« Égalité » : le retour du totem français selon Valls

Totem credits kirs krug (licence creative commons)

Selon Manuel Valls, l’exigence d’égalité différencie la gauche de la droite. En y regardant à deux fois, est-ce vraiment le cas ?

Par Christophe de Voogd.

Totem credits kris krug (licence creative commons)

À une gauche en perte accélérée de repères, d’identité, et d’adhésion(s), la semaine passée semble avoir offert un répit, voire un ballon d’oxygène. Avec le discours de Manuel Valls à la fondation Jean Jaurès, voici qu’elle se ressource auprès de son totem tutélaire : l’Égalité. Discours conforté par l’étude de l’OCDE, peu suspecte de marxisme militant, sur les effets négatifs des inégalités sur la croissance, qui a été habilement sollicitée dans ce retour aux fondamentaux.

À première vue comment ne pas donner raison au Premier ministre sur la différence fondamentale entre la droite et la gauche sur le rapport à l’égalité ? La première ne privilégie-t-elle pas l’ordre comme valeur cardinale ?

Et comment ne pas lui donner raison lorsqu’il constate les limites de la redistribution et prône une politique de « pré-distribution », c’est-à-dire de prévention et non de correction des inégalités ?
Sauf que c’est aller un peu vite en besogne : d’une part le saint Graal de l’égalité pourrait bien être très difficile à conquérir pour le preux chevalier Manuel : peu de chances que la suppression des notes à l’école y contribue. Cette autre actualité de la semaine, dont Pierre Duriot, dans les colonnes d’Atlantico, vient de démontrer le caractère aussi hypocrite que contreproductif… D’autre part la politique du Premier ministre reste massivement une politique de redistribution, qu’il vient lui-même de renforcer en supprimant la première tranche de l’impôt sur le revenu !

Sauf encore que cette notion d’égalité est fondamentalement ambiguë, voire contradictoire : égalité des droits ? Mais celle-ci est un héritage du libéralisme (classique) de Locke à Hayek et non du socialisme. Égalité des opportunités ? C’est ce que semble recouvrir l’appel à la « pré-distribution » de Manuel Valls. Mais là encore un petit hic : cette « égalité des chances » est-elle aussi un héritage du libéralisme (progressiste), de John Stuart Mill à John Rawls… Le « cas Valls » décidément s’aggrave et son libéralisme pourrait bien être une maladie (honteuse) encore plus grave que ne la diagnostiquent ses pires ennemis à gauche ! Reste « l’égalité des conditions » : c’est-à-dire l’égalité des revenus, rêve bel et bien socialiste celui-là, marxiste même, et dont on connaît le résultat historique : la pauvreté pour tous, nomenklaturas exceptées !

Sauf, de plus, que la lecture dominante de l’étude de l’OCDE, sur fond de « Pikettisme » triomphant, traduit une inquiétante dérive de l’esprit critique, où les règles élémentaires de la logique et de l’analyse statistique sont bafouées : corrélation entre inégalités et croissance qui n’a rien de linéaire ; exceptions gênantes comme… la France précisément, aussi peu inégalitaire (eh oui !) qu’en panne de croissance ; rôle finalement modeste des inégalités sur le niveau effectif des taux de croissance (la Nouvelle-Zélande, le pire élève en matière de croissance des inégalités dans l’OCDE, est l’un des pays les plus dynamiques du monde !). Eh bien, tout cela n’empêche pas le chœur des commentateurs de décréter une causalité directe et unilatérale : les inégalités tuent la croissance ! Sans se demander si la causalité dominante ne jouerait pas exactement en sens inverse : le manque de croissance renforce les inégalités, par un mécanisme aussi simple que redoutable, le chômage de masse et de longue durée. Et c’est au passage ce que démontre le même rapport de l’OCDE : l’inégalité nocive est celle des plus pauvres, non par rapport aux plus riches, mais rapport aux classes moyennes.

Sauf, enfin, que « ce grand retour à l’Égalité » fait l’impasse sur des enjeux capitaux, opportunément oubliés dans la démonstration : celui, par exemple de cette agaçante liberté : Valeur de droite ? Valeur de gauche ? Incertitude insupportable ! Or pas un mot de Manuel Valls sur le conflit lancinant entre égalité et liberté dans nos sociétés démocratiques, la première menaçant d’écraser la seconde sous un « despotisme doux », dont la France d’aujourd’hui pourrait bien être le meilleur exemple historique.

À entendre tant de déclarations, punitives, menaçantes ou accusatrices des ministres eux-mêmes ; mais aussi à voir tant de réalités déprimantes, du délire fiscal au si pénible « compte de pénibilité », on ne peut que penser à ces lignes terribles de Tocqueville, dont j’invite le lecteur à méditer chaque mot :

« Au-dessus [des citoyens] s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. II est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? (…)

Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l’avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule ; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger. »

Aussi vrai que glaçant ! « La liberté, voilà l’ennemi ! » : tel serait donc le vrai consensus secret de notre pays ? Tant est forte la tentation liberticide de notre culture politique : au nom de « l’égalité », à gauche ; mais aussi à droite, au nom de « l’ordre » !

Et ce n’est pas la petite hirondelle de la « loi Macron » qui fera le printemps retrouvé de la liberté…

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