Thomas Piketty, le héros d’une imposture ?

Thomas Piketty lors d'une meeting du Parti Social Démocrate danois (crédits Anders Löwdin licence Creative Commons)

Ce que le phénomène Thomas Piketty révèle vraiment des inégalités dans le monde.

Par Pascal Comas.

Thomas Piketty lors d'une meeting du Parti Social Démocrate danois (crédits Anders Löwdin licence Creative Commons)

Sans surprise, 2014 a été l’année de Thomas Piketty, finissant avec une Légion d’Honneur refusée. Peu importe qu’au mépris de toute rigueur scientifique, son livre Le Capital au xxie siècle ait été manifestement écrit depuis les premières pages sur la base de forts partis pris et d’une intention manifeste de s’attaquer au capital et en particulier à sa transmission. Peu importe qu’une bonne partie de ses conclusions maîtresses aient été démontées sans difficultés et que de graves lacunes de compréhension des mécanismes économiques aient été exposées par des gens qui savent de quoi ils parlent (un seul exemple ici)… L’ouvrage de Piketty sert des intérêts puissants, ses critiques ont été vites balayées et le pape des keynésiens, Paul Krugman, a déclaré le débat clos du haut de sa superbe et de son prix Nobel d’économie.

Peu après la parution de l’ouvrage, le FMI s’est curieusement inquiété de l’aggravation des inégalités, et l’OCDE a récemment publié un rapport intitulé « Toujours plus d’inégalité : pourquoi les écarts de revenus se creusent » prétendant que les inégalités pèsent sur la croissance économique.

Nous ne nions pas ici l’accroissement des inégalités en termes d’écarts entre les salaires les plus extrêmes dans certains pays. Nous assistons parfois a un appauvrissement en termes réels de certaines couches de la population, et a un enrichissement considérable d’une toute petite minorité. Les écarts entre les extrêmes sont en augmentation certaine dans un certain nombre de pays, mais l’important n’est pas tant les écarts mesurés que l’évolution dans le temps de la situation des classes moyennes et des plus défavorisés. Or la prise en compte du revenu moyen peut être trompeuse, et celle du revenu médian également. À vrai dire la plupart de ces mesures sont manipulées à loisir par les égalitaristes, comme nous l’avons vu pour le cas américain dans un précédent billet.

Intéressons nous cette fois au cas du Royaume-Uni, à partir des chiffres de l’Office for National Statistics : entre 2007-2008 et 2012-2013 le coefficient de Gini (le plus connu des baromètres de l’inégalité) a chuté de 34,2 a 33,2. La part du revenu attribué aux 10% des plus hauts salaires est tombée de 36 a 34,5% entre 2007-2008 et 2014-2015. Celle des 1% de 13,4 a 12,6% et celle des 0,01% de 5,2 a 5%. Les chiffres de Piketty qui opèrent des ajustements au titre de la non déclaration supposée de certains hauts revenus font état de chutes plus importantes encore dans les tranches des 10%, 1% et 0,1% entre 2007 et 2011.

Même en ce qui concerne le capital, les chiffres révèlent que la part des 10% et 1% les plus riches est restée égale entre 2007 et 2011. Seuls les 0,1% ont vu leur part s’accroitre.

Concernant ces mêmes 0,1%, passons sur le fait que leur enrichissement souvent considérable est aussi extrêmement éphémère, car induit par l’inflation des actifs en état de bulle que sont l’immobilier et la bourse, en grande partie grâce aux Quantitative Easing à l’infini des banques centrales anglaise, américaine, japonaise et maintenant européenne.

Pour la plupart, ces 0,1% sont des agents en position de profiter du système financier actuel, qui contourne allègrement les règles du capitalisme : too big to fail, leverage irresponsable, délits d’initiés, manipulation des cours, crony capitalism, fiat-money…

Une bonne partie d’entre eux s’enrichit ou maintient ses privilèges grâce à des dérives qui nuisent à la population dans son ensemble (dette, création monétaire sans contrepartie, économie du crédit et de la consommation, inflation – pas l’inflation officielle bien sûr ; celle des quelques heures de parking qui coûtaient 3 francs en 1999 et en coûtent 40 en 2014…).

La démocratie au service des manipulateurs.

Comme le résume admirablement Simone Wapler : « Dans la vision keynésienne, la consommation est au centre de tout. Plus vous consommez, plus l’activité économique augmente, plus vous vous enrichissez. Tout recul de la consommation est un drame et les politiques de l’offre permettent de lisser des cycles. Un enfant comprendrait aisément que la consommation n’est qu’un signe extérieur de richesse qui n’existe vraiment que si on a les moyens de consommer. Mais les politiciens professionnels adorent le keynésianisme : il permet de justifier des politiques de la demande – je prends à Pierre (qui ne consomme pas, le bougre d’animal obtus) pour donner à Paul qui va consommer (et qui est mon gentil électeur). »  Ces politiques économiques et monétaires sont défendues à corps perdu par les relais de propagande que sont les armées d’économistes keynésiens bénéficiant de tribunes à volonté dans les médias (Paul Krugman, Joseph Stiglitz, les analystes du FMI et de l’OCDE, etc.). Telle est la source de l’alliance entre politiques et grands maîtres du système financier.

