Guérilla urbaine : Cazeneuve se contente de « condamner » les violences contre l’État de droit

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Pour le ministre de l’Intérieur, éviter les exactions et des débordements inacceptables, ce n’est absolument pas les empêcher.

Par Nicolas Nilsen

Vous je ne sais pas, mais moi ce que j’attends d’un ministre de l’Intérieur ce n’est pas qu’il « condamne avec fermeté » les débordements mais qu’il empêche les violences de dégénérer dans les centres-villes, qu’il disperse les casseurs et les mette hors d’état de commettre des exactions. Aussi simple que ça. C’est cela pour moi la paix civile, la sécurité publique et le maintien de l’ordre. C’est cela assurer l’État de droit, c’est cela faire en sorte que les valeurs de la démocratie l’emportent sur les émeutes, les violences et la guérilla urbaine.

Tout le monde a suivi les violences qui se sont déroulées à Nantes et Toulouse ce week-end… Le syndicat de la Police Alliance a carrément parlé de « guérilla urbaine », et le préfet de Loire-Atlantique, Henri-Michel Comet, a déclaré que rien ne pouvait justifier un comportement « qui n’est pas tolérable dans une démocratie »…

J’étais donc impatient de voir comment B. Cazeneuve allait nous expliquer tout cela au Journal de 20h sur TF1. L’enfumage du ministre de l’Intérieur a été totalement sidérant. Expédié en 4 minutes chrono, le raisonnement s’est déroulé en plusieurs étapes qui valent chacune leur pesant de cacahuètes et de langue de bois.

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1er temps : Cazeneuve reconnait qu’il y a eu « des exactions et des débordements inacceptables« … Il pouvait d’ailleurs difficilement le nier car tout le monde avait vu quelques minutes auparavant le reportage de Claire Chazal.

 

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Pour vous donner une idée de la nature de ces « exactions inacceptables », B. Cazeneuve avoue carrément – ce sont ses propres termes – qu’elles étaient « destinées à remettre en cause l’État de droit ». Allons bon, des violences urbaines qui « remettent en cause l’état de droit » ? En France ? Mais c’est très grave dans une démocratie non ? Et la police n’aurait rien fait pour les empêcher ?

2ème temps : Cazeneuve rassure aussitôt les téléspectateurs qui auraient pu s’inquiéter, en affirmant que « les exactions ont pu être contenues »… Ce qui est de toute évidence faux puisque les exactions ont précisément eu lieu !

3ème temps : Cazeneuve rappelle que les consignes données avaient été de « ne céder à aucune provocation » et de n’utiliser la force « que lorsqu’on ne pouvait pas faire autrement »… En gros, cela veut dire : on évite à tout prix qu’il y ait des blessés ou des morts et donc on laisse faire les casseurs même s’ils saccagent tout dans un centre-ville. Le ministre reconnaît d’ailleurs lui-même qu’il y a eu « des jets de boulons, des jets de bouteilles d’acide, un policier brûlé aux mains, des poubelles incendiées, des agences bancaires et des commerces cassés… » Donc, c’est clair, la police a laissé faire : pas de canon à eau, pas de dispersion, rien… champ libre aux casseurs qu’on a même vu dépaver les voies du tram pour disposer de munitions contre les policiers et les forces dites de l’ordre :

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4ème temps : Sublime pirouette de Cazeneuve qui, après avoir reconnu qu’il y avait eu de graves exactions, nous balance cette phrase stupéfiante : « … et cela a été empêché parce que les forces de l’ordre ont réussi à faire en sorte que cela ne se produise pas ». Ah bon ? Cela a été empêché ? Cela ne s’est donc pas produit ? Mais alors les photos sont des mirages ? Et les policiers blessés par des bouteilles d’acide c’est de la blague ? Et le syndicat Alliance ment quand il parle de guérilla urbaine ? Et le préfet de Loire-Atlantique avait bu quand il a déclaré que « rien ne peut justifier ce comportement (…) qui n’est pas tolérable dans une démocratie » ? Pour Cazeneuve en tout cas c’est simple : « …cela a été empêché parce que les forces de l’ordre ont réussi à faire en sorte que cela ne se produise pas » (sic).

guérilla urbaine rené le honzec5ème temps : Cazeneuve déclare solennellement : « Ce à quoi nous assistons là, ce ne sont pas des manifestations pacifiques. Ce sont des exactions qui sont destinées à remettre en cause l’État de droit et la République dans ses principes et dans ses valeurs. » Allons bon, il y a donc bien eu « des exactions qui remettent cause l’État de droit et les principes de la République » ? Mais alors que fait la police ? Elle est précisément là pour faire régner l’ordre républicain non ? C’est grave de laisser agir impunément et de ne pas disperser immédiatement des groupuscules violents et encagoulés dont on reconnait officiellement qu’ils veulent s’en prendre aux principes mêmes de la République !

6ème temps : Cazeneuve vous le confirme : « Face à cela, avec la plus grande fermeté, nous agissons pour que l’ordre soit rétabli, pour que l’État de droit l’emporte, pour que les valeurs de la République l’emportent sur ces agissements qui doivent être condamnés avec la plus grande fermeté. »

Mais ce n’est pas vrai : l’État de droit ne l’a pas emporté. Les casseurs ont cassé et la police n’a pas maintenu l’ordre dans les centres-villes de Nantes ou de Toulouse ! Il ne suffit pas de « condamner avec la plus grande fermeté », il faut agir ! Et si le ministère de l’Intérieur a agi pour que l’État de droit et les valeurs de la République l’emportent, comment se fait-il que ces exactions aient eu lieu ? Pourquoi a t-on laissé se développer de telles violences de rues et de tels actes de guérilla urbaine ?

