Tunisie : l’enjeu d’une élection au résultat convenu

L’enjeu de l’élection de ce week-end est important : quel type de société et quel type de politique nationale et internationale mettra-t-on en place ?

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Caïd Essebsi credits Human Rights for All FIDH (licence creative commons)

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Tunisie : l’enjeu d’une élection au résultat convenu

Publié le 25 octobre 2014
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Par Farhat Othman.

credits Human Rights for All FIDH (licence creative commons)

En Tunisie, présentée comme l’exception du Printemps arabe, le pays où la démocratie a de sérieuses chances de prendre racine durablement, on vote ce week-end pour la seconde fois dans des conditions présentées comme libres.

Une démocratisation poussive

La première fois, en octobre 2011, a vu l’installation d’une assemblée constituante qui a fini par doter le pays d’une constitution assez moderniste. Cela ne fut pas sans douleur et psychodrames, des assassinats politiques, même ; toutefois, l’essentiel a fini par être fait. Il est vrai que les principaux acquis de cette constitution sont encore à ce jour plutôt lettre morte. Ce qui explique cette contradiction, c’est que la première élection dite libre du pays a permis l’arrivée au pouvoir d’un parti islamiste arrogant qui s’est entouré pour la circonstance de partis supposés laïques et libéraux qui se révélèrent ne point l’être ou si peu, juste pour la forme.

Aussi, les gouvernements de la coalition appelée troïka n’ont fait pour l’essentiel que se couler dans le moule de l’ancienne dictature, utilisant à leur profit le dispositif juridique liberticide, profitant de ses immunités et privilèges. Certes, il y eut quelques avancées, mais en nombre limité et non suivies d’effets concrets, le parti islamiste bénéficiant alors d’une sorte de blanc-seing américain qui voulait jouer à fond la carte islamiste en Tunisie. Depuis, ils ont réalisé que celui qu’ils croyaient manipuler savait aussi manipuler et la confiance, sans être perdue, lui est désormais mesurée. Et comme l’empreinte des Américains sur le pays est prégnante depuis le coup d’État du peuple qui n’aurait pu aboutir sans leur feu vert, ils gagneraient à conditionner leur soutien par des réalisations concrètes dans le sens du libéralisme politique et social, le parti islamiste ayant démontré qu’il ne cède sur un dogmatisme obtus que sous la contrainte, étant porté à une pratique à l’antique de la politique. Car, si les États-Unis ont eu raison de jouer la carte des islamistes tunisiens qui sont les seuls du monde arabe à montrer de la souplesse, ils doivent être attentifs au fait qu’ils ont affaire à des artistes de l’illusionnisme.

Les dessous de l’élection

Seconde manifestation de démocratie, au bout de presque quatre années d’illusions perdues pour un vrai changement, l’élection de ce week-end concerne la mise en place d’une assemblée législative et elle sera suivie, en novembre, par une présidentielle. Malgré l’importance de l’enjeu, la campagne s’est déroulée dans un relatif désintéressement de la population par trop désabusée, et qui a été assez peu encline à s’inscrire sur les listes électorales. On s’attend donc à un fort taux d’abstention, notamment de la part de la frange la plus jeune de la population, les premiers et plus grands déçus que la révolution dont ils étaient le moteur ait été confisquée par les professionnels de la langue de bois et de la politique politicienne. C’est qu’on pense même connaître à l’avance le résultat des urnes qui doit consacrer un partage du pouvoir entre les deux plus grandes forces politiques du pays, le parti islamiste et le parti autour duquel se sont rassemblés en ordre dispersé laïques et libéraux. Cette division n’est cependant que simplificatrice, trompeuse même, puisqu’en matière de libéralisme économique, il n’est pas plus libéral que le parti islamiste, ce qui l’assure d’un soutien américain assez solide même s’il est devenu pointilleux ; et en matière de libéralisme politique, les supposés modernistes ont leurs dogmes et leurs tabous.

Malgré cela, l’élection tunisienne est suivie de très près par les observateurs, bien plus étrangers que nationaux ; on s’interroge sur la viabilité du scénario qu’elle laisse augurer. Il s’agit de la mise en place d’une nouvelle équipe issue d’un consensus où l’actuel chef de gouvernement sera maintenu à la tête d’une équipe qui, si elle doit être différente de la présente, y ressemblera en étant celle des compétences d’abord avant d’être celle des représentants de partis.

