Trafic de drogue : bien mal acquis ne profite jamais

Drogues Credit Eric Constantineau (Creative Commons)

Le droit de l’État peut porter une atteinte grave au droit de propriété et au respect de la vie privée lorsqu’il s’agit de lutter contre les trafics de stupéfiants.

Par Roseline Letteron

Drogues Credit  Eric Constantineau (Creative Commons)

La lutte contre le trafic de stupéfiants a suscité une législation permettant au juge de prononcer la confiscation d’un bien, lorsqu’il a été acquis avec l’argent de la drogue. Dans sa décision Aboufadda c. France du 27 novembre 2014, la Cour européenne des droits de l’homme déclare une telle mesure conforme à la Convention européenne des droits de l’homme.

Confisquer les profits tirés de l’infraction

Les requérants, ressortissants marocains résidant à Mulhouse ont acquis pour 246.120 euros une maison à Bitschwiller-les-Thann en 2005. Elle était financée pour 96.000 € par un apport personnel, le reste par un emprunt sur vingt ans dont environ 20.000 € furent d’ailleurs remboursés par anticipation dès 2005.

Durant cette même année, la gendarmerie mit à jour un important trafic de cannabis organisé par le fils des requérants. Toute la famille fut condamnée en juillet 2008 par le tribunal correctionnel de Mulhouse, le fils à sept ans d’emprisonnement pour trafic de stupéfiants, ses parents à trois ans dont deux avec sursis pour, « étant en relation habituelle » avec l’auteur du trafic, n’avoir pu être « en mesure de justifier des ressources correspondant à leur train de vie », infraction prévue à l’article 321-6 du code pénal (c.pén.). Avec un revenu de 1300 € par mois, ils possédaient en effet plusieurs comptes en banque en France et au Maroc, la maison sur laquelle ils avaient effectué d’importants travaux, et neuf véhicules immatriculés à leur nom. Le tribunal prononça donc à leur encontre une peine complémentaire de saisie et confiscation des sommes déposées sur leur compte en banque et de la maison acquise en 2005. Ces peines furent ensuite confirmées en appel puis par la Chambre criminelle de la Cour de cassation en novembre 2009.

La peine complémentaire de confiscation prononcée à l’encontre de la famille Aboufadda trouve son origine dans une succession de textes législatifs et réglementaires. Le premier d’entre eux est la loi du 9 juillet 2010 visant à faciliter la saisie et la confiscation en matière pénale, modifiée ensuite avec la loi « Loppsi II » du 14 mars 2011, puis la loi du 27 mars 2012 relative à l’exécution des peines et enfin la loi du 6 décembre 2013 relative à la lutte contre la fraude fiscale et la grande délinquance. Tous ces textes reposent sur un principe unique qui est que, pour être dissuasive, une sanction doit pouvoir s’accompagner de la privation pour les délinquants des profits qu’ils ont pu tirer de l’infraction. Ce principe avait d’ailleurs été formulé dès 2004, dans le rapport Warsmann sur la lutte contre le trafic de stupéfiants.

L’atteinte au droit de propriété

L’atteinte au droit de propriété est le premier moyen développé par les requérants, privés de leur maison. Le recours devant le Conseil constitutionnel fondé sur l’atteinte à l‘article 17 de la Déclaration de 1789 n’avait aucune chance d’aboutir. La Cour de cassation a en effet refusé le renvoi au Conseil d’une question prioritaire de constitutionnalité (QPC) portant sur les dispositions relatives à ces « saisies spéciales ». Dans sa décision du 5 février 2013, elle a considéré que la question n’était ni nouvelle ni sérieuse, rappelant notamment que la confiscation était prononcée par un juge et susceptible de recours.

Devant la Cour européenne, les requérants invoquent la violation de l’article 1er du Protocole n°1 à la Convention européenne des droits de l’homme, disposition qui consacre le droit de toute personne « au respect de ses biens ». Cette même disposition ajoute aussitôt que cette garantie ne porte pas atteinte au « droit que possèdent les États de mettre en vigueur les lois qu’ils jugent nécessaires pour réglementer l’usage des biens conformément à l’intérêt général ou pour assurer le paiement des impôts ou d’autres contributions ou des amendes ». Comme elle l’avait déjà fait à propos de procédures comparables prévues par le droit lituanien, la Cour affirme que la confiscation dont se plaignent les requérants entre dans le champ de cette disposition (CEDH, 10 avril 2012 Silickiene c. Lituanie).