L’opinion publique arrive parfois à entrevoir les contours du dessin, mais les distorsions sont trop nombreuses dans le signal, car une grande partie de ceux qui ont une certaine audience et dénoncent les manigances des 0,1% (qu’ils arrondissent a 1% pour une meilleure musicalité médiatique) se vautrent avec délices dans la facilité d’attribuer ces méfaits à la « droite dure », au capitalisme ou au « néo-libéralisme » (cf. Étienne Chouard), alors que les auteurs de l’école libérale sont les premiers dénonciateurs des dérives actuelles.

Se prévalant de l’enrichissement considérable d’une infime minorité, on préconise des taxes contre ceux qui sont relativement beaucoup moins fortunés et sont déjà très lourdement taxés. Les chiffres associés aux 0,1% permettent de jeter en pâture aux foules des écarts gigantesques mais non significatifs. Ils servent de distraction, comme ces morceaux de viande que l’on jette aux chiens de garde pour pouvoir se faufiler dans la maison à cambrioler. C’est un vieux truc, mais il fonctionne toujours aussi bien depuis Lénine. La faute au capitalisme, à ces « plus riches que vous » qui accaparent les richesses. Les masses ont les yeux rivés sur le morceau de viande qu’on leur jette et ne voient rien du pillage qui s’organise dans leur dos.

Avec un cynisme ahurissant, les « maîtres », pour reprendre le terme de Bruno Bertez, se servent de la démocratie pour asseoir leur pouvoir. Ils créent une situation dans laquelle ceux qui bénéficient de la re-distribution (fonctionnaires, structures semi-publiques, organismes subventionnés, assistés sociaux…) et leurs familles sont plus nombreux que ceux qui financent cette distribution. Le système est solide car ses fondations reposent sur la loi du nombre, ce danger de la démocratie entrevu par Tocqueville. On ne mord pas la main qui vous nourrit.

C’est le point central qu’il faut bien comprendre :  l’appauvrissement des classes défavorisées et moyennes est à la fois une conséquence des politiques économiques et monétaires imposées par les « maitres », et une partie de leur plan, car il augmente la proportion de la population qui n’a rien à perdre par les impôts, et tout à gagner ou presque de plus de contrôles, de répression fiscale, de taxes, d’impôts progressifs et de dette. Oui, l’appauvrissement des masses accroît le pouvoir des élites, les financiers qui vivent de la dette et de la monnaie-fiat, et les politiques dont les tripatouillages re-distributifs sont la condition et la conséquence de leur existence de parasites.

Dans cette logique on remarquera que les politiques menées présentent toujours les mêmes constantes :

  • des décisions politiques et des textes de lois qui sont des usines a gaz, nécessitant des armées de fonctionnaires et de technocrates pour les gérer. Des fonctionnaires avouant souvent qu’ils ne comprennent pas les textes votés et ne se compromettent jamais à fournir à l’administré le moindre document écrit à même de lui fournir un peu de certitude dans un environnement ou les règles du jeu changent tous les 31 du mois.
  • des taxes toujours plus importantes sur les créateurs de richesses au nom de la nécessaire solidarité avec les plus démunis.

La faux égalitaire version anglaise

En Angleterre le Labour récite comme un mantra son texte stratégiquement établi, certainement avec l’aide de ses conseillers en communication : « Those with the broader shoulders must bear the greater load » (« Ceux qui ont les épaules les plus larges doivent supporter le plus grand fardeau »). Cela pour justifier une taxe sur les propriétés se rapprochant de notre cher ISF : la Mansion Tax.

Nous nous sommes livrés a un calcul pour établir quelle somme l’acquéreur anglais d’une propriété à 3M£ doit actuellement redistribuer avant de pouvoir être un heureux (?) propriétaire. Supposons qu’il contribue à la tranche supérieure d’impôt sur le revenu (45%) avec un salaire de 150.000£. Nous avons pris en compte la National Insurance (cotisation sociale), l’impôt sur le revenu et le stamp duty (les droits de mutation récemment alourdis par les Conservateurs pour les propriétés dont le prix est supérieur a 987.000£).

Résultat : notre candidat doit gagner 5.455.000£ afin de s’offrir la maison de ses rêves. Autrement il doit donner à l’État presque 2.5 M£ à travers les diverses ponctions pour pouvoir se permettre de posséder une maison à 3M£ sous le régime actuel. À la lumière de ces chiffres, je laisse le lecteur méditer sur l’intention des travaillistes d’imposer un nouvel impôt sur le capital immobilier de façon à accroître le « poids supporté par ceux qui ont les épaules les plus larges », dans un souci de justice sociale bien entendu.

