès est-il dans l’œil de celui qui regarde. Étant donné le faible nombre d’armes remises aux autorités comparé à la multitude attendue, les services de Darryl Williams, alors procureur général d’Australie, ont révisé leur estimation du nombre total d’armes dans le pays, arrivant à un nombre inférieur à celui de l’estimation des seules armes interdites avant l’entrée en vigueur de l’interdiction ; et ils se sont déclarés victorieux. L’inspecteur McCoomb comme le Australian Shooters Journal, a conclu que l’interdiction « est un échec ».

Il en va de même dans d’autres pays. Le Canada a réalisé un tour de passe-passe similaire quand l’État a répondu à la large résistance face à une nouvelle loi d’enregistrement des armes en baissant largement son estimation du nombre de détenteurs d’armes à feu de 3,3 millions en 1998 à 2,4 millions en 2001. Mary Mauser, un expert en politique de réglementation des armes à feu affilié au Fraser Institute (une organisation de recherche indépendante avec bureaux à Calgary, Montréal, Toronto et Vancouver), a répliqué avec sa propre estimation ; pour lui, le nombre de détenteurs d’armes est resté stable à hauteur de 4,5 millions. Ils n’ont pas disparu du pays du froid ; ils n’ont juste pas obéi à la loi.

Maintes et maintes fois, les États se sont heurtés à une résistance massive contre leurs efforts d’identifier les détenteurs d’armes et de pister la possession des armes. Csaszar fait remarquer que, après que l’Autriche a interdit les fusils à pompe en 1995, seuls 10 557 de ces armes (estimées à 60 000) détenues par des citoyens ont été remises ou enregistrées. Et quand l’Allemagne a rendu obligatoire d’enregistrer les armes en 1972, ajoute-t-il, les propriétaires s’y sont soumis en remplissant la paperasse idoine pour 3,2 millions d’armes à feu… Ce qui est gênant, dans un pays où l’on estime que les civils en possèdent entre 17 et 20 millions.

Le faible niveau d’observation des lois d’enregistrement donne une bonne idée de la provenance d’un grand nombre d’armes illégales dans le monde, mais c’est loin de faire le tour de la question. Si les gens gardent leurs armes à feu en dépit des souhaits de leurs États, c’est qu’ils veulent évidemment avoir des armes, peu importe ce que le pouvoir en place en pense. Et comme dans tant d’autres cas, la demande finit par trouver son offre.

Le Small Arms Survey rapporte que, pour l’Europe, les armes illégales tendent à passer de l’Est à l’Ouest. Ayant besoin de l’argent liquide frais que peuvent fournir les échanges sur le marché noir, et méfiants vis-à-vis du pouvoir de l’État après des décennies de pouvoir autoritaire, l’Europe de l’Est est devenue une source majeure pour ce qui est de la fabrication et de la distribution d’armes illégales, ainsi que pour le mépris de l’ensemble des réglementations des armes à feu.

En Europe centrale et orientale, la résistance silencieuse à plus de 40 ans de règne communiste a créé une culture omniprésente de non-coopération avec les pouvoirs publics. Quand le communisme s’est effondré, laissant la place à des régimes démocratiques, faibles et désorganisés, d’innombrables opportunités d’acquérir et de cacher des armes ont émergé pour les gens. Il n’y a rien d’étonnant à ce que dans cette région, ce soient les armes enregistrées qui soient l’exception.
Que le bien-fondé du désarmement demandé par les politiciens en place soit accueilli avec scepticisme permette de rendre compte de l’offre d’armes à l’Est, elle pourrait aussi expliquer la demande à l’Ouest. Après tout, de mémoire d’homme, la plus grande partie de l’Europe a subi le joug de tel ou tel autre régime, fait maison ou imposé de l’extérieur. Les États communistes ont été les derniers à tomber, mais la Grèce, le Portugal et l’Espagne ont souffert de la dictature jusqu’au début des années 1970.

