L’État islamique est-il un camp scout ?

scouts credits orange county archives (licence creative commons)

Comment réagir face à la barbarie ?

Par Loïs Henry.

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Je suis étonné de voir la manière avec laquelle en France nous traitons le cas des « revenants de l’auto-proclamé État Islamique ». Nos politiques ont l’air inquiet d’être trop radicaux avec les djihadistes, trop méchants pour ainsi dire. L’idée que l’on ne puisse rien faire pour contrôler ces personnes qui seraient susceptibles de circuler librement dans la rue après avoir commis des actes atroces les interpelle à peine. Parfois, nous croyons vivre dans un autre monde.

Comme si cela était une nouveauté, une joute oratoire, ou mieux encore, un acte osé, Le Figaro titre : « Bruno Retailleau compare Daech au régime nazi ». Cela témoigne d’un dessaisissement de nos contemporains d’une pensée de l’Histoire. Nous semblons vivre hors-sol, en dehors du temps et de l’Histoire. Pierre Desproges s’était confié en expliquant qu’il ne comprenait pas comment les camps de concentration avaient pu exister ; avec humour, il avouait comprendre le mode de fonctionnement des négationnistes. Desproges ne pensait pas si bien dire : pour lui, penser que cela n’avait pas pu être était un acte de prise de conscience sur notre présent. Aujourd’hui, tout cela semble différent. De plus en plus d’individus minimisent toutes les horreurs de l’Histoire. De plus en plus associent ces horreurs à un autre temps. Ce qui devait être une éternelle prévention contre la barbarie, ce qui devait être une éternelle alerte contre les atrocités humaines, tout cela s’est transformé en un sentiment d’impunité, en une croyance tenace qui consiste à imaginer que nous vivons hors de l’Histoire.

Il faut dire que nos régimes idéologiques ne sont plus les mêmes. Les marxistes vivaient dans l’Histoire qu’ils pensaient accomplir. Les anti-marxistes s’inscrivaient dans cette Histoire en marche. La fin des idéologies politiques tranchées et la croyance que toute guerre n’est plus possible ont radicalement changé la donne. Nietzsche disait à propos de l’Histoire qu’elle nous enseigne que ce qui a été possible une fois doit l’être encore. Mais pour lui, il y avait de la jouissance à oublier notre présent historique pour vivre l’Histoire au présent. Aujourd’hui, force est de constater que nous n’oublions rien : les lois mémorielles sont là pour en attester. Mais si nous n’oublions pas, nous avons cessé d’en faire une partie de nous. Nous sommes tels ces grecs qui s’agenouillent devant des Dieux auxquels ils ne croient pas, par souci de maintenir présent dans la cité un peu de l’ancien sentiment du sacré.

Une guerre qui n’est pas la nôtre

camp scout jihad rené le honzecCes djihadistes français qui rentreront bien assez tôt de cette guerre qui ne semble pas être la nôtre, nous n’avons pas à leur ménager notre compréhension. La France a toujours réservé à ses déserteurs et à ses ennemis le conseil de guerre. Ils reviendront avec des consignes, avec de la Haine après avoir commis des atrocités sur nos propres ressortissants. Il est temps de faire comprendre à ces terroristes que nous ne sommes pas dans un jeu vidéo ; qu’il ne suffit pas de sauvegarder pour revenir en arrière comme si de rien n’était. Ils seraient bien trop heureux de voir la France se prostituer à nouveau en leur tendant les bras, ils seraient bien trop heureux d’entendre nos chers intellectuels trouver une excuse ou parler des droits de l’Homme pour justifier des peines clémentes. Ils seraient bien trop heureux de savoir que ces Français qu’ils haïssent tant sont toujours ce peuple endormi. Untel suggère l’éloignement forcé : nous pouffons, la main sur la bouche, comme s’il fallait avoir honte ! Nos politiques conçoivent le djihad du côté de l’Irak comme un voyage Erasmus en famille d’accueil : tout comme l’on mange une saucisse à Francfort, l’on torture et l’on tue en Irak. Jugeons-les comme des traîtres : qu’ils ne foulent plus jamais le sol français en tant qu’hommes libres. Tout comme nous n’aurions pas toléré de voir Himmler bras-dessus, bras-dessous avec sa femme en sortant d’un musée, flânant dans les rues berlinoises une nuit d’été, ne tolérons pas ces criminels du désert former des milices dans nos villes. Ils ne furent pas victimes de leur sort, ils ne furent pas ces enfants soldats que l’on drogue et que l’on force à tuer. En toute conscience, ils ont fait le choix de la guerre contre tout ce que la France peut symboliser, ils ont choisi leur camp, ils ont pris leur billet d’avion. Ce n’est pas une « erreur de jeunesse ». C’est trop grave, c’est un point de non-retour. Ayons conscience de ce que la presse nous laisse apercevoir : ce n’est pas parce que nous avons l’impression que c’est plus proche de nous que ce n’est pas barbare. J’emploie le mot à bon escient : ces gens ne parlent plus ma langue, cette langue française éclairée, drôle et fine. Ils ont choisi les mots qui ne sont que des bruits sourds : les cris, les balles et les pleurs.

Nous n’avons jamais conscience de l’Histoire en marche. Pourtant, la seule vraie leçon de l’Histoire, est que c’est lorsque nous perdons notre rapport très pragmatique à ce qu’elle incarne que nous laissons libre la voie vers la barbarie et les crimes qui feront honte aux générations futures. Regardons l’État Islamique pour ce qu’il est. Agissons envers ses membres comme nous aurions agi avec un S.S. ou un haut dignitaire nazi. Nous sommes en guerre. Dans L’insoutenable légèreté de l’être, Milan Kundera voyait déjà juste :

Comme la Révolution parle d’une chose qui ne reviendra pas, les années sanglantes ne sont plus que des mots, des théories, des discussions, elles sont plus légères qu’un duvet, elles ne font pas peur. Il y a une énorme différence entre un Robespierre qui n’est apparu qu’une seule fois dans l’Histoire et un Robespierre qui reviendrait éternellement couper la tête aux Français (…) Dans ce monde, tout est cyniquement permis.

La barbarie fait un éternel retour dans l’Histoire de l’Humanité, elle n’est jamais une théorie ou un concept, elle vit parmi nous quand nous la croyons aux portes de l’Enfer.