Politique locale : qu’est-ce qu’un territoire ?

territoire credits green alliance (licence creative commons)

Que peut bien révéler l’utilisation systématique du terme « territoire » chez ceux qui exercent localement le pouvoir politique ?

Tout citoyen s’intéressant à la vie politique de sa localité n’a pu échapper au matraquage du terme « territoire », alors qu’il croyait naïvement habiter une commune ou agglomération, bref, une entité politique spécifique et enracinée. Que signifie l’usage incontournable de cet élément de langage générique ?

territoire credits green alliance (licence creative commons)

Au sein des collectivités locales, il n’y en a que pour les « territoires ». Tous les décideurs publics ont une vision pour le « territoire », de grands projets pour le « territoire », sans oublier bien sûr les impôts qui ont lourdement augmenté sur le « territoire ». Élu depuis peu, j’avoue avoir été intrigué : que peut bien révéler l’utilisation systématique de ce terme chez ceux qui exercent localement le pouvoir politique, alors qu’il est si peu usité par l’administré lambda ?

Aussi vais-je modestement tenter de définir les modalités d’usage du terme et de décrire les représentations qui sous-tendent son utilisation. Commençons par ce que le « territoire » n’est pas : il n’est pas une commune, il n’est ni une ville, ni une région ; il n’est pas non plus l’un de ces vieux pays que comptait jadis la France, pas plus qu’il n’est une circonscription politique. Ses habitants ne sont pas des Parisiens ou bien des Lyonnais, ils ne sont ni Vernolitains, ni Azuréens, Alsaciens, Biterrois, Triellois, Béarnais, Pisciacais, Bordelais, Limougeauds, Provençaux ; ils ne sont pas Monégasques : ils n’ont pour seul gentilé que celui « d’habitants du territoire ».

En vérité, le « territoire » désigne la réalité politique d’un espace géographique purement formel, dépourvu de continuité sociologique, culturelle ou même historique, existant du seul fait d’une décision administrative et du jeu discret des mécanismes partisans. Ainsi une commune de zone urbaine sensible peut voir son destin soudain lié à celui d’une ville bourgeoise et d’un village rural dans le cadre de ces nouvelles bureaucraties que l’on nomme « intercommunalités », le tout formant un « territoire » totalement absent des systèmes de représentation mentale de la population de chaque entité, qui continuent d’exister indépendamment sans qu’aucune conscience politique commune n’émerge. Ces EPCI – l’usage d’acronymes est une autre plaie langagière rythmant la vie politique locale – ne survivent que par l’intérêt des parties qui les composent. Pour gérer ces entités, leurs administrateurs n’ont souvent d’autre choix que de verser dans le clientélisme larvé ou, dira-t-on pour parler poliment et ne froisser personne, de ménager la chèvre et le chou. Aussi les tractations politiques ressemblent-elles souvent à un grand numéro d’équilibriste, tout cela sans presque aucune responsabilité fiscale, ainsi que je l’expliquais dans mon dernier billet.

Le « territoire » n’est pas qu’un terme froid pour désigner l’aire de juridiction d’une strate administrative : il est également fortement connoté. Je ne peux m’empêcher de penser qu’il renferme une part de tribalisme refoulé, ou à tout le moins qu’il suggère un désir d’appropriation. « Espace relativement bien délimité que quelqu’un s’attribue et sur lequel il veut garder toute son autorité » nous explique le Larousse, et plus loin : « étendue dont un individu ou une famille d’animaux se réserve l’usage ». J’affirme qu’il y a un peu de tout cela dans ce territoire dont on nous rebat les oreilles, dont on prend possession, que l’on conquiert au prix d’âpres luttes ou au terme de révolutions de palais, que l’on utilise pour atteindre l’objectif suivant et dont on recèle l’influence. Et pourtant – ici se trouve tout le paradoxe – il n’y a pas l’ombre d’un enracinement dans ce féodalisme-là. L’usage systématique d’un terme générique trahit l’interchangeabilité de nos dirigeants politiques devenus professionnels de la chose. Elle trahit en miroir l’interchangeabilité aussi des populations aux yeux de ceux qui les administrent. Issu de la terminologie technocratique et des sciences humaines, le territoire est par essence une généralisation théorique abstraite, utile aux techniciens de la politique pour décrire un mode d’emploi universel. Dans la bouche des élus, il ne désigne souvent qu’un terrain de jeu professionnel, un espace donné où mener carrière, sans parfois aucun lien charnel avec lui. Il suffit alors de se contenter de faire local : on se rend en coup de vent à telle ou telle fête de village, on partage sur les réseaux sociaux, on déclare dans la presse, on donne l’impression d’être au four et au moulin – et même si cela sonne faux, c’est généralement suffisant, car l’électeur moyen à d’autres chats à fouetter que de prendre le temps de se renseigner sur les personnes qu’il a élues. L’asymétrie d’information est d’ailleurs la clé de voûte de l’exercice du pouvoir local.

« La principale qualité en politique, c’est d’aimer les gens », répètent-ils tous en cœur. Même si l’on ne manquera pas de noter une fois encore l’usage d’un terme parfaitement générique, il est difficile d’admettre que ce puisse être un défaut. Cette qualité est toutefois loin d’être principale. Le devoir de la personne entrée en politique est de porter une vision, fruit d’une analyse dont il faut bien admettre qu’elle doit procéder de conceptions idéologiques. Surtout, elle doit réussir à incarner la terre qu’elle représente, ce qui n’est pas toujours à la portée du premier parachuté venu : cela suppose au minimum d’y avoir vécu.