Que ce soit ou non l’explication pour la résistance massive face aux lois de contrôle des armes en Europe, il ne fait pas de doute que le marché noir se porte bien. Se basant sur des rapports des médias hongrois, la World Press Review affirmait en Juillet 2001 que la mafia d’Odessa avait livré 13 000 tonnes d’armes en Croatie et Bosnie. Cette livraison impressionnante comprenait 30 000 Kalachnikovs, 400 missiles terrestres télécommandés, 50 pas de tir et 10 000 missiles antichars.
Un marché noir qui peut fournir des missiles à des armées sous embargo n’a pas de problème à alimenter l’appétit des civils pour les pistolets et les fusils.

Les fournisseurs sous le manteau ne sont pas toujours si gros, évidemment. La BBC a rapporté en 2007 la condamnation de deux soldats britanniques du régiment du Duc de Wellington pour avoir passé d’Irak des armes en contrebande pour les revendre en Europe. Leur opération était semble-t-il assez sophistiquée pour que les contrebandiers aient préparé un catalogue incluant des photos et des descriptions des marchandises disponibles.

Dans un exemple de la convergence des marchés noirs, un des soldats a admis pendant son procès en cour martiale avoir accepté de la cocaïne en échange des armes. Cocaïne qu’il a ensuite revendue pour son profit.

De telles filières se retrouvent ailleurs dans le monde. Inondés de l’argent gagné à satisfaire le goût des Américains pour certains produits récréatifs qui n’ont plus les faveurs de l’État américain, les gangs mexicains de la drogue se sont largement armés, pour mieux se chamailler les uns avec les autres… et pour combattre la police et même l’armée. Si les mythes populaires attribuent le flux d’armes en direction du Mexique à des achats d’armes légales en Amérique (le Mexique ayant des restrictions sévères quant à la possession d’armes par les civils, y compris l’interdiction complète des armes de même calibre que ceux de l’armée), les gangs mettent en service de plus en plus de grenades, de roquettes et de mitrailleuses : une puissance de feu qu’on ne trouve pas dans l’armurerie texane de base.
Sauf qu’un tel armement est disponible sous le manteau. Comme le dit le Los Angeles Times :
« Ces groupes semblent tirer avantage d’un marché noir prospère et de la porosité des frontières, notamment entre le Mexique et le Guatemala. Certaines armes ont été abandonnées lors des guerres où les États-Unis sont intervenus en Amérique Centrale, selon des officiels américains ».

« Il y a une course aux armes entre les cartels », dit Alberto Islas, consultant en sécurité et conseiller du gouvernement mexicain. « Quand un groupe s’équipe de lance-roquettes, les autres doivent en avoir aussi ».

Que le marché noir des armes débouche librement sur le marché noir des drogues (ou d’autres biens et services illégaux) ne devrait surprendre personne. Csaszar souligne que cette convergence entre les marchés illégaux était à prévoir.

Les liens entre marchés noirs

Les interconnexions entre le marché noir des armes et les autres marchés noirs devraient être prises très au sérieux. Pour ce qui est des acheteurs d’armes illégales, cette intégration des marchés n’aura lieu que pour une minuscule fraction d’entre eux, en l’occurrence ceux qui sont déjà impliqués dans d’autres activités criminelles. Pour l’immense majorité, ils se borneront à enfreindre une fois les lois sur les armes. Toutefois, pour ce qui est des fournisseurs, il n’y a aucun doute à avoir quant à l’intégration mondiale des marchés des armes et de la drogue.

C’est-à-dire que, en rendant plus difficile l’accès à un type de produit, les États ont poussé les gens vers le marché noir, où tous les produits interdits sont disponibles, et selon toute probabilité ont accru la richesse et le pouvoir des vendeurs actifs sur ce marché. Si vous vouliez rendre encore plus riches et puissants ceux qui prospèrent dans l’ombre, loin de la bonne société, vous ne vous y prendriez pas autrement.

Mais en fait, ces armes doivent venir de quelque part, pas vrai ? Avant que les revendeurs au marché noir ne les vendent illégalement aux côtés de la cocaïne et des cigarettes de contrebande, elles doivent bien être fabriquées. Alors, pourquoi ne pas resserrer les contrôles sur les producteurs de ces engins de mort pour étouffer l’offre ?

