Après son échec à la présidentielle : Marzouki, un Zemmour tunisien !

Moncef Marzouki Human Rights Council Credit UN Geneva (Creative Commons)

Présidentielle en Tunisie : le président sortant Moncef Marzouki a reconnu hier sa défaite et félicité le vainqueur Béji Caïd Essebsi.

Par Farhat Othman

Moncef Marzouki Human Rights Council Credit UN Geneva (Creative Commons)

Les résultats officiels de la présidentielle en Tunisie sont tombés : l’ancien militant des droits de l’Homme, M. Moncef Marzouli, président sortant, est largement battu. Comment expliquer une telle descente aux enfers ?

De fait, un parallèle peut être trouvé avec Éric Zemmour. En effet, le dernier livre de ce dernier a été jugé par certains comme ayant des relents de racisme et de xénophobie et par d’autres comme soulevant les problèmes réels de la société française.

Pour ma part, je pense qu’il a eu le tort de jouer le vaniteux, tels ceux qu’il a dénoncés dans son précédent livre, leur élevant un bûcher. Or, c’est ce que nous avons eu en Tunisie en la personne de Moncef Marzouki qui sort de Carthage par la petite porte même s’il a réussi à séduire certains par un discours de mensonges, manichéen et manipulateur.

Du cabotage intellectuel

Comme l’intellectuel français, Marzouki se présente en esprit libre et assume ses mensonges, les présentant comme inévitables en notre monde où la pratique politique est gouvernée par un cerveau reptilien privilégiant l’apparence à la réalité, arrangeant la réalité selon la loi du moment, donnée pour vérité.

Il croit cela nécessaire pour briser les fers des certitudes instillées dans une opinion publique qu’on forme grâce au pouvoir de l’argent.

Cela est vrai, mais ne relève pas moins de la basse eau où se plaît la pensée quand elle n’est plus hauturière, limitée au cabotage intellectuel. On veut ainsi passer pour un agitateur d’idées quand on ne fait que s’agiter, faisant murmurer d’admiration la masse des dévots, ces suiveurs qui forment les foules en notre âge des foules.

Comme le rappelle mon maître Michel Maffesoli dans un billet sur Zemmour dont je m’inspire volontiers ici, Rousseau parlait de « séquelle dévote ». Ce connaisseur de l’âme humaine ne désignait ainsi rien d’autre que la foule qu’il importe de faire s’extasier devant l’esprit supérieur de la magnifique araignée qui la manipule, la prenant dans ses filets telle la mouche.

Et on croit qu’un pareil comportement de fronde intellectuelle est de bonne guerre en nos temps obscurs où les élites coupées des masses se prennent pour des bien-pensants.

Une doxa politique exclusiviste

Certes, plus que jamais, la nécessité du débat est nécessaire, cette « disputatio » qui brise le conformisme logique à la base du refus du monde tel qu’il est et non telle que la morale, qui est aussi moraline en politique, veut qu’il soit.

On ne sait que trop cependant que les horreurs de l’humanité tiennent dans le refus d’autrui comme soi-même, le vivre-ensemble commençant d’abord avec le différent, absolu. Ce qui a donné les inquisitions religieuses et politiques voulant ériger sur terre la cité de Dieu ou le meilleur des mondes.

Tout comme Zemmour, Marzouki ne s’embarrasse pas de préjugés éculés, excluant de la communauté de la tunisianité – une communion émotionnelle hédoniste et humaniste – ceux qui rompent avec sa doxa politique exclusiviste pour n’avoir pas l’odeur de la meute intégriste l’entourant.

Tenant ce discours, Marzouki s’est trouvé déphasé par rapport au cours de l’histoire que notre peuple éveillé et mature a su distinguer, celui attestant que sans mal, il n’est pas de bien, la part du diable cohabitant en l’homme avec sa part d’ange.

La sclérose des institutions

Il n’empêche qu’un tel discours a ses auditeurs, tout comme le livre de Zemmour a ses lecteurs. L’un et l’autre soulignent le fossé séparant le monde officiel politique et celui officieux du peuple et la déconnexion des élites amenant les masses populaires à faire sécession, secessio plebis antique toujours d’actualité.

Il ne s’agit pas ici du peuple des villes, des sondeurs et politiciens, plutôt du peuple réel des bourgs et villages, la steppe toujours frondeuse en Tunisie. Or, pour être moins policé, aseptisé dans son comportement, il n’est pas moins authentiquement tunisien.

Naguère, Brecht raillait de telles élites incarnées par Marzouki, suggérant de « dissoudre le peuple » s’il vote contre le gouvernement. Cela a dû tenter le président sortant, s’accrochant à un espoir inexistant de ne pas perdre la présidentielle, synonyme de dramatique évanouissement du rêve de sa vie : être à Carthage.

On est en postmodernité qui marque la faillite des institutions sclérosées de la modernité, et la Tunisie en est une expression basique. Or, l’une des nécessités de cette époque de la puissance sociétale prenant le pas sur le pouvoir institué est celle de la circulation des élites, comme dirait Pareto, une organicité supposant le retour à l’humus qui fait l’humain, loin des ors des palais.

Car le peuple est aujourd’hui le creuset de la politique saine malgré ou à cause de tout ce qui déplait en lui à l’esprit conformiste. Le réel populaire postmoderne est tout autant fait de tribalisme et de nomadisme, d’hédonisme et d’érotisme, d’impertinence et de verdeur et viridité.

Ronron de la pensée émasculée

On doit tenir compte de tout cela qui est dans notre peuple. Marzouki n’ayant pas su le faire a perdu, mais son adversaire l’a su avec par exemple, sa position sur les stupéfiants ou le droit à la nudité, contrepartie de celui de se couvrir des « niqabées ».

Le dogmatisme d’antan n’a plus prise sur le réel populaire ; l’islam officiel est en échec face à l’islam populaire ; le soufisme en Tunisie prend ainsi sa revanche sur le salafisme, produit de la routine d’une philosophie islamique qui fut pourtant brillante, déclinant dès qu’elle s’est contentée de réponses préétablies.

C’est ce que fait Zemmour, aveugle au réel, pliant sous le faux principe de réalité ; c’est ce qu’a fait Marzouki, aveuglé par le pouvoir, luttant contre des moulins à vent. Les deux, se présentant en libres penseurs, n’ont pas réalisé qu’au lieu de poser les questions réveillant des somnolences ont apporté des réponses ne se distinguant nullement du ronron de la pensée émasculée qu’ils dénonçaient.

Ainsi, Marzouki bien que capricant, n’a pas su incarner l’effervescence du peuple qui a trouvé sa traduction dans la pensée égale et mesurée de son adversaire. Désormais, il appartient à celui-ci de lui donner tout son prolongement en allant à la rencontre du vif désir de changement du peuple, abolissant les lois niant ses libertés privées, toutes ses libertés et toutes ces lois.

Ainsi, la Tunisie fera modèle, perpétuant l’exemple d’une terre où le commerce, non seulement des biens, mais aussi et surtout des idées et des affects, y sera célébré étant au fondement du vivre-ensemble qui sera aussi en Tunisie un être-ensemble.