Les trois fonctions de la monnaie et leur sabotage

argent arme credits dominik meissner (licence creative commons)

À quoi sert la monnaie ?

Par Jan Krepelka.

argent arme credits dominik meissner (licence creative commons)

Qu’est-ce que la monnaie ? La monnaie est un outil formidable de civilisation, qui nous a permis de sortir du troc, d’épargner et de se coordonner par le marché. Elle rend possible à grande échelle la spécialisation du travail, les avantages comparatifs, les gains à l’échange, le calcul économique… Sans monnaie, pas de civilisation moderne, donc.
Traditionnellement, on attribue trois fonctions à la monnaie.

Les 3 fonctions de la monnaie

  • Unité de compte : La monnaie permet de se rendre compte de la valeur relative des biens, et de faire des choix en conséquence. Elle rend ainsi possible le calcul économique, c’est-à-dire l’allocation des ressources là où elles sont utiles, selon leur usage optimal. Elle évite ainsi les pénuries, et, plus généralement, rend possible une société prospère en permettant la coordination des décisions de millions d’individus sur le marché. Sans monnaie en tant qu’unité de compte, pas de mécanisme des prix, pas de calcul économique, pas de prospérité, pas de civilisation.
  • Réserve de valeur : La monnaie permet l’épargne, c’est à dire l’accumulation de capital. Autrement dit, l’investissement, la création d’entreprises importantes. L’épargne permet donc le développement, la croissance de long terme, la civilisation. Mais il faut pour cela que la monnaie soit stable, c’est à dire qu’il soit possible d’épargner sans craindre que l’argent physique ou le montant déposé à la banque perdra en valeur, voire pire, qu’il perdra en valeur à un degré imprévisible.
  • Intermédiaire des échanges : La monnaie rend possible des échanges qui seraient beaucoup trop complexes, et donc impossibles, avec le simple troc. Elle rend ainsi possible toute division du travail au-delà du niveau de simple survie, donc la civilisation.

Quel est le rôle d’une banque émettrice de monnaie ? Garantir la préservation de ces trois fonctions.
On peut imaginer plusieurs moyens pour arriver à cette fin :

  • Des banques libres en concurrence ;
  • Une garantie mathématique (bitcoin) ;
  • La convertibilité obligatoire en or ;
  • Des règles constitutionnelles, comme par exemple, au hasard, un ratio minimal de réserves en or.

Il y a d’autres moyens qui ne sont guère que des pis-aller, et se sont révélés historiquement des échecs cuisants :

  • Proclamer la « stabilité des prix » (et non leur baisse) comme objectif, par opposition à « inflation » ou « hyper-inflation », sans offrir de garantie réelle. Historiquement et actuellement, le résultat a été une inflation continue dans le meilleur des cas, de l’hyper-inflation dans le pire ;
  • Proclamer « l’indépendance de la banque centrale » (et non sa dépendance d’une règle indépendante), par opposition à « contrôle direct du gouvernement », et prier pour que la banque centrale en fasse bon usage, et que ses dirigeants ne s’en servent pas pour poursuivre leurs objectifs personnels.