On se dirige donc vers une sorte de gouvernement d’union des forces politiques les plus larges qu’imposera une assemblée éclatée où dominera dans un ordre ou dans un autre le parti islamiste et son grand rival laïque au milieu d’une mosaïque de petits partis représentant le pluralisme du pays, mais incapables à eux seuls et sans le concours des deux grands d’avoir voix au chapitre.
Le scénario le plus probable est que le parti islamiste ait une légère avance à l’assemblée ou au pire un poids qui équivaut celui de son grand rival, et ce en gage de sa bonne foi démocratique tout autant qu’en encouragement pour sa nécessaire et si lente mais inévitable mutation. Cela lui permettrait d’avoir nominalement la main sur le gouvernement qu’il cédera de bonne grâce à l’actuel chef de gouvernement dont l’arrivée était déjà de son fait pour l’essentiel et auquel tiendrait le grand ami américain.

De la sorte, on contrebalancera l’entrée à Carthage du grand rival, M. Caïd Essebsi, à qui on ne voit pas comment la présidence pourrait échapper. Il faut rappeler d’ailleurs que le parti islamiste n’était déjà pas opposé, lors de la constitution du premier gouvernement de la troïka, à ce que celui qui était alors Premier ministre soit élevé à la présidence de la République ; il n’y a renoncé que devant l’opposition farouche de ses deux partenaires, surtout de l’actuel occupant du palais de la présidence.

En somme, le parti islamiste continuera à dominer la scène politique, mais plus nominalement que réellement. Il est vrai qu’il a vu qu’il n’était pas possible d’imposer ses vues et son choix de société à une Tunisie attachée à son modèle et il a dû lâcher du lest, privilégiant le travail de longue haleine et en profondeur. Aussi, entend-il se focaliser sur les grandes réformes législatives qui doivent être lancées aussitôt les élections terminées. Il entend surtout marquer de son empreinte une réforme profonde du système éducatif.

Les défis de l’exception tunisienne

C’est justement sur ces deux plans que se jouera la future bataille de Tunisie et que réside l’enjeu de cette élection : quel type de société et quel type de politique nationale et internationale mettra-t-on en place ?

S’agissant du type de société, il est clair que le choix actuel étant pour le libéralisme politique, aucune modification dans un sens contraire ne réussirait. Certes, le parti islamiste peut à juste titre revendiquer le droit de mieux assurer l’enseignement de ce qui constitue les fondamentaux de peuple, à savoir la langue arabe et la connaissance de sa religion par le peuple, mais cela peut et doit être fait dans un esprit de liberté et de rationalité et non de dogmatisme et de démagogie. De même, les lois attentatoires aux droits et libertés privatives héritées de l’ancien régime ne sauraient rester en l’état, car elles ne sont pas seulement contraires à la nouvelle constitution, mais aussi à l’esprit de l’islam dont elles prétendent se réclamer. Cela a été assez démontré ces derniers temps.

contrepoints 837 TunisieS’agissant de l’aspect politique, il doit y avoir une véritable coupure avec l’ancien régime en décentralisant réellement la décision politique et en dotant les villes et les régions de réels pouvoirs d’auto-administration. La seule façon de réduire le terrible décalage de développement régional réside dans une décentralisation effective aussi bien des rouages administratifs que de la décision politique. Sur le plan de la politique internationale, la Tunisie ne pouvant échapper à son environnement géostratégique, il est impératif que sa diplomatie soit plus agressive et moins timorée à l’égard de l’Union européenne qui reconnaissait déjà le droit de la Tunisie d’avant la révolution d’accéder à tous les avantages d’un pays membre en dehors de l’adhésion.

Les autorités de la Tunisie devenue démocratique doivent donc au moins oser réclamer ce qui était déjà promis à la dictature ; ils ont même le devoir de rendre de droit leur dépendance de fait de l’Union en postulant à une future adhésion dans le cadre d’un espace de démocratie méditerranéenne à ériger. En attendant, la diplomatie tunisienne doit agir pour instaurer au plus vite le libre mouvement de ses ressortissants sous couvert de visa biométrique de circulation qui est aussi respectueux des réquisits sécuritaires que l’actuel visa lequel est, au demeurant, contraire au droit international.