Bon courage. En 2007, Suroosh Alvi, co-fondateur du magazine Vice, a fait jouer son réseau familial au Pakistan pour avoir accès à la province de la frontière du Nord-Ouest. En particulier, il voulait voir les marchés aux armes qui alimentent durablement l’Afghanistan en armes. Plus précisément, il voulait voir comment des armes à feu modernes étaient usinées en masse sous les conditions les plus primitives qu’on puisse imaginer. Son commentaire d’ouverture dans le documentaire qui en a résulté, « J’ai vu des gamins fabriquer des armes à mains nues dans des caves » déclare-t-il en guise d’ouverture au documentaire qui en a résulté, et il exagère à peine ce qu’il montre par la suite. Des milliers de pistolets 9mm, des AK-47 artisanaux, des mitrailleuses et tout ce que vous pouvez imaginer d’autre y sont produits au feu de bois et avec des outils manuels, y compris les munitions afférentes.

Il n’y a pas que le Pakistan. Danao, aux Philippines, a une industrie florissante et officieuse de fabrication d’armes, dont on dit qu’elle emploierait jusqu’à 20% de la population locale. Lancée il y a des décennies dans la fabrication de simples revolvers, on compte à présent parmi les « paltiks » usinés par les armuriers de Danao dans leur arrière-cour des répliques fonctionnelles de fusils d’assaut modernes fabriqués avec une technologie basique.

Comment fait-on, au juste, pour faire fermer boutique à un artisan qui vend au marché noir, et n’a guère besoin de plus que ses compétences, du métal de récupération, et des outils du tiers-Monde, à la qualité très en dessous de celle des outils qui équipent de nombreux garages dans les banlieues de l’Occident ? La question est rhétorique. Les preuves suggèrent que les fabricants sous le manteau pourront toujours faire face à toute demande.

Mais ce ne sont là que des étrangers qui continuent à vouloir échanger leurs présidents et premiers ministres pour des generalissimos toutes les x décennies ! Après tout, l’Europe, c’est là d’où viennent ces racailles italiennes et austro-hongroises que le New York Times décrivait il y a un siècle, se pourchassant les unes les autres avec des pistolets de poche. Qu’est-ce que leur expérience a à voir avec la manière dont les Américains réagissent à des lois de contrôle des armes, dans un pays où la démocratie a été à peu près ininterrompue ?

Eh bien, peut-être les Américains ont-ils été corrompus par des peurs étrangères, et des idées apportées en contrebande par les congénères de mes ancêtres, mais les gens de ce côté de l’Atlantique ne se soumettent pas davantage à la réglementation sur les armes à feu que les Australiens et les Allemands.

Le plus haut niveau d’obéissance des Américains aux lois de contrôle des armes a sans doute été atteint avec la loi d’enregistrement des armes de poing en Illinois dans les années 1970. Environ 25% des possesseurs de revolvers et pistolets s’y sont soumis, selon Don B Kates, criminologue et avocat en libertés civiles, dans un article qu’il a écrit en Décembre 1977 dans Inquiry. Par la suite, environ 10% des propriétaires de « fusils d’assaut » ont obéi à la loi californienne d’enregistrement selon David B Kopel, directeur de recherche pour le think tank libéral Independence Institute, au Colorado, et auteur de The Samurai, The Mountie, and The Cowboy, une comparaison internationale détaillée des politiques concernant les armes à feu.

Cette estimation de un sur dix est peut-être trop généreuse. Alors que la période d’enregistrement touchait à sa fin en 1990, le New York Times rapportait que « seules 7 000 armes ont été enregistrées, alors qu’on estime que les civils californiens en détiennent 300 000 ».

Peut-être les possesseurs d’armes sont de plus en plus entêtés. Ou peut-être se méfient-ils de plus en plus des autorités. En fait, les Américains qui ont des armes peuvent avoir de bonnes raisons d’être sceptiques sur les promesses habituelles selon lesquelles les registres ne seront jamais utilisés pour quoique ce soit d’autre que de pister les armes perdues ou volées. À New York, l’épicentre de l’agitation en faveur de lois sur les armes plus restrictives aux États-Unis, le système d’enregistrement des armes longues, comme les carabines et les fusils, et qui a été établi en 1967, a été utilisé dans les années 1990 pour confisquer des fusils semi-automatiques auparavant légaux.
Les officiels de l’État de Californie ont fait la même cabriole, mais plus rapidement. Après l’enregistrement des soi-disant « fusils d’assaut » suite au vote de la loi de contrôle des armes Roberti-Roos de 1989, le procureur général Dan Lungren a renversé la position officielle en 1997 pour déclarer qu’un des fusils considérés comme légaux et devant être enregistrés quelques années auparavant, le SKS Sporter, était désormais illégal. Les détenteurs qui se sont soumis à la loi ont été forcés de rendre leurs armes ou de les faire sortir du territoire de l’État fédéré.

