Pourquoi l’écologie séduit-elle les Occidentaux ?

conte pour enfants credits sofi (licence creative commons)

Si les préoccupations environnementales doivent être prises en considération, ne permettent-elles pas également une instrumentalisation politique ?

Par Patrick Aulnas.

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La doctrine écologiste séduit spontanément de nombreux occidentaux qui ne s’intéressent pas particulièrement aux problèmes politiques, économiques ou sociaux. Les partis écologistes ne représentent pourtant électoralement qu’une fraction très faible de l’électorat. Par exemple, pour les élections législatives, les résultats sont les suivants au début du 21ème siècle : 8 à 10% des suffrages en Allemagne, 0 à 3% en Italie, 6 à 8% en Grande-Bretagne, 2 à 3% en France. Aux États-Unis, les écologistes n’ont pas de représentation parlementaire car les sièges sont partagés entre démocrates et républicains tant au Sénat qu’à la Chambre des représentants. Mais l’influence écologiste va au-delà de son poids électoral. Les écologistes sont parvenus à introduire des éléments de leur doctrine dans les programmes des autres partis politiques. Autrement dit, de nombreux citoyens qui ne votent pas pour les verts sont sensibles à leurs thèses, aussi bien à droite qu’à gauche, mais certainement de façon plus marquée à gauche. Les partis politiques ont donc pris en considération ce facteur dans leur offre programmatique. Une telle influence peut être expliquée par de multiples facteurs, parfois mal perçus.

La doctrine écologiste pour les nuls

archéologie de l'écologie politique rené le honzecLa pensée écologiste fait son apparition à la fin du 20ème siècle lorsque l’efficacité productive du capitalisme conduit certains penseurs à poser le problème des limites : limite de la croissance économique, quantités limitées de ressources matérielles sur la planète (matières premières, énergie). Un second aspect de l’écologisme concerne l’impact des activités humaines (industrie, transport, chauffage des locaux) sur l’évolution climatique. La pensée écologiste considère que le réchauffement climatique observé actuellement est lié aux quantités trop importantes de gaz à effet de serre rejetées dans l’atmosphère par l’humanité. Il aurait une origine anthropique.

Sur la base de ces constatations, des partis politiques radicaux ont vu le jour, pour la plupart ancrés à la gauche de la gauche. Ils proposent évidemment un autre modèle de société axé sur les économies d’énergie et de matières premières. Le modèle de croissance né aux 18e et 19e siècles est remis en cause. Le développement, plus qualitatif, se substitue à la croissance économique.
La problématique écologique ayant été confortée par de nombreux scientifiques, elle a rencontré un écho important dans l’opinion occidentale confrontée aux nuisances diverses résultant de la concentration de la population dans les grandes villes. Tous les partis politiques ont alors incorporé dans leurs programmes une dose plus ou moins importante d’écologie.

Il n’est pas question d’examiner ici le bien-fondé des thèses écologistes. Il existe une abondante littérature sur le sujet. Il s’agit d’illustrer les grandes lignes de la communication grand public en faveur de l’idéologie écologiste. Car il s’agit d’une véritable idéologie proposant d’orienter l’humanité vers une direction nouvelle en utilisant comme moyen la contrainte étatique.

Le quantitatif et le qualitatif

La présentation des thèses écologistes est globalement la suivante : l’avenir sera paradisiaque si la doxa est respectée ; il sera infernal dans le cas contraire ; le présent est déjà inacceptable et il convient de le changer au plus vite. Rien d’original dans cette approche, puisqu’il s’agit de celle de toutes les idéologies politiques. Le marxisme fonctionnait exactement de la même façon. Mais l’écologie étant une idéologie du 21ème siècle, elle maîtrise mieux les techniques de communication et fait preuve de savoir-faire pédagogique pour convaincre.

Les approches quantitatives et qualitatives sont ainsi utilisées distinctement. Le quantitatif permet de prouver que la situation actuelle n’est pas satisfaisante et que sa pérennisation conduirait à l’apocalypse. Il serait possible de prendre de multiples exemples en utilisant les rapports du GIEC : désertification, manque d’eau douce, montée des mers, fonte des glaces, événements climatiques extrêmes plus fréquents (tornades, tempête, sécheresse, inondations), disparition d’espèces animales, etc.