Bref, si on résume la bouillie argumentaire de B. Cazeneuve :

  • Le ministre de l’Intérieur reconnaît qu’il y a eu des exactions,
  • Mais qu’il a agi pour que l’État de droit et les valeurs de la République l’emportent,
  • Mais qu’il y a tout de même eu des exactions perpétrées par des casseurs qui s’en prenaient aux principes mêmes de la République et de l’État de droit,
  • Mais que ces exactions ont pu être contenues,
  • Mais qu’elles ont tout de même eu lieu,
  • Mais que les forces de l’ordre ont réussi à faire en sorte qu’elles ne se produisent pas,
  • Mais que l’État de droit et les valeurs de la République l’ont emporté… etc., etc.

Moi je n’arrive plus à suivre un tel raisonnement ! (pour ceux qui doutent, je recopie, en bas de ce billet, la déclaration intégrale du ministre au Journal de 20h de TF1)

Encore une fois, pour Cazeneuve, éviter les exactions et des débordements inacceptables, ce n’est absolument pas les empêcher. C’est juste faire en sorte qu’ils se produisent sans blessés et sans mort. Les casseurs peuvent tout casser dans les rues tant qu’il n’y a pas de mort et pas de nouvelle « affaire Oussekine ». C’est la seule consigne donnée aux policiers : non pas d’assurer le maintien de l’ordre, la paix civile républicaine ou l’État de droit démocratique. Non, ça le ministre de l’Intérieur s’en moque complètement. C’est juste de n’opposer aucune résistance aux casseurs et éviter à tout prix l’affrontement. Surtout « ne céder à aucune provocation ». Reculer, laisser les casseurs libres de casser… Pas de mort surtout !

Il y a une très grande différence entre le Français de base et un ministre de l’Intérieur

  • Pour le Français moyen, ce qui compte avant tout c’est l’ordre dans la rue et la paix civile.
  • Pour le ministre de l’Intérieur, ce qui compte c’est uniquement qu’il n’y ait pas de mort à la suite d’affrontements lors de manifestations interdites. Donc on laisse casser, ce n’est pas grave, le contribuable payera la facture et les encagoulés pourront continuer. Mais surtout qu’il n’y ait pas de mort.

Avec une telle conception pervertie de l’État de droit, du rôle des forces de l’ordre – et donc des valeurs de la démocratie – il y aura de plus en plus de guérillas urbaines et, avant cinq ans, des milices armées dans les rues. Il est pathétique d’avoir laissé la sécurité des Français et la paix civile aux mains d’un tel ministre.

Ce que tweetait François Hollande en… mars 2012 :

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Annexe : Pour ceux qui doutent, voici le texte intégral de la déclaration de Bernard Cazeneuve au Journal de 20h de TF1 :

« Nous avons assisté là à des exactions, à des débordements inacceptables, au comportement de casseurs qui s’en prennent aux principes mêmes de la République et de l’État de droit et qui, à ce titre, doivent être condamnés. Il y a eu des interpellations parce qu’il y avait ces violences dont les Français sont témoins en regardant votre Journal ce soir, et ces exactions, ces violences, ont pu être contenues – même s’il reste encore des actes répréhensibles et des violences à Toulouse, par l’action des forces de l’ordre que je veux saluer, parce que les gendarmes et les policiers qui sont là pour défendre l’État de droit et ses principes s’exposent pour que la sécurité des Français soit assurée et que ces débordements soient maîtrisés… Ces gendarmes et ces policiers ont reçu les mêmes consignes que celles que je leur ai données le weekend dernier c’est-à-dire de ne céder à aucune provocation, d’être dans l’usage proportionné de la force et de n’utiliser la force que lorsqu’on ne pouvait pas faire autrement. Parce que c‘est ainsi qu’agissent la police et la gendarmerie dans la République française. Et tous ceux qui avaient indiqué que nous avions donné des ordres de répression, qui ont stigmatisé les violences policières alors que les policiers et gendarmes étaient victimes des exactions que l’on vient de voir à l’instant n’ont pas dit la vérité. Ce soir à Toulouse comme à Nantes, il y a eu des jets de boulons, des jets de bouteilles d’acide, un policier a été brûlé aux mains, on a vu des poubelles qui ont été incendiées, on a vu des agences bancaires et des commerces cassés comme cela a été le cas à Rennes il y a de cela quelques jours, comme cela a failli être le cas à Paris, et cela a été empêché parce que les forces de l’ordre ont réussi à faire en sorte que cela ne se produise pas. Donc ce soir je veux appeler chacun au calme. Il y a eu des manifestations en nombre en France aujourd’hui, elles ont été pacifiques. Ce à quoi nous assistons là ce ne sont pas des manifestations pacifiques. Ce sont des exactions qui sont destinées à remettre en cause l’État de droit et la République dans ses principes et dans ses valeurs. Et face à cela, avec la plus grande fermeté, nous agissons pour que l’ordre soit rétabli, pour que l’État de droit l’emporte, pour que les valeurs de la République – qui ne sont pas des valeurs de violence mais sont des valeurs de respect et de concorde – l’emportent sur ces agissements qui doivent être condamnés avec la plus grande fermeté. »


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