… et leur sabotage actuel

  • Unité de compte : La nationalisation des entreprises empêche le calcul économique en sortant une partie de l’économie du mécanisme des prix : c’est l’appauvrissement, les pénuries, les files d’attente et les inefficacités absurdes causées par le socialisme. Mais il y a une autre façon de saboter ce premier rôle de la monnaie : créer la confusion des prix relatifs en manipulant les taux de change, générant ainsi les cycles économiques et les crises.
  • Réserve de valeur : La création monétaire implique une taxe inflationniste, une perte de pouvoir d’achat. L’augmentation de la masse monétaire (inflation stricto sensu) s’accompagne d’une hausse des prix (conséquence de l’inflation de la masse monétaire). Dans une économie saine, avec une quantité de monnaie stable, au contraire, la situation naturelle de croissance est la baisse constante des prix : votre argent vaut plus demain qu’aujourd’hui, car le progrès technologique et commercial rendent meilleur marché les mêmes produits, tout en en amenant d’autres. C’est d’ailleurs bien ce qu’on observe dans certains domaines comme l’informatique dont la croissance est telle qu’elle reste spectaculaire même amputée de l’inflation. Mais dans l’économie en général, la taxe inflationniste implique une perte colossale visible pour tous les utilisateurs de la monnaie. Même le franc suisse, avec toute sa « force », a perdu plus de 90 % de sa valeur en un siècle.
  • Intermédiaire des échanges : Ce rôle-là de la monnaie est principalement saboté par la fiscalité en général, qui pousse parfois à un retour au troc en pénalisant les échanges monétaires, plutôt que par les banques centrales en particulier. Mais l’instabilité monétaire due à l’irresponsabilité des banques centrales fait que là aussi, utiliser de la monnaie pour les échanges devient périlleux. Le vrai sabotage commis par les banques centrales à ce niveau, cependant, se retrouve dans le fait que plutôt que garantir la possibilité des échanges, elles se mettent à en faire elles-mêmes, devenant acteur sur le marché financier. La banque centrale n’est alors plus une banque émettrice de monnaie digne de ce nom, mais un fonds souverain, un hedge fund, prenant des risques démesurés avec l’épargne des Suisses en investissant dans des obligations d’États endettés et instables, dont les obligations ne sont pas sans risque. Risque qu’elle fait prendre à une population qui n’a pas nécessairement vocation à faire de la spéculation, et à laquelle on n’a d’ailleurs pas demandé son avis avant de le faire. Et ce n’est pas son rôle non plus que de se transformer en boutique de bradage d’or, ni de faire ainsi des « bénéfices » redistribués aux cantons ou à la Confédération.

Comment les rétablir ?

fonctions de la monnaie rené le honzecLa situation actuelle d’une banque centrale « indépendante » sans contrainte constitutionnelle, mathématique ou matérielle, implique surtout qu’elle détient tout le loisir de saboter, à sa discrétion, les fonctions de la monnaie des Suisses. Elle aura ainsi dilapidé les réserves d’or qui permettaient de les préserver, nous aura tous appauvris par une perte de valeur massive du franc suisse, nous aura confrontés aux crises et à un risque systémique élevé en nous rendant dépendants des politiques de l’Union européenne (sous des prétextes grotesques relevant de l’illettrisme économique tels que le « soutien aux exportations », comme si d’ailleurs cela pouvait faire partie du cahier des charges d’une Banque prétendument indépendante).

Le but de la BNS devrait être de faire en sorte que le franc suisse vaille encore quelque chose dans 10 ou 100 ans, c’est à dire qu’il puisse continuer à remplir les trois rôles de la monnaie. Il ne devrait pas être de « soutenir les exportations » (« indépendance » des intérêts à court terme d’un lobby donné), ni de générer des « profits » en prenant des risques et achetant des obligations (« indépendance » des intérêts à court terme des cantons et de la Confédération), ni d’aligner sa politique sur celle de l’Union européenne (« indépendance » de la volonté du Conseil fédéral d’adhésion subreptice à l’Union européenne). Il est plus que temps de rappeler à l’ordre une banque centrale qui a oublié ses véritables missions.

En exiger un taux de réserves en or de 20 % au minimum n’est dès lors sans doute pas la panacée, mais relève plutôt de la moindre des choses, du strict minimum pour se prémunir un tant soit peu du risque de catastrophes. L’initiative sur l’or n’offre pas une garantie absolue contre ces trois dérives, mais elle contribue grandement à nous en protéger. En tous les cas, bien mieux que l’actuelle prétendue « indépendance » de la BNS, qui consiste surtout à la rendre indépendante de toute réalité et de toute responsabilité, indépendante des intérêts à long terme des détenteurs de monnaie, mais dépendante des intérêts à court terme des politiques, et dépendante des mauvaises politiques de l’Union européenne. Le métal jaune n’a rien de magique – mais il offre bien plus de garanties que le papier imprimé.

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