L’exemple le plus connu permettra d’illustrer le propos : l’élévation des températures sur la planète. Le 5e rapport du GIEC (2013-2014) indique :

  • La température moyenne mondiale (terre et océans) a augmenté de 0,85°C entre 1880 et 2012.
  • La période 1983-2012 a probablement été la plus chaude depuis 1400 ans.
  • D’ici 2100, la hausse des températures serait de plus de 2°C par rapport à 1850, début de l’ère industrielle selon trois des quatre scénarios envisagés.

Pour le profane, les chiffres indiqués ne paraissent pas devoir susciter une inquiétude excessive. L’utilisation du conditionnel et de l’adverbe probablement permettent de penser que rien n’est assuré et qu’il s’agit d’hypothèses. Et il s’agit effectivement d’hypothèses probabilistes assez fragiles. Pourtant, lorsque les membres du GIEC communiquent sur le sujet, ils considèrent tous que la situation est très grave et qu’il importe que la gouvernance politique agisse au plus vite pour éviter la catastrophe future. L’apocalypse est pour demain : le délai est inférieur à un siècle. La vulgarisation sur internet, à la télévision ou à la radio en rajoute dans la simplification et ne comporte en général aucun aspect critique. La description quantitative de la catastrophe écologique en cours permet de donner à la présentation un aspect rigoureux, scientifique. La date de début de la marche vers l’abîme (milieu du 19e siècle) est choisie de façon à mettre en évidence l’erreur majeure qu’a pu constituer la croissance économique. De toute évidence, les hommes se sont trompés de chemin en voulant sortir de l’ancestrale pénurie.

L’analyse qualitative est réservée au monde idéal qui doit naître si les hommes ont la sagesse de respecter strictement la doctrine. La croissance, notion bassement quantitative, sera remplacée par le développement. Selon la doxa, il peut y avoir développement sans croissance à condition d’interdire certaines pratiques et de réglementer strictement la production et la distribution. L’écologisme est un étatisme. Le développement sera ainsi durable ou soutenable, c’est-à-dire qu’il ne compromettra pas la situation des générations futures. Les énergies utilisées seront vertes ou douces, en tout cas renouvelables : pas question donc de continuer à puiser dans les énergies fossiles, agression inadmissible à l’égard du milieu naturel. Le vent et le soleil pourvoiront aux besoins énergétiques de l’espèce humaine comme ils l’ont toujours fait depuis que le monde est monde. La technologie n’est pas entièrement proscrite : l’ancestral moulin à vent, devenu éolienne, peut désormais produire de l’électricité. Le rayon solaire également par le biais de panneaux captant son énergie. Autrement dit, la réprobation concerne l’exploitation de l’énergie contenue dans la matière, à l’exception du bois et des déchets qui sont… renouvelables. Le retour aux énergies préindustrielles est patent.

L’une des principales découvertes de la physique au 20e siècle, la relation entre matière et énergie, est écartée. L’énergie nucléaire est totalement diabolisée par l’écologisme. Pourtant, la matière fournira probablement à l’humanité future une source d’énergie inépuisable en utilisant des technologies que nous n’imaginons même pas aujourd’hui (la fusion nucléaire fait l’objet de recherches très actives). Mais cette manière de penser, optimiste, est contraire à l’idéologie écologiste qui entend bien exploiter la peur pour s’imposer politiquement.

La révolution des transports est également au programme. L’automobile deviendra non polluante et le transport collectif sera privilégié, libérant les villes des encombrements. D’ailleurs, les productions seront relocalisées, limitant ainsi considérablement les transports de marchandises. Les quantités auront drastiquement diminué mais la qualité de la vie sera incomparable.

Même si cette présentation est volontairement caricaturale, elle correspond à l’image que souhaitent donner de l’avenir à construire les militants écologistes. Les idéologies opposent toujours l’avenir radieux au présent sinistre qu’il faut dépasser au plus vite. Le présent et son prolongement sans écologisme sont ainsi décrits comme une marche vers la fin du monde. L’avenir édénique que propose la doxa est un tableau du classicisme français, un chef d’œuvre de Nicolas Poussin : équilibre, raison, sérénité, pureté.