La Cour contrôle donc la proportionnalité de la mesure prise en appréciant à la fois la nécessité de garantir l’intérêt général en luttant contre le trafic de stupéfiants et celle de protéger le droit de propriété. Le droit français repose, dans ce cas, sur une présomption. Les intéressés sont présumés bénéficier en connaissance de cause de ressources tirées du trafic de drogue. Il leur appartient donc d’apporter la preuve contraire, en démontrant que leurs biens ont une origine licite. C’est précisément cette preuve que n’ont pu apporter les époux Abouffada. Sur ce point, la Cour ne fait que reprendre sa jurisprudence Arcuri c. Italie du 5 juillet 2001 qui avait déjà affirmé, à propos de ces mêmes dispositions de l’article 1 du Protocole n°1, que la Convention ne fait pas obstacle à la mise en œuvre d’une présomption dans ce domaine.

Cette présomption est, aux yeux de la Cour, un élément de la « large marge d’appréciation des États » qui révèle une « volonté légitime de sanctionner sévèrement des faits graves dont les requérants s’étaient rendus coupables ». Elle en conclut logiquement que la sanction n’est pas disproportionnée par rapport aux nécessités de la lutte contre ces trafics.

Le droit de mener une vie familiale normale

L’atteinte au droit de mener une vie familiale normale (article 8 de la Convention) est traitée par la Cour de la même manière. Il n’est pas contesté que la confiscation de leur maison a contraint les époux Abouffada à déménager ce qui constitue, de toute évidence, une ingérence dans leur vie privée. Mais la Cour rappelle qu’une telle ingérence peut parfaitement être licite si elle est prévue par la loi et si elle poursuit l’un des buts légitimes formulés dans l’article 8 lui-même. En l’espèce, la loi française qui prévoit la confiscation des biens acquis avec l’argent de la drogue a pour objet « la défense de l’ordre et la prévention des infractions pénales », motif qui autorise l’ingérence dans la vie privée.

Reste à s’assurer que l’ingérence dans la vie privée est proportionnée au but légitime poursuivi. La question méritait d’être sérieusement posée car, comme l’affirme clairement l’arrêt Connors c. Royaume-Uni du 27 mai 2004, la marge d’appréciation des États est moins importante en matière de vie privée qu’en matière de propriété. En l’espèce, la Cour observe néanmoins que les requérants ont été autorisés à rester dans leur maison plus d’un an après la confiscation, alors même que la procédure pénale était terminée, le temps de trouver un autre logement. Sur le fond, elle note que « les autorités ont pu légitimement prononcer des sanctions sévères s’agissant d’un trafic de grande ampleur au niveau local ».

Bien mal acquis…

Tous les arguments des requérants se heurtent ainsi au même raisonnement : le droit de l’État peut parfaitement porter une atteinte grave au droit de propriété et au respect de la vie privée lorsqu’il s’agit de lutter efficacement contre les trafics de stupéfiants.

D’une manière plus générale, la Cour prend acte du développement d’un droit de la grande criminalité qui devient de plus en plus autonome par rapport au droit commun. La garde à vue peut ainsi être allongée, les moyens de police technique et scientifique accrus, et les biens mal acquis confisqués. L’intensité du contrôle de la Cour montre cependant que ce droit dérogatoire n’est pas pour autant un droit d’exception. Les droits de la défense doivent être garantis, et les mesures prises doivent être proportionnées au but poursuivi de lutte contre cette grande criminalité. La famille Abouffada a été traitée de façon régulière sur la base du droit en vigueur, et le fait même qu’elle ait pu saisir la Cour européenne des droits de l’homme montre qu’elle a pu exercer tous les recours possibles. Il ne lui reste plus qu’à méditer sur le bien-fondé de l’ancien dicton : bien mal acquis ne profite jamais.


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