Uber pour tous et tous contre Uber

Uber-capture d'écran du site uber(dot)com

Alors que les VTC faisaient jusqu’ici front uni pour se défendre face aux taxis, Uber est aujourd’hui attaqué pour concurrence déloyale par d’autres VTC.

Attaquée de tous les côtés depuis plusieurs mois, la société de voitures de tourisme avec chauffeur (VTC) était assignée en référé le 21 novembre dernier au tribunal de commerce de Paris et a pu bénéficier d’un moment de répit, la décision du juge ayant été repoussée à ce vendredi.

Par Sandra Vaubois.

Uber-capture d'écran du site uber(dot)com
Capture d’écran du site uber.com

 

Après les taxis, ce sont cette fois-ci des VTC concurrents, deux filiales de Transdev et LeCab, rapidement rejoints par des chauffeurs de taxis, qui portent plainte contre un des services de Uber, UberPOP, et ajoutent une pierre à l’édifice de difficultés que doit traverser Uber depuis son arrivée en France. Un acharnement difficile à comprendre alors même que le concept de la société américaine a l’air de ravir consommateurs et chauffeurs.

Si Uber est au départ un VTC comme un autre (avec une plateforme de géolocalisation qui a fait son succès), son nouveau service, UberPOP, a franchi un nouveau cap qui ne plait guère à la concurrence : le transport entre particuliers. S’inscrivant dans la logique collaborative, la start-up américaine propose depuis février 2014 aux particuliers de s’improviser chauffeurs de VTC sur des trajets courts et d’ainsi gagner de l’argent pendant que leurs passagers économisent jusqu’à 40% du prix d’une course avec un VTC classique. Sur le papier, rien de choquant. En réalité… non plus.

C’est peut-être finalement ça le problème. Alors que 160 000 Français se sont déjà laissés convaincre par UberPOP, la concurrence sent le vent tourner. Apparemment incapable de répliquer avec des idées, elle fait avec ce qu’elle a et sort la carte des tribunaux. Entre corporatisme et protection de privilèges d’un autre temps, quelles sont les véritables motivations des taxis et autres VTC dans cette affaire ?

Touche pas à ma rente : les taxis en première ligne

Les taxis n’apprécient pas (et c’est peu dire) les VTC dans leur ensemble. Voilà qui est de notoriété publique, et ce, depuis l’arrivée de la première entreprise de voitures de tourisme avec chauffeur dans le pays en 2009. En cinq ans, les procès Taxis contre VTC se sont multipliés. Une fois pour une histoire de délai de 15 minutes à respecter (un décret rapidement suspendu par le Conseil d’État), une autre pour des raisons de géolocalisation, soi-disant illégale… Les prétextes des taxis sont variés, mais un terme est commun à chaque plainte : « concurrence déloyale ».

Les voitures de tourisme avec chauffeur, parce qu’elles sont efficaces, constitueraient une concurrence déloyale pour les taxis. On croirait lire un nouveau texte de Frédéric Bastiat qui critiquait (ironiquement) en 1845 la concurrence déloyale du soleil pour les marchands de chandelles et demandait « de faire une loi qui ordonne la fermeture de toutes fenêtres, lucarnes, abat-jour, etc. » pour ne pas froisser l’industrie des bougies. Sauf que là, les taxis sont sérieux. Aussi sérieux que le sont les enjeux qui entourent l’arrivée d’acteurs comme Uber sur leurs plates-bandes. Ils ne leurrent en effet personne bien longtemps quant à leurs réelles motivations. Si les taxis sont aussi véhéments aujourd’hui face à Uber, c’est bel et bien parce que l’entreprise remet en cause un système de rentes dans lequel ils se complaisent depuis des dizaines d’années.

Sauf que voilà, aujourd’hui, à l’instar de la dîme ou encore de la dot et autres mœurs moyenâgeuses, la rente n’est plus, ou plutôt ne devrait plus être. Emmanuel Macron le disait il y a encore quelques jours à l’assemblée nationale, « partout où elle existe, il faut traquer la rente ». Une déclaration, difficile à contredire, qui a dû écorcher plus d’une oreille chez les chauffeurs de taxis alors même que leur métier repose entièrement sur les rentes. Un système qui ne fonctionne que lorsque l’on est en situation de monopole sur son marché. Or, les VTC se posent aujourd’hui comme des concurrents de taille et les taxis se retrouvent pris dans leur propre piège.

Transdev, LeCab : les VTC se prennent au jeu du corporatisme

Si les procès se sont multipliés depuis 2009, ce procès a d’exceptionnel qu’il n’est pas le fruit des taxis, mais des VTC. Après Taxis contre VTC, nous avons aujourd’hui droit à Taxis et VTC (alliés pour l’occasion après avoir été ennemis pendant de nombreux mois) contre Uber, lui-même un VTC. Une lutte intestine qui ne semble pas avoir le moindre sens. Alors même que les voitures de tourisme avec chauffeur faisaient il n’y a pas si longtemps front uni pour se défendre face aux taxis, la plainte de LeCab et des deux filiales de Transdev contre UberPOP est un comble qui ne fait rire personne. Accusant Uber d’avoir su développer ce à quoi elles n’ont pas pensé auparavant, ces sociétés de VTC classiques n’auront pas su résister bien longtemps à l’appel du corporatisme des taxis qu’elles décriaient pourtant il y a encore très peu de temps, ne défendant plus que leurs propres intérêts, au détriment de ceux de la filière.

Officiellement, Transdev et LeCab se réfèrent à la loi Thévenoud. Une loi adoptée cet été qui, à sa lecture, ne donne qu’une seule certitude : elle aurait dû disparaître avec son tristement célèbre auteur. Supposée établir des « règles du jeu plus claires pour les VTC », la loi Thévenoud, adoptée le 10 juillet dernier par l’Assemblée nationale, interdit le fait de rémunérer un service de covoiturage. Les VTC, qui critiquaient cet été cette loi car elle interdisait le principe de géolocalisation et leur imposait un délai de 15 minutes avant de récupérer leurs clients, ont rapidement retourné leur veste avec l’apparition d’UberPOP. Ils s’appuient désormais dessus, déclarant qu’UberPOP n’est rien d’autre qu’un covoiturage rémunéré, pour mettre à mal leur concurrent et tenter de sauvegarder leur marché. Une impression de déjà-vu presque lassante. D’autant que le la loi Thévenoud n’est de fait pas applicable alors même qu’elle n’a pas été notifiée à la Commission européenne comme elle aurait dû l’être. Pour Uber, relayé par l’AFP, la France, empressée de régler le différend entre taxis et VTC, « a violé le droit européen dans cette affaire ».

Au-delà d’Uber, c’est l’esprit d’entreprendre et d’innovation de tout un secteur qui est aujourd’hui étouffé dans l’œuf par une minorité assise sur ses privilèges depuis trop longtemps. Confrontés à un bouleversement du secteur et à une société qui semble prête à conquérir le marché et les Français, taxis et VTC, plutôt que de se remettre en question et de chercher à innover, ont choisi de critiquer. Entraver l’innovation pour mieux s’enfoncer dans la régression. Libre à eux, mais qu’ils ne demandent pas aux Français d’en faire de même. Reste désormais à savoir si les 54 000 Français qui ont signé la pétition pour soutenir UberPOP pèseront suffisamment dans la balance au tribunal.