Gone Girl, ou les féministes contre-attaquent

Gone Girl Affiche (tous droits réservés)

Le dernier film de David Fincher est accusé par le collectif Osez Le Féminisme de « déculpabiliser et encourager la violence masculine ».

Par Nicola Tournay

GoneGirlAfficheLe thriller Gone Girl, qui a conquis les critiques et qui cartonne au cinéma, a récemment fait l’objet d’une polémique en France. Le collectif Osez Le Féminisme accuse le dernier film de David Fincher de « déculpabiliser et encourager la violence masculine ». Cette accusation non-fondée ne nous apprend rien sur le film, mais en dit long sur les dommages intellectuels que cause le féminisme dans sa variante manichéenne.

Pour mieux apprécier l’étendue des dégâts, nous devons nécessairement spoiler le film, car l’accusation vise le cœur de l’intrigue. Gone Girl raconte l’histoire de Nick et Amy, un jeune couple marié d’écrivains qui mènent en apparence une vie souriante et confortable. Bien entendu, parce que nous sommes dans un thriller, le vernis poli de leur quotidien vole en éclat le jour où Nick rentrant du travail découvre que sa femme a disparu. Nick, sur qui le piège médiatique se referme à mesure que les (faux) indices s’accumulent et l’accusent, s’enfonce pas à pas dans le cauchemar.

Le film peut, très schématiquement, se diviser en deux parties : la première suit le parcours suspicieux de Nick. L’homme est mal à l’aise avec les flics et les médias, donne très peu d’informations pour faire avancer l’enquête, et ne semble pas très atteint par la disparition de son épouse. Ce qui ne l’empêche pas néanmoins de se faire « consoler » en cachette par sa jeune maîtresse. Cette partie du film est entrecoupée de flashbacks où nous pouvons voir, à travers les yeux d’Amy, les débuts idylliques de leur love story, et la transformation de Nick en mari négligent et violent. Ces flashbacks, en contredisant systématiquement les propos qu’il tient dans le présent, achèvent de le dépeindre en coupable idéal. Cette partie se clôt quand Nick découvre que sa femme n’est pas kidnappée, mais volontairement partie en laissant derrière elle toute une série d’indices pour l’inculper de son « meurtre ». Le journal intime d’Amy, d’où est tirée la narration des flashbacks, a également été inventé dans ce but. D’un coup, le spectateur comprend les silences et la maladresse de Nick, et se prend de sympathie pour lui, en dépit de ses échecs évidents en tant que mari. A contrario, sa sociopathe de femme – qui n’hésitera pas plus tard dans le film à s’auto-infliger des lésions vaginales avec une bouteille pour simuler les preuves d’un viol – suscite l’effroi et la désapprobation. Dans le jargon des scénaristes, on appelle ça un retournement de situation, mais pour Osez Le Féminisme il s’agit d’un « dispositif d’inversion perverse du réel », en vue de défendre « une vision du monde patriarcale ». Tout un programme donc.

La deuxième partie du film montre la pérégrination tragique d’Amy, et un Nick bouc-émissaire en proie à des policiers méfiants et des médias inquisiteurs. La tension baisse, mais l’intérêt demeure : le film glisse subtilement du thriller noir à la satire sociale, et on se demande si Nick s’en sortira. Au bout du compte, Gone Girl est une critique féroce de notre besoin de croire en un récit médiatique qui départage le monde entre gentils et méchants. Que ce film reçoive les foudres d’une association qui précisément exploite ce filon est une preuve éclatante de sa pertinence.

Maintenant que le plaisir de ceux qui n’ont pas vu le film est gâché, regardons de plus près les griefs de nos féministes. Tout d’abord, elles appellent au banc des accusés le personnage d’Amy, qui incarnerait « le cliché patriarcal de la perversion féminine idéale, qui utilise la violence psychologique, soi-disant arme favorite des femmes, pour humilier et blesser son mari. » Vilaine Amy. Au passage, nos critiques se gardent bien d’étayer la récurrence de ce cliché au cinéma. Néanmoins, concédons que pour des raisons physiques évidentes, une femme « méchante », même dans une fiction, utilisera rarement la force de ses poings pour parvenir à ses fins. Devrait-on imposer à Hollywood un quota de méchantes amazones bodybuildées pour satisfaire la sensibilité d’Osez Le Féminisme ?

Autre objet de récrimination, Nick serait « présenté comme contraint à utiliser une violence physique contre [Amy] », ce qui permettrait de désinhiber, messieurs, nos pulsions misogynes. Explication : accablé par les horreurs commises par Amy, Nick plaque violemment sa femme contre le mur et la regarde durement. Un moment qui causa un sursaut général dans la salle hongkongaise où j’étais, et un « soupir de soulagement » collectif parmi le public français en présence duquel nos deux auteures ont visionné le film. Cet acte, certes malheureux, suffirait à lui seul à justifier et à déculpabiliser la violence masculine. Comprenne qui pourra. Doit-on en déduire que Nick, et les spectateurs capables d’empathie, tous sexes confondus (pardon : genres confondus), devraient réagir froidement à l’aveu éhonté de tant de crimes ? Pour nous éclairer, nos féministes apportent un élément de réponse :

« (…) la violence, qu’elle soit masculine ou féminine, prend sens dans un système de pouvoir : la domination masculine, où les oppresseurs sont structurellement les hommes, même quand ils sont victimes de violence. »

Ce qui signifie donc, en retournant la proposition (par un « dispositif d’inversion perverse du réel » ?), que les femmes, même quand elles sont coupables de violence, demeurent des victimes structurelles. Bigre. De la compassion, voilà ce qu’aurait dû éprouver les spectateurs pour Amy. Mais à la place d’un câlin pourtant bien mérité, la pauvre reçoit un coup de son oppresseur mâle. Sortez vos mouchoirs.

Finissons en beauté, avec cette dénonciation délicieusement ironique de « la rhétorique essentialiste éculée de la femme perverse ». C’est l’hôpital qui se moque de la charité. Qui sont toujours les premier-e-s à essentialiser la femme en victime éternelle du système, et l’homme, cet oppresseur incorrigible, « même quand il est victime de violence » ? Osez Le Féminisme, qu’on devrait plutôt rebaptiser Fuyez Le Manichéisme.

  • Gone Girl, Thriller américain réalisé par David Fincher (sortie le 8 octobre 2014), d’après le roman de Gillian Flynn, avec Ben Affleck, Rosamund Pike, Neil Patrick Harris. Durée : 2h29