Fermer les frontières pour combattre Ebola ?

Ebola credits european commission DG (cc)

Fermer les frontières pour lutter contre la propagation d’Ebola serait superflu et contre-productif.

Par Shikha Dalmia, depuis les États-Unis.

Ebola credits european commission DG (cc)

Avant même que Thomas Eric Duncan, hospitalisé à Dallas, ne meure d’Ebola mercredi et qu’une infirmière qui le soignait ne soit contaminée à son tour, les Républicains insistaient pour contraindre le gouvernement d’Obama à fermer les frontières pour les immigrants venant de pays touchés par la maladie. Ce ne serait pas une suggestion irraisonnée, si elle pouvait empêcher la propagation d’Ebola. Le problème, c’est que cela aurait l’effet contraire.

Le gouverneur républicain de Louisiane Bobby Jindal, qui se positionne clairement en vue des élections présidentielles de 2016, a sorti un dossier de presse précisant que l’interdiction « semble être une étape évidente pour protéger la santé publique aux États-Unis ». Donald Trump, qui menace de participer aux mêmes élections présidentielles, a tweeté que le président était « arrogant ou stupide » en refusant de la mettre en place.

Ensuite, il y a le maître du sous-entendu, Rush Limbaugh, qui prétend que l’administration refuse l’interdiction d’entrée sur le territoire surtout par volonté d’être « politiquement correcte » – comme si le pays aurait fermé ses frontières plus rapidement si le pays concerné avait été l’Angleterre, la Belgique, ou Hong Kong. La seule voix de la raison qui ose remettre en question cette nouvelle position des conservateurs est le gouverneur texan Rick Perry, ce qui nous donne une assez bonne idée de l’état du parti.

L’argument principal des défenseurs de l’idée est que sans cette interdiction, les Africains infectés envahiront les États-Unis à la recherche d’un traitement. Pourtant, les ambassades américaines n’offrent pas vraiment des visas à tout va dans les pays touchés ; et même si c’était le cas, la solution ne serait pas d’interdire les voyages, mais plutôt de renforcer les contrôles dans les aéroports et les évaluations médicales au moment de distribuer ces visas. L’interdiction est à la fois superflue et contre-productive.

Superflue parce qu’il y a déjà une interdiction privée mise en place, puisque les compagnies aériennes américaines ont cessé de voyager dans les pays touchés par Ebola il y a deux mois, afin de protéger leurs passagers et leur personnel de l’exposition à la maladie, et elles-mêmes de procès.

Et contre-productive pour un tas de raisons. Pour commencer, l’étude la plus fouillée sur les effets d’une telle interdiction de voyage a conclu que même si le monde entier réussissait à arrêter 80% des trajets aériens, cela ne retarderait la propagation internationale de la maladie que de quelques semaines. Mais cet objectif de 80% est déjà, lui-même, complètement irréaliste. Pourquoi ? Parce qu’il faudrait bien plus qu’une fermeture des frontières des trois pays au centre de l’épidémie : Liberia, Guinée et Sierra Leone. Il faudrait, par exemple, que les États-Unis refusent les vols provenant de pays qui n’ont pas eux-mêmes interdit les vols au départ des pays touchés. Dans le cas contraire, des personnes infectées pourraient simplement passer par un autre pays et prendre une correspondance, comme l’a fait Duncan qui avait une correspondance à Bruxelles avant de rentrer à Dallas.

Et s’il était possible d’empêcher les voyages à l’échelle mondiale ? Ce ne serait pas conseillé, parce que cela empêcherait de combattre correctement la propagation de la maladie à l’intérieur des pays les plus touchés, laissant finalement tout le monde dans un état plus vulnérable. La grande majorité de l’aide et des efforts de soutien sont organisés non pas par les États qui ont accès aux transports aériens gouvernementaux, mais par des organisations privées bénévoles comme la Croix-Rouge ou Médecins Sans Frontières, qui dépendent de longs-courriers commerciaux. Ces entités apportent du matériel et une expertise qui sont cruciaux pour gérer et soigner les malades sans propager eux-mêmes la maladie. S’ils ne peuvent pas répondre rapidement, à cause d’une interdiction de voyage, nous condamnons à mort un grand nombre de personnes.

Ceci ne ferait qu’aggraver leur peur, encourager leur désir de partir, et rendre le cadre politique instable, surtout si leurs gouvernements essaient de les en empêcher à cause de la pression internationale. Plusieurs pays africains ont déjà annoncé l’interdiction de leurs propres réseaux de transport internationaux, mais on peut difficilement imaginer qu’ils réussissent à les faire respecter sans des mesures draconiennes face à un exode massif, ce qui rend la maladie bien plus dure à confiner dans quelques régions.

Dans sa dystopie intitulée Le Camp des Saints, l’écrivain Jean Raspail présentait la France avec le dilemme suivant : face à une flotte d’Indiens lépreux cherchant un refuge sur les côtes, les Français devraient-ils abandonner leurs principes et fusiller les infectés, ou respecter leurs idéaux et accepter l’énorme risque que constitue leur entrée ?

Heureusement, dans le monde civilisé d’aujourd’hui, la survie de l’humanité ne repose pas sur l’assassinat d’autres individus comme Raspail le suggérait, mais sur le maintien de l’équilibre fragile entre les volontés altruistes de l’aide humanitaire et les désirs égoïstes de protection. Un État qui interdirait aux premières de s’exprimer étoufferait également les secondes. Les Républicains rendraient service à tout le monde en se taisant et en se concentrant plutôt sur les dépenses inconsidérées causées par l’intervention militaire du gouvernement. Quoi qu’en dise Raspail, céder à des mesures drastiques pour supprimer l’instinct d’entraide pourrait détruire les meilleurs mécanismes de gestion d’Ebola.


Article original titré « The Dumb Republican Calls for a Travel Ban to Fight Ebola », publié le 14.10.2014 par Reason.
Traduction : Lexan Sirac pour Contrepoints.