L’ineptie fordiste

Henry Ford With 1921 Model T (image libre de droits)

Ce que certains socialistes désignent comme fordisme est une ineptie qu’il faut dénoncer comme telle.

Par Hadrien Gournay

Henry Ford With 1921 Model T
Henry Ford et son modèle T. Ce véhicule, l’un des premiers, est massivement produit grâce au principe du fordisme.

 

Henry Ford fut à la fois un industriel de génie et un antisémite notoire au point d’être une référence pour Adolf Hitler. Une personnalité aussi controversée aurait pu servir de repoussoir à une gauche à la fois antiraciste et réticente à l’égard du capitalisme. Mais ce ne fut paradoxalement pas le cas. En effet, le fordisme, nom donné à la stratégie industrielle qui lui valut son succès, a souvent été salué par des personnalités de gauche comme l’exemple de ce qu’il faut faire pour redresser un pays et contenter à la fois travailleurs salariés et capitalistes.

Deux critiques sont possibles quant à l’emploi d’une telle notion pour qualifier une pratique industrielle.

Tout d’abord, un industriel, plus généralement un entrepreneur, est davantage un homme d’action qu’un homme d’analyses et de théories. Il se démarque davantage par sa capacité à agir dans les circonstances spécifiques qu’il rencontre que par le don de produire des théories générales valables dans un très grand nombre de cas mais qui doivent toujours être adaptées dans les détails. S’il est vrai que certaines recettes dont il est aisé d’expliquer le succès « après coup » ont contribué au succès d’Henry Ford, il n’en reste pas moins qu’elles constituaient avant tout une pratique adaptée à sa situation entrepreneuriale et non un modèle à appliquer en toutes circonstances. Le terme peut être accepté à condition de préciser qu’il désigne un ensemble de pratiques plus qu’une théorie.

Ensuite, la seconde critique est que l’entreprise Ford n’était pas la seule à appliquer chacune des recettes particulières qui constituent le concept de fordisme de sorte que l’on ne pourrait lui en attribuer spécifiquement la paternité. Toutefois, le concept ne considère pas chaque pratique isolément mais comme constitutive d’un ensemble plus à même de caractériser une originalité et justifier une dénomination spécifique.

Au total, c’est le succès rencontré plus que la rigueur de l’élaboration et de la présentation de la théorie qui légitime le concept de fordisme.

Toutefois, ce qu’un certain nombre de commentateurs ou acteurs situés à gauche de l’échiquier politique, à commencer par Michel Rocard, désigne comme fordisme est plus spécifique. C’est l’idée que le succès d’Henry Ford reposerait sur la pratique consistant à donner à ses ouvriers des salaires plus élevés afin de leur permettre d’acheter ses voitures. L’idée ne vient pas de nulle part puisque c’est l’industriel qui l’a popularisée. Les partisans de cette conception du « fordisme » pourraient certainement nuancer cette idée en montrant qu’elle n’a pas été la seule recette du succès d’Henry Ford mais qu’elle a été une recette importante.

Avant de suivre le raisonnement prêté à Henry Ford, la logique traditionnelle selon laquelle les salaires des ouvriers sont fixés à un certain niveau tient compte de leur qualité de producteurs et non de consommateurs des produits de l’entreprise :

  • Moins l’ouvrier qui travaille dans l’usine est payé cher au regard de sa productivité, plus le profit sera important,
  • S’il n’est pas assez payé il risquera d’aller ailleurs pour l’être davantage.

C’est en fonction de ces deux contraintes et dans un environnement concurrentiel que se fixent les salaires.

L’hypothèse fordiste suppose que le salaire de l’ouvrier sera fixé à un niveau supplémentaire par rapport à ce qui résulterait des contraintes liées à la fixation des salaires énoncée plus haut et que cela augmentera les profits de l’entreprise. Nous appellerons ce sur-salaire le salaire supplémentaire fordiste (SSF).

La question que l’on peut se poser est de savoir si une telle politique est profitable et si les salaires des ouvriers des usines Ford étaient réellement fixés en raison de ces considérations, les deux questions étant vraisemblablement liées.

Il faut noter que ce SSF n’est guère différent de l’idée consistant à donner de l’argent à des quidams au hasard dans la rue, en leur laissant le choix de l’employer comme ils l’entendent et en espérant qu’ils l’emploieront en achetant des produits du commerçant qui leur fait ce cadeau intéressé. Henry Ford ne conditionnait pas l’attribution du SSF supposé à l’acquisition d’une Ford T.

Pour qu’une telle stratégie soit rentable pour un commerçant en général, il faut que la consommation supplémentaire induite par une telle pratique au profit du commerçant qui y a recours soit supérieure à la somme allouée. Si donner 1000 euros à un quidam conduit celui-ci à augmenter de 200 euros sa consommation d’un produit, cela aura augmenté le chiffre d’affaires mais fortement réduit le profit du commerçant qui aura entrepris cette démarche… Il faudrait que le quidam augmente sa consommation d’un montant supérieur à 1000 euros pour rendre l’opération rentable.

Il est évident qu’une telle stratégie n’est pas apparue comme particulièrement efficace à la majorité des commerçants depuis qu’il en existe. Or, les conditions dans lesquelles l’expérience fordiste est présentée n’est guère différente.

La page wikipedia consacrée au fordisme, confirme, si on la lit attentivement, ce raisonnement. En réalité, la hausse des salaires a été rendue possible par la hausse de productivité permise par ces nouvelles techniques, et nécessaire parce que le même temps de travail était devenu plus pénible. Il s’agissait donc avant tout d’attirer des ouvriers, de manière classique.

Il faut souligner que le raisonnement fordiste est assez différent d’un raisonnement keynésien. Dans le raisonnement fordiste, les entrepreneurs ont un intérêt direct à « redistribuer » aux ouvriers pour faire plus de profits. Dans le raisonnement keynésien, leur intérêt collectif est contraire à leur intérêt particulier car un entrepreneur qui distribuerait de l’argent à ses salariés ou à des inconnus augmenterait la demande globale mais nullement ses propres profits, la consommation supplémentaire se répartissant sur un très grand nombre d’industries ou entreprises. En revanche, si tous les capitalistes pratiquaient cette discipline, cela serait favorable à leurs intérêts compte tenu des effets réciproques induits et de l’augmentation de la demande globale. Individuellement, le meilleur choix de chaque industriel est de ne pas prendre une telle initiative mais tous ont intérêt à ce que les autres la prennent. Il s’agit en fait d’un cas classique de « passager clandestin ». Voilà pourquoi selon les keynésiens, l’intervention publique est nécessaire dans l’intérêt des capitalistes comme de l’ensemble de la population alors que la conséquence du fordisme est qu’elle est inutile puisqu’une telle initiative correspond à l’intérêt direct de l’entrepreneur. Il est vrai que les promoteurs socialistes du fordisme n’ont pas toujours aperçu la conséquence immédiate de leur théorie. Ils ont également pu supposer que les entrepreneurs étaient trop stupides pour percevoir leur intérêt. Toujours est-il que la réfutation du fordisme n’est donc pas la réfutation des idées de Keynes. Ils ne présentent pas le même degré d’absurdité.

Ce que certains socialistes désignent comme fordisme est une ineptie qu’il faut dénoncer comme telle. Tout libéral se doit de respecter son adversaire socialiste et ce ne serait pas le respecter que lui laisser croire plus longtemps des balivernes.