Enfin sur ce même plan, la Tunisie doit renouer avec la sagesse de son fondateur, Bourguiba, en osant instaurer des rapports ordinaires avec Israël dans le cadre du partage de 1947. Outre de se situer dans le droit fil d’une diplomatie traditionnelle réaliste et bien avisée, elle apportera un peu de bon sens au traitement de ce conflit qu’on continue à mal gérer bien qu’il soit le nœud gordien de la dérive actuelle du monde vers la plus totale horreur due à l’incompréhension des uns et des autres des justes intérêts de chacun.

Ce sont quelques-uns des enjeux stratégiques de l’élection tunisienne dont le déroulement, malgré l’instance supposée indépendante qu’est l’ISIE, n’est pas dénué de défauts et d’imperfections, qu’illustre à merveille l’usage d’une encre électorale qui n’a d’intérêt que pour ceux qui la commercialisent, qui fait relever l’élection de l’opération purement de commerce.

Peut-on toutefois et doit-on trop exiger d’un pays qui sort à peine de dictature et qui continue à ployer sous le joug de nombre de tares encore plus importantes que le scénario retenu pour la suite de cette élection et de celle qui suivra ?

N’est-ce pas à un aggiornamento que l’on aspire et qui ne sera pas que celui de la petite Tunisie, mais un modèle à suivre pour le reste du monde arabe islamique, et pas seulement ? C’est, du moins, ce qu’on a dit lors de la révolution du jasmin augurant le printemps arabe ; et rien n’est encore perdu pour que cela le soit !

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  • Voire de la manipulation américaine de partout tourne a l obsession chez les musulmans, chez les latins et les nationalistes de tout bord
    C est lassant
    Cette impossibilite cognitive a appréhender le complexe sans y voir a chaque fois de la causalité complotiste devient un frein au fonctionnement societal et démocratique

  • Cher Monsieur,

    Dire les choses telles qu’elles sont ce n’est pas relever d’une quelconque « impossibilite cognitive a appréhender le complexe sans y voir a chaque fois de la causalité complotiste ».

    Je ne crois pas à l’im-possible, mais en sociologue, je mon(s)tre ce qui existe.

    Je ne suis nullement anti-occidental ou antiaméricain, mais je crois que l’Occident se goure à agir comme il le fait dans un pays où l’espoir existe réellement de transfigurer la politique pour le bonheur de tous !

    Alors, s’il y a un « frein au fonctionnement societal et démocratique », c’est de votre fait, cher ami et je vous conseille de vous pencher davantage sur l’imaginaire (conscient ou inconscient) qui motive votre réaction symptomatique d’une doxazein dont il faut se défaire pour avancer réellement vers, non pas seulement un vivre ensemble inévitable, mais aussi et surtout un être-ensemble.

  • « De même, les lois attentatoires aux droits et libertés privatives héritées de l’ancien régime ne sauraient rester en l’état, car elles ne sont pas seulement contraires à la nouvelle constitution, mais aussi à l’esprit de l’islam dont elles prétendent se réclamer. Cela a été assez démontré ces derniers temps »

    J’ai plutôt l’impression que le droit pour une femme de monter une entreprise en Tunisie fut institué par la dictature précédente et que les forces religieuse (Ennahdha) voudraient bien remettre cela en question.

    Une femme peut-elle hériter dans la loi tunisienne ? Quel est le projet d’Ennahdha à ce sujet ?

    Votre article ne nous apprend rien de bien précis mais reste une sorte de pensée libre sur la situation actuelle.
    J’ai l’impression d’écouter France inter….

    Quid des mouvements libéraux ( les vrais ) tunisiens ? Pourquoi ne pas permettre ici aux quelques libéraux Tunisiens de s’exprimer sur leurs ambitions, leurs visions, leur politique.

    • Cher Monsieur,

      Vous avez noté que je ne parle pas de programmes des partis, car ce n’est pas ce qui compte le plus en ce moment outre le fait qu’ils n’existent pas à proprement parler.

      La Tunisie ne fait encore que l’apprentissage de la politique et il y a du pain sur la planche. Aussi, la première chose à mon sens à entreprendre est de mettre la conscience en politique, ne pas en faire à l’antique, en agissant en lion et/ou en renard.