Tout concourt aujourd’hui à ruiner presque toutes les couches de la société : effets pernicieux de la planche à billets, endettements toujours plus lourds pour retarder l’heure de vérité, taxation à tous crins, régulations asphyxiantes à tous les niveaux, confiscations de l’épargne, des patrimoines, des libertés…. Il n’est pas surprenant que l’immobilier, refuge traditionnel de ceux qui s’efforcent de protéger leur capital de l’inflation et des risques bancaires, soit la cible de toutes les attaques (droits de mutation, imposition sur les plus-values, taxes foncières, taxes sur le capital, limitation des loyers…). L’immobilier a un énorme avantage aux yeux des politiques : on ne peut le déplacer et il est facilement traçable et imposable.

Car pour le gouvernement endetté, le vrai délinquant, celui contre lequel tous les moyens du Leviathan sont mobilisés, n’est pas le terroriste ou le trafiquant, qui au fond rendent service car ils rendent légitimes toujours plus de contrôles. Non, le vrai délinquant est l’exilé fiscal, celui qui sort de la norme, celui dont l’épargne est diversifiée en « assets » difficiles à tracer, celui qui utilise du cash, et pire encore, celui qui transforme son cash en or ou autres métaux précieux. Le vrai délinquant est celui qui cherche à se protéger légitimement de leur prédation.

Thomas Piketty, la nouvelle voix des ennemis de la liberté.

Non, décidément, dans le monde occidental et keynésien de 2015, il faut être soit assisté, soit fonctionnaire, soit banquier, soit initié financier, soit politicien. Sauf que… lorsque les bulles exploseront, que les faillites ne pourront plus être retardées, que la mer se retirera… alors les assistés et les fonctionnaires, ne trouvant plus de lait dans les mamelles de l’État, passeront instantanément du statut de protégés et de soutiens du système a celui de révolutionnaires.

Les grands perdants seront tous ceux qui ont durement travaillé pour se constituer une épargne,quelle que soit la taille de cette épargne. Malheureusement tout laisse penser que bientôt ils seront victimes d’une des plus grandes injustices qui soient, car ils vont être dépouillés du fruit de leur travail et donc de leur liberté, dans la dislocation d’un système infâme qui s’est nourri de leurs efforts pour subsister le plus longtemps possible.

L’épargne est l’ennemie des keynésiens qui ne la voient que comme un « manque a dépenser ». Elle est aussi détestée des financiers qui s’enrichissent surtout sur les flux, particulièrement en ces temps de taux d’intérêts au plancher. Elle est la cible des politiques pour lesquels toute réserve d’argent immobile est une invitation irrésistible aux taxes pour financer leurs dépenses. Elle est aussi la cible des socialistes et des envieux – souvent les mêmes – qui ne voient le capital que comme un enrichissement aux dépens des autres. C’est à tous ces ennemis de l’épargne que Thomas Piketty apporte une « caution académique » en méconnaissant lui-même les mécanismes fondamentaux de l’économie capitaliste.

Parce qu’ils sont du côté de ceux qui profitent de la dépense, des flux, des taxes ou de la redistribution, les ennemis de l’épargne traquent celle-ci de mille manières. Par ignorance ou par cynisme, ils méprisent sa fonction économique fondamentale. Il faut souligner la contradiction – encore une – chez toutes ces belles âmes qui d’un côté pourfendent le matérialisme de la société de consommation et d’un autre ne supportent pas l’accumulation de capital résultant d’une résistance aux sirènes du marketing.

L’épargne est le résultat de la liberté de l’individu de disposer du fruit de son travail. La liberté de choisir de ne pas dépenser aujourd’hui pour dépenser plus tard, ou investir plus tard, ou se constituer une sécurité pour lui-même ou ses enfants face à un avenir incertain.

S’attaquer à l’épargne revient à s’attaquer à la liberté du citoyen. C’est aussi s’attaquer aux investissements présents et futurs, car beaucoup se constituent une épargne pour pouvoir développer plus tard un projet personnel qui sera souvent créateur d’emploi. Et en attendant cette épargne n’est pas « perdue » car elle sert à financer les projets plus immédiats d’autres individus.

C’est pourquoi nous affirmons que le livre de Piketty est une nouvelle attaque contre la liberté. Malheureusement il s’agit d’un best-seller, qui s’est vendu moins pour l’intérêt de sa lecture (nous savons que peu de gens ont dépassé le premier tiers) que pour son message principal : faisons payer les riches !

Comme le rappelle Larry Edelson, l’empire romain a disparu avant tout à cause des abus de pouvoir des politiciens qui éloignèrent nombre de citoyens de l’Empire. Une forte augmentation des impôts, un Trésor Public et une justice corrompus qui chassaient et confisquaient la richesse des citoyens, en grande partie pour financer des campagnes militaires incessantes, avec l’espoir que cela ferait rebondir l’économie romaine. Cela vous rappelle quelque chose ?


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