Prix Nobel d’économie : 40 ans après, Hayek et la monnaie

Friedrich-hayek1

Les travaux de Hayek sur la monnaie sont toujours aussi pertinents pour comprendre l’économie.

Par Pascal Salin.

mises-hayek

Friedrich Hayek (1899-1992) est certainement l’un des penseurs majeurs du XXème siècle. Son œuvre considérable et variée permet de mieux comprendre le fonctionnement des sociétés humaines. Mais dans l’œuvre de ce théoricien de l’État de Droit, de la concurrence, de la connaissance, de l’ordre spontané, de la démocratie et des systèmes politiques, il nous paraît utile de sélectionner un domaine important et insuffisamment connu de son œuvre, celui qui concerne les problèmes monétaires et, en particulier la théorie du cycle économique.  Développée par Friedrich Hayek à la suite de son maître, Ludwig von Mises, cette théorie est la seule qui permette d’expliquer, entre autres, la récente crise financière et économique. Il est donc d’autant plus surprenant qu’elle soit presque totalement ignorée en France. Et si l’on veut éviter de nouvelles crises dans le futur, il serait indispensable qu’elle soit mieux connue dans le monde entier.

Dans les systèmes monétaires de notre époque, le système bancaire a la tentation permanente de faire crédit à partir non pas de ressources d’épargne préexistantes et volontaires, mais à partir d’une simple création monétaire (ce que Friedrich Hayek appelle une expansion forcée de crédit). Ce faisant, on crée l’illusion que l’épargne est abondante et que le taux d’intérêt est bas. On investit alors dans des projets d’investissement à faible rentabilité et l’on attire les facteurs de production vers l’investissement plutôt que vers la production de biens de consommation. Il en résulte des distorsions de prix qui faussent le calcul économique des producteurs. Par la suite l’inflation se généralisera et les illusions se dissiperont. Mais les gouvernements sont souvent tentés de réintroduire les illusions en accélérant la production de monnaie et la distribution de crédit. Ce processus se poursuivra jusqu’à ce qu’il paraisse insoutenable et qu’on adopte une politique monétaire plus restrictive. C’est alors la crise : on s’aperçoit que la véritable rentabilité du capital est trop faible par rapport au nouveau taux d’intérêt qui reflète la véritable rareté de l’épargne prêtable. Le processus de retour à une situation normale est douloureux, mais inévitable.

Cette théorie conduit évidemment à récuser l’idée habituelle selon laquelle le capitalisme est fondamentalement instable. En effet, les crises du XXème siècle ont été des crises monétaires et au cours de ce même siècle c’est l’État qui a géré la monnaie. C’est donc bien lui le coupable. Il ne faut pas oublier en effet qu’avant la création des banques centrales, la monnaie était produite par des banques privées en concurrence les unes avec les autres. Or, la concurrence est toujours bonne car elle incite les producteurs à proposer de meilleurs produits que les autre. C’est ce qui se passait pour la monnaie : ainsi, en régime d’étalon-or, les banques promettaient d’échanger les billets (ou les dépôts) qu’elles émettaient contre une certaine quantité d’or et elles évitaient donc d’émettre trop de monnaie pour ne pas courir le risque d’être incapables d’honorer leur promesse et d’être ainsi conduites à la faillite. Mais lorsque les banques centrales ont disposé d’un monopole dans la création de la monnaie, elles ont pu imposer aux citoyens d’utiliser leur monnaie, aussi mauvaise soit-elle (c’est le cours forcé). Et si, initialement, elles ont donné des garanties de convertibilité en or à prix fixe, elles se sont facilement affranchies de cette discipline en dévaluant, c’est-à-dire en pratiquant l’escroquerie qui consiste à diminuer arbitrairement la quantité d’or cédée par elles contre les unités monétaires qu’elles avaient émises. Et elles ont finalement supprimé toute convertibilité en or. Étant des monopoles publics, les banques centrales se permettent d’agir de manière discrétionnaire et de spolier leurs clients (forcés). On est aux antipodes du monde civilisé où l’on respecte ses promesses et où l’on est responsable, c’est-à-dire le monde de la concurrence entre des banques privées possédées par des capitalistes responsables. De cette analyse il résulte nécessairement, comme l’a préconisé Friedrich Hayek, qu’il faudrait supprimer les banques centrales et permettre la production de monnaies privées par des producteurs en situation de concurrence. Dans un univers concurrentiel, où l’excès de création monétaire serait impossible, l’instabilité économique serait nécessairement réduite.

C’est également en se référant aux mérites de la concurrence que Friedrich Hayek a développé des idées originales concernant l’intégration monétaire. Ainsi, avant la création de l’euro, il préconisait non pas de créer une monnaie européenne produite par une banque centrale européenne disposant d’un monopole, mais d’instaurer la concurrence entre les monnaies. Bien sûr, la meilleure solution aurait consisté à permettre la concurrence entre des monnaies privées. Mais, faute de pouvoir procéder ainsi, Friedrich Hayek estimait à juste titre qu’on pouvait néanmoins réaliser l’intégration monétaire de manière satisfaisante en instaurant la concurrence entre les monnaies européennes existantes, c’est-à-dire des monnaies contrôlées par des banques centrales. Cela impliquait seulement de supprimer le cours forcé (c’est-à-dire l’obligation d’utiliser la monnaie du pays où l’on se trouve) et le contrôle des changes. Ce faisant, les citoyens européens auraient peu à peu sélectionné les monnaies (ou même une seule monnaie) qui leur semblaient de meilleure qualité et, par ailleurs, les banques centrales nationales auraient été incitées à produire de « bonnes » monnaies pour éviter précisément que leurs monnaies disparaissent au profit de monnaies mieux gérées. Cette forme d’intégration monétaire aurait pu être réalisée depuis bien longtemps, avec de bons résultats, probablement en évitant dans une large mesure une excessive variabilité des politiques monétaires qui est à l’origine des crises monétaires.

Malheureusement, ainsi qu’on l’a vu récemment, loin d’avoir compris les leçons essentielles de l’œuvre de Friedrich Hayek, les banques centrales ont essayé de sortir de la crise qu’elles avaient elles-mêmes créée en se lançant à nouveau dans des politiques d’expansion monétaire considérable et de bas taux d’intérêt, risquant ainsi d’être à l’origine de nouvelles crises monétaires. Comme l’a écrit Friedrich Hayek, « combattre la dépression par une expansion forcée de crédit c’est essayer de guérir un mal par les moyens mêmes qui l’ont provoqué; parce qu’on souffre d’une mauvaise orientation de la production, on veut renforcer celle-ci : cette manière de procéder ne peut conduire qu’à une crise beaucoup plus sévère dès que l’expansion de crédit vient à s’arrêter ».

Lire et relire Hayek serait une excellente recette pour vivre dans un monde meilleur.


Lire aussi : Esclandre à Stockholm : quand Hayek recevait son prix Nobel il y a 40 ans