Quelle que soit la motivation, Kopel a trouvé une obéissance d’à peine 1% avec la loi d’enregistrement des armes semi-automatiques à Denver, ainsi que pour les interdictions de ces mêmes armes à Boston ou Cleveland.

De même, au New Jersey, rapportait le New York Times en 1991, après que l’assemblée locale ait voté une loi interdisant les « fusils d’assaut », 947 personnes ont enregistré leurs fusils comme armes servant au tir sportif sur cible, 888 les ont neutralisés, et 4 les ont rendus à la police. Le tout, sur une estimation d’environ 100 000 à 300 000 armes concernées par la loi. Le Times a conclu un peu sèchement « Plus d’un an après que le New Jersey ait imposé la loi la plus dure sur les fusils d’assaut dans tous les États-Unis, cette dernière se révèle difficile, sinon impossible à mettre en vigueur.

Bien vu. Il se trouve que, où que vous soyez dans le monde, quand l’État impose une loi sur les armes qui est profondément impopulaire auprès des gens à qui elle s’applique, eh bien les gens y désobéissent. Et la désobéissance n’est pas simplement la réaction obstinée de quelques extrémistes, ni même d’une minorité. Il semble que, partout et en tous temps, ce soit la réaction de la plupart des gens concernés par la réglementation qu’ils contestent.

Tout comme tant d’autres domaines de la vie humaine, le droit de porter des armes est réglementé en réalité dans la seule mesure où les possesseurs actuels ou putatifs d’armes souhaitent respecter les réglementations. Tentez de faire passer de force des restrictions mal vues par la population, et alors…

Ce qui est peut-être la meilleure évaluation vient du professeur James B Jacobs, directeur du Center for Research in Crime and Justice de l’Université de New York. Résumant les possibilités d’interdire les armes de poing dans son livre Can Gun Control Work ?, il écrit :

« En interdire la possession nécessiterait de désarmer les citoyens ; que ce soit fait rapidement ou sur une période longue, ce serait un défi monumental, gros de nombreux dangers. Des millions de citoyens ne rendraient pas leurs armes. Si l’on peut se baser sur le marché noir des drogues, alors une « guerre contre les armes de poing » longue de plusieurs décennies pourrait ressembler moins à un programme de mise en application de la loi qu’à une guerre civile de basse intensité »

Une guerre civile de basse intensité ? Hmmm, peut-être qu’avoir acheté cet AK-47 l’autre jour était une meilleure décision que prévu. Non, je plaisante ; je n’ai jamais douté un instant de la sagesse de cet achat.

Mais pourquoi les gens sont-ils si résistants face aux réglementations sur les armes, au regard de toutes les lois auxquelles ils pourraient résister ? Eh bien, les centaines de millions de personnes qui rendent impossible le contrôle des armes tout autour du monde ont sans doute tout un tas de raisons de le faire. Mais cette résistance quasi-universelle suggère quelques invariants.

Comme je l’ai dit plus haut, même une bonne partie de l’Europe aujourd’hui démocratique était sous le contrôle de dictatures relativement récemment. Un retraité hypothétique de 80 ans qui serait resté autour de la maison de sa naissance à Potsdam aurait vécu sous quatre régimes différents sans même avoir appelé un déménageur ou fait ses valises. Deux de ces régimes (le Reich nazi d’Hitler et l’État communiste d’Allemagne de l’Est) ont compté parmi les plus nocifs de tous les régimes qui ont pu donner aux membres de leur police secrète un trench en cuir, et un autre (la république de Weimar) était chaotique et incompétent.

Un autre retraité qui aurait vécu à Marseille dans la maison familiale aurait connu la Troisième République chancelante, le régime collaborationniste de Vichy, le Gouvernement Provisoire, la Quatrième République instable, et la Cinquième République.

