Que représente Manuel Valls ?

Manuel Valls (Crédits : Parti Socialiste, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

La gauche française est-elle mûre pour se doter d’un « Tony Blair à la française » ?

Par Pascal Perrineau.
Un article de Trop Libre

Manuel Valls credits Parti Socialiste (licence creative commons)

Manuel Valls fait entendre, depuis de longues années, sa musique particulière au sein de la gauche socialiste. Entré jeune en politique puisqu’il adhère, en 1980, à l’âge de 17 ans, au Parti socialiste, il le fait en épousant des choix minoritaires puisqu’il soutient alors l’éternel opposant de François Mitterrand, Michel Rocard, le chantre de la « deuxième gauche ». C’est dans ce courant d’idées qu’il fera ses premiers pas politiques d’attaché parlementaire, de responsable partisan et d’élu régional.

Puis il intégrera en 1997 le cabinet du Premier ministre Lionel Jospin en charge de la communication et de la presse pour ensuite s’enraciner électoralement et prendre son envol politique au début des années 2000 : maire d’Évry en 2001, député de la première circonscription de l’Essonne en 2002, réélu avec constance jusqu’en 2012.

Tout au long de ces années, le responsable politique qu’il est fait sentir sa différence à la fois sur le terrain économique et social où il appelle de ses vœux une conciliation de la gauche avec la pensée libérale et sur le terrain culturel et politique où il prône un ordre républicain sans faille. Cette tentative de synthèse du libéralisme économique et de l’autorité républicaine ne va pas lui attirer beaucoup d’amis dans un parti socialiste encore très marqué par les thèses de « la rupture avec le capitalisme » et le « libéralisme culturel ».

Le meilleur symptôme de cet écho marginal sera le niveau modeste (5,63% des suffrages) qu’il atteindra lors des élections primaires socialistes de l’automne 2011 qui touchent pourtant davantage l’électorat socialiste que l’appareil et où il sera largement dépassé par les représentants de la synthèse (François Hollande), de l’orthodoxie (Martine Aubry) ou de l’alternative radicale (Arnaud Montebourg).

Mais la victoire socialiste de 2012 et le retour de l’exercice du pouvoir prolongé et des contraintes qui l’accompagnent, vont donner au réalisme vallsiste toute sa place. Celle-ci lui est faite par sa nomination en mai 2012 au poste de ministre de l’Intérieur du gouvernement de Jean-Marc Ayrault où son réalisme sur les enjeux de l’insécurité est censé rassurer un électorat populaire déjà très ébranlé par la crise économique et sociale.

Une place beaucoup plus large lui est accordée deux ans plus tard lorsque le Président de la République le choisit, fin mars 2014, au poste de Premier ministre. Il s’agit symboliquement d’ajouter au réalisme sécuritaire le réalisme économique. Cette onction primo-ministérielle va donner au marginal du socialisme français une place centrale. Il est aujourd’hui un des leaders socialistes les plus populaires : 61% des personnes interrogées par l’IFOP (tableau de bord politique Paris Match, novembre 2014) déclarent avoir une bonne opinion de lui à 11 points devant Martine Aubry et à 35 points devant François Hollande. Cependant, cette avance est plus courte au sein de l’électorat des sympathisants du Parti socialiste où il ne devance que d’une courte tête (81%) Martine Aubry (77%) et François Hollande (75%).

Mis en concurrence, dans la même enquête avec les deux, il parvient à les dominer largement au sein de l’ensemble de l’électorat et de manière plus étroite au sein de l’électorat socialiste : 66% des personnes interrogées (50% des sympathisants socialistes) déclarent préférer Manuel Valls à François Hollande, 59% (65% des sympathisants socialistes) font de même vis-à-vis de Martine Aubry.

En termes d’image, l’association de Manuel Valls à l’exercice du pouvoir socialiste l’a sorti de la marginalité et l’a imposé au rang des poids lourds de la gauche socialiste. Ainsi, Manuel Valls fait partie des très rares Premiers ministres de la Vème République dont la popularité a dépassé celle du Président de la République. Ce dépassement est même impressionnant et touche à la fois le terrain de la confiance (+19 points au profit du premier ministre), celui de la proximité avec les Français (+17) et celui de la vérité du discours (+18). Il est frappant de constater que la domination est même outrageante (+24) sur le terrain de « l’action » comme si les Français dissociaient l’action du Premier ministre et celle du Président alors que l’action du premier trouve sa source et son impulsion dans celle du second, pièce maîtresse du dispositif institutionnel sous la Vème République.

perrineau
la question posée est la suivante : « Faîtes-vous tout à fait confiance, plutôt confiance, plutôt pas confiance ou pas du tout confiance à [nom du 1er Ministre] pour résoudre les problèmes qui se posent en France actuellement ? »

Cependant, quand on analyse dans la longue période la confiance primo-ministérielle, celle vis-à-vis de Manuel Valls reste dans les basses eaux et connaît même une évolution baissière rapide. Dès sa nomination, Manuel Valls n’a bénéficié que d’une confiance modérée (46%) plus faible que la moyenne des Premiers ministres du dernier quart de siècle mais assez caractéristique de la confiance modérée dont sont investis tous les seconds premiers ministres qui arrivent aux responsabilités dans les heures difficiles (Édith Cresson, Dominique de Villepin). L’érosion subie au cours des neuf derniers mois (-12 points) est forte sans s’apparenter aux vrais processus d’effondrement qu’avaient connu dans le passé Édith Cresson (-23) et Alain Juppé (-30).

Cela permet au Premier Ministre de disposer encore d’une confiance significative dans les milieux socialistes où il parvient à incarner et à capter un cours clairement réformiste qui n’avait jusqu’alors que difficilement trouvé un porte-voix crédible. Seul Michel Rocard avait pu incarner cette culture de la réforme dans les années 1980. Tout comme son aîné, Manuel Valls bénéficie d’un écho au-delà de la seule gauche dans les milieux centristes et dans certaines catégories de l’électorat souvent réticentes à la gauche (personnes âgées, catégories plutôt aisées).

Mais, à l’heure des choix décisifs, la gauche française sera-t-elle mûre pour se doter d’un « Tony Blair à la française » ? Rien n’est moins sûr. Pour l’instant le Premier ministre tente d’éviter que ne se forme contre lui une majorité de socialistes hostiles, perturbés ou dubitatifs vis-à-vis de l’actuel cours du socialisme gouvernemental.


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