L’apprenti sorcier et le paradis perdu

Deux mythes très enracinés dans la culture occidentale sont utilisés par l’idéologie écologiste. Cette utilisation est évidemment latente, mais sa force réside précisément là. Le vieux mythe de l’apprenti sorcier remonte à l’Antiquité. Il raconte les mésaventures d’un apprenti magicien (ou sorcier) qui utilise un sortilège de son maître pour broyer des grains de blé. Mais il oublie la formule magique permettant d’arrêter le processus. Fort heureusement, son maître intervient à temps. L’homme occidental, avec ses sciences et ses techniques, est perçu par beaucoup comme un apprenti sorcier et l’expression est souvent prononcée au Café du Commerce. L’idée de l’apprenti sorcier est omniprésente dans le monde occidental depuis que les sciences et techniques ont permis de développer des capacités opérationnelles importantes, c’est-à-dire depuis le 19e siècle. L’antiproductivisme écologiste est en rapport avec une réticence envers la science et même, pour les extrémistes de l’écologie profonde (deep ecology), avec une condamnation pure et simple du progrès scientifique. Les disciplines scientifiques étant devenues extrêmement spécialisées et totalement impénétrables pour le non spécialiste, la peur de l’inconnu conforte facilement l’idée que les scientifiques jouent un jeu dangereux. Nous devrions donc les mettre au pas en les soumettant à la volonté des assemblées électives de nos démocraties, c’est-à-dire en réalité d’une petite oligarchie. Voilà exactement l’ambition de l’écologie politique.

La manipulation par la peur est un ressort puissant qui a toujours été utilisé par les politiques depuis la plus lointaine Antiquité. L’énergie nucléaire offre à cet égard une opportunité sans égale. Seul un haut niveau de formation scientifique permet de comprendre finement ce qu’est l’énergie nucléaire. Elle est perçue comme une inconnue plutôt suspecte par le plus grand nombre, d’autant que l’utilisation militaire de cette énergie à Hiroshima et Nagasaki l’a associée à la destruction, à la souffrance et à des images de fin du monde. Il est donc facile d’utiliser une catastrophe civile, comme celle de Fukushima, pour diaboliser le nucléaire. Évidemment, les chiffres de l’accidentologie comparative ne sont jamais fournis : combien de catastrophes dans les mines de charbon (remises en exploitation en Allemagne) depuis le 19e siècle ? Combien de centaines de milliers de morts dues aux accidents ou à la silicose ?

Un autre mythe très ancien apparaît clairement dans l’approche de l’écologie par le grand public : celui du paradis perdu ou de l’âge d’or. Dans un lointain passé existait un monde idyllique, un âge d’or se caractérisant par l’innocence et le bonheur. Les poètes grecs le situent juste après la création de l’homme par les dieux. Les chrétiens reprennent l’idée avec le paradis terrestre antérieur à la chute, c’est-à-dire au péché originel commis par l’homme. Le ressenti des habitants des grandes villes, très densément peuplées, dont la qualité de l’air se dégrade et où le cadre de vie naturel de l’être humain a disparu, peut les amener à regretter le paradis perdu imaginaire de la société préindustrielle. C’est du moins sur ce mode que travaille la propagande écologiste en laissant entendre que l’avenir qu’elle va construire permettra de renouer avec le cadre idyllique de l’état de nature. Le côté rousseauiste de l’écologie nous ramène presque à la glorification du locus amoenus (lieu amène ou idyllique), thème courant des poètes de l’Antiquité et que la peinture et la poésie occidentales ont continué à illustrer jusqu’au 19e siècle. C’est dire si l’habileté est grande et profonde : nous touchons à un imaginaire culturel et esthétique présent depuis des millénaires dans notre culture.

L’écologie politique représente aujourd’hui un pôle d’influence de plus en plus important. Elle repose sur des questionnements qu’il n’est pas possible d’éluder mais y répond de façon idéologique en proposant un monde futur qui naîtra de la contrainte étatique et ne pourra durer que par une contrainte encore plus forte. Si les préoccupations environnementales doivent être prises en considération, ne permettent-elles pas également une instrumentalisation politique ? Les hommes et les femmes attirés par le pouvoir ne trouvent-ils pas dans la doctrine écologiste une occasion inespérée de faire rêver à un monde qui n’existera jamais ? L’utilisation de la peur de l’avenir et d’une habile vulgarisation reposant sur une mythologie très ancienne permettent ainsi d’obtenir l’adhésion d’une fraction croissante des populations occidentales. À une époque où le doute et le scepticisme l’emportent, voilà une opportunité politique devenue rare.