Et les deux pourraient voir aujourd’hui l’avènement de l’Union Européenne dont personne ne sait ce qu’elle réserve.

Le siècle écoulé a vu l’émergence des régimes les plus sanglants qui aient jamais existé. Pendant le 20ème siècle, la République Populaire de Chine a massacré plus de 76 millions de personnes, l’URSS environ 62 millions, et l’Allemagne nazie 21 millions de plus.

Le régime nazi a pris racine sur une démocratie régulière, quoiqu’avec des défauts immenses, comme quoi même des élections selon les règles sont une barrière incertaine aux dirigeants tyranniques.

Mais même une démocratie parfaitement stable n’est pas une garantie pour l’avenir. Non seulement les totalitarismes ont abouti à des meurtres massifs à l’intérieur de leurs propres frontières, mais leurs armées ont exporté le chaos chez leurs voisins.

Ce ne sont que les plus connus. Selon R J Rummel, professeur émérite de science politique à l’Université de Hawaï et auteur de Death by Government, les régimes autocratiques poussés par leur idéologie, ou même par aucune idéologie, ont versé le sang partout dans le monde, et ont anéanti 262 millions de personnes au cours du 20ème siècle.

Les régimes démocratiques n’ont pas été aussi sanglants que leurs homologues autoritaires, et de loin, même s’ils ont aussi commis des atrocités, notamment dans leurs colonies. Ils ont aussi eu la sale habitude d’avoir été envahis et occupés par leurs voisins en bottes.

Étant donné ce bilan, pourquoi l’habitant d’une démocratie stable, parfaitement heureux de son environnement politique, aurait-il la moindre confiance au gouvernement qui, dans dix ans, examinera avec attention les registres des armes à feu, ressemblerait au gouvernement qui demande aujourd’hui à ce qu’elles soient enregistrées ? Garder quelques armes à feu non déclarées pourrait bien être une assurance contre un avenir qui pourrait trop facilement ressembler au passé.
Heureusement, les États-Unis n’ont jamais connu la dictature, les purges ou l’occupation, mais il n’y a pas besoin d’être trop paranoïaque pour prendre du recul sur l’Histoire et se demander si ce pays particulier est par essence une exception permanente à tous les problèmes qui ont englouti le reste du monde.

Et même si l’Amérique ne se révèle jamais être l’Allemagne de Weimar (avec des bières moins fortes), ou avoir l’intégrité territoriale de la Troisième République française, les élus, comme ceux de New York ou de Californie, n’arrangent pas leurs réputations quand ils violent leurs promesses de ne jamais utiliser les registres des armes pour faciliter leurs projets de confiscation.

Ceci dit, ces faits tendent tous vers la même direction : les motivations des hors-la-loi n’ont aucune importance, que l’on soit d’accord ou non avec leur raisonnement n’a aucune importance, et partager ou ne serait-ce que respecter ou non leurs valeurs n’a aucune importance non plus. Tout ce qui importe, c’est que quel que soit le pays, par-delà les barrières de langages et de cultures, les élus et les administrations qui ont cherché à désarmer leurs sujets, ou à restreindre les armes qui pouvaient être détenues, ou ne serait-ce qu’à enregistrer les armes et  fliquer leurs propriétaires, se sont tous heurtés à une résistance écrasante. Une profonde défiance a paralysé les programmes d’enregistrement, entravé les projets de confiscation, et rendu ridicules les systèmes d’autorisations.
Confrontés au choix entre se soumettre aux restrictions relatives à la possession d’armes à feu ou se rebeller contre la loi, une franche majorité des individus dans la plupart des juridictions ont choisi la rébellion. Plus la loi est stricte, plus la rébellion est évidente, au point où l’écrasante majorité des armes à feu aux mains des civils en Europe sont détenues au mépris de la loi.

Si l’on peut apprendre de l’histoire, c’est que c’est sans doute une bonne chose. Mais même si vous n’êtes pas d’accord, vous vivez dans un monde dans lequel les civils sont bien armés, et comptent le rester.

Traduction pour Contrepoints de « Gun Restrictions Have Always Bred Defiance, Black Markets » par Benjamin Guyot.