      Je milite pour une poléthique, une politique compréhensive et ce que je propose ici, et dans d’autres articles ailleurs, est ce que j’estime de nature à avoir un effet immédiat, car agissant sur l’inconscient populaire. J’appartiens à l’école sociologique de l’imaginaire et c’est dans ce cadre que j’écris, proposant ce qui est symboliquement pertinent, car le politique puis le juridique suivent.

      Ce que vous posez comme questions est pertinent, mais plutôt dans une démocratie bien assise, ce qui n’est pas encore le cas puisqu’on n’est même pas capable d’éviter que l’opération électorale ne tourne à l’acte de commerce en plus d’être purement formaliste.

      Effectivement, mon article est une pensée libre d’un homme libre militant pour une société encore plus libre, libérée surtout de freins dont personne ne parle et qui sont les vraies entraves à un libéralisme assumé à tous les niveaux, non seulement économique et de la plus mauvaise façon comme c’est le cas aujourd’hui en Tunisie.

      Amitiés

  •  » Enfin sur ce même plan, la Tunisie doit renouer avec la sagesse de son fondateur, Bourguiba, en osant instaurer des rapports ordinaires avec Israël dans le cadre du partage de 1947  »

    M. Farhat, comment pouvez vous dire que c’est à la Tunisie d’ « oser » instaurer des rapports ordinaires avec ce pays qui depuis sa création collectionne les violations des droits les plus élémentaires du peuple palestinien, ne respecte aucune des multiples résolutions de l’ONU sans jamais être inquiété, ce pays qui en 1985 a bombardé le QG de l’OLP à Tunis faisant des dizaines de morts et qui s’est même permis de dire que la résolution condamnant cet acte était « totalement inacceptable » (cf. opération Jambe de bois pour tous les détails), cet état qui se permet à intervalle régulier de lancer des expéditions punitives contre la plus grande prison à ciel ouvert, qui bombarde des civils au phosphore blancs (si n’avez pas le cœur trop sensible je vous invite à allez jeter un œil sur le net pour voir les effet de ce produit chimique sur des enfants), cet état qui a refusé une proposition courageuse de la ligue arabe sur la base des frontières de 67…
    M. Farhat, si la Tunisie doit intervenir doit intervenir dans ce dossier, ce doit être uniquement pouir travailler à réconcilier les palestiniens entre eux et à les soutenir dans toutes leurs initiatives. Il n’est pas question de que nous nous engagions dans une démarche unilatérale en direction de cet état voyou qui ne mérite que notre mépris, et qui n’a toujours pas payé la facture de ses bombardements de 1985 (si vous vous avez passé l’éponge et oublié cet acte de guerre, ce n’est pas le cas de tous les tunisiens).

    Dire aux tunisiens que c’est à eux de faire preuve d’audace est une marque indéniable de votre profonde naïveté sur le sujet et une insulte pour tous les opprimés de Palestine qui font tous les jours et depuis 80 ans l’expérience malheureuse de l’arrogance de cet état, et ce, parce qu’ils ont eu l’audace de vouloir vivre libre.

    Cordialement

    • Cher Monsieur,

      Je revendique la naïveté que vous me reprochez et qui signifie, au sens étymologique, ce qui naît.

      Il est temps que ce monde saturé de turpitudes des uns et des autres naisse à une nouvelle pratique de la politique, un être-ensemble nouveau pour un vivre-ensemble paisible !
      Et je crois que l’occasion est plus que jamais offerte en Tunisie pour initier une telle transfiguration salutaire du politique.

      S’agissant d’Israël, quelles que soient ses turpitudes, elles ne font que se nourrir de celles des Arabes.
      Je ne fais ici que rappeler que Bourguiba a eu une parole de sagesse et qu’elle est toujours d’actualité.

      En dehors d’un État multiconfessionnel, ce dont on ne veut pas, il n’y a comme juste solution — qui est de plus la seule légalité internationale — que le partage de 1947, légitime faute d’être parfaitement juste.

      Amitiés

  • Je pense que l’article 73 de la constituante 2014 a consigne que l’âge du candidat a la présidentielle doit être entre 40 et 75 ans pourquoi on accepte 88 ans?

  • Les commentaires sont fermés.

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