Après le printemps arabe, le retour au réalisme en politique ?

printemps arabe credits Mosa'ab Elshamy (licence creative commons)

Un bilan provisoire du monde arabe face à l’Occident.

Par Patrick Simon.

printemps arabe credits Mosa'ab Elshamy (licence creative commons)

Le printemps arabe a fait long feu. La démocratie ne s’est imposée que dans fort peu de pays arabes (la Tunisie mise à part) et ils sont retournés à la case départ qui ouvre la sinistre alternative suivante : dictature infâme ou radicalisme sanguinaire. Beaucoup d’entre vous pensent que ce monde arabe ne changera jamais. Je pense pour ma part qu’il évoluera mais que cela prendra du temps.

Les valeurs universelles qui se propagent dans le monde le feront évoluer, feront triompher les sourates pacifiques du Coran comme « Nulle contrainte en matière de religion » pourtant abrogées par d’autres sourates car un musulman n’a toujours pas le droit de changer de religion. La condamnation de l’apostasie persiste. Le changement se produira un jour, tout simplement parce que les valeurs universelles en vigueur dans le monde sont en fait, et sans qu’on le sache, des valeurs chrétiennes. Il faut renvoyer à cet égard à l’œuvre de René Girard. On peut citer aussi un livre de Jean-Jacques Walter Crépuscule de l’islam. Rappelons qu’il existe une pensée rationaliste au sein de l’islam, celle des mutazilites, et une pensée mystique, celle du soufisme. Les racines existent, elles donneront un fruit un jour.

Essayons de faire de la situation d’aujourd’hui un bilan provisoire avec ses signes positifs et négatifs. Un signe positif est apparu en Égypte : le maréchal Sissi, depuis son élection, a fait détruire de nombreux tunnels de contrebande passant sous la frontière égyptienne pour aller à Gaza. Il a restauré un minimum de sécurité, le sort des coptes semble moins détérioré qu’avant, les assassinats, les persécutions antichrétiennes, les incendies d’églises, les incidents ont été considérablement réduits depuis la chute de Morsi. Le rejet massif de la politique des Frères musulmans par la population égyptienne est un facteur encourageant. Mais à côté il y a beaucoup de signes négatifs. Les progrès de l’État islamique en Irak en sont un des plus criants. La barbarie des actes, leur cruauté fait apparaître l’aspect le plus sombre de ces forces du mal, ces forces démoniaques, ces nouvelles armées du totalitarisme. Une question se pose : « comment se fait-il que l’armée irakienne, pourtant très supérieure en effectifs et en armement, ait été si facilement balayée ? » s’interroge Gil Mihaely dans le journal Causeur. Son article tente d’y répondre en recherchant les causes profondes de cette débâcle dans l’histoire irakienne : les échecs successifs de cette armée, d’abord dans les 8 ans de guerre avec l’Iran (elle n’en sort pas vaincue mais pas non plus vainqueur, plutôt exsangue) puis sa défaite de 1991 lors de la 1ère guerre du golfe et sa piteuse retraite du Koweït, enfin l’offensive américaine de 2003.

L’erreur de Bush

printemps arabe rené le honzecQuand on voit ce qui se passe actuellement avec l’État islamique, on se dit que les troupes américaines n’auraient jamais dû quitter l’Irak et que la politique d’Obama, contrairement à celle de Bush, a laissé ce pays sans défense face aux barbares islamistes. Mais justement Obama est en train de changer de politique. De nouveau une coalition internationale se met en place avec pour objectif seulement des frappes aériennes pour le moment. Pour le moment. Pourront-ils éviter de continuer cette guerre par d’autres moyens ? Personnellement j’en doute. En outre trois facteurs me permettent d’espérer.

D’une part ces djihadistes n’ont pas suivi un jeu très habile, une « stratégie d’occupation et d’empire » et « n’ont pas mis longtemps pour s’aliéner les populations qu’ils contrôlaient par leur cruauté, leur fanatisme… leur absence totale de subtilité politique » écrit Mihaely. Ils ont ainsi les Irakiens (et surtout les kurdes) contre eux.

D’autre part sur le plan international ils font aussi l’unanimité contre eux, même la Russie, anti-islamiste depuis toujours, et l’Iran chiite, opposé bien sûr aux djihadistes sunnites. Les américains ont annoncé qu’ils les poursuivraient même en Syrie. On voit ainsi se profiler un retour de la realpolitik : même s’ils n’osent pas encore le dire, l’idée est qu’il vaut mieux avoir un dictateur sanguinaire (Bachar El Assad) mais protégeant les minorités et imposant un minimum de sécurité dans certaines zones plutôt que ces barbares criminels prêts aux pires atrocités.

Enfin les réserves considérables de pétrole de l’Irak ainsi que tous les enjeux stratégiques de ce pays peuvent expliquer qu’il serait dangereux que son trésor tombe en de telles mains. Grâce à cette manne ces fous d’Allah pourraient alors organiser des attentats en Europe ou en Amérique grâce aux individus qu’ils recrutent chez nous et dont ils se serviraient un peu comme chair à canon. Pour toutes ces raisons je n’ai pas l’impression que la coalition internationale les laissera continuer.

Il y a bien d’autres signes négatifs (la secte Boko Haram au Nigeria, la prolifération du terrorisme en Lybie par exemple). Et pourtant, malgré tout, ces événements me semblent, avec le recul, plus les expressions d’un sursaut hystérique de fanatiques face à un mouvement inexorable qui leur échappe. C’est pourquoi il ne sert à rien d’être conciliant car ils ne connaissent qu’un principe : « si tu es mouton, je suis lion ; si tu es lion je suis mouton » : le contraire même du christianisme. Et c’est le dernier facteur positif : l’échec de la politique pro-arabe de la France. Elle aurait pu nous servir si elle avait été conforme à nos intérêts. Or que nous a-t-elle apporté ? Pas grand-chose. On vient d’en avoir la démonstration lorsque les émirats arabes unis (E.A.U.) ont en définitive choisi de confier aux sud-coréens la construction d’une centrale nucléaire. Alors qu’Areva et EDF étaient pourtant les meilleurs ! Dans le nucléaire nous sommes bons c’est sûr. Bons mais peut-être pas les moins chers. Quand on a des vrais choix à faire, technologiques et économiques, la politique est souvent mise au rancart et il ne sert à rien de faire les gestes politiques.

Ce serait intéressant d’ailleurs de faire un jour l’inventaire des cas où les choix des États ont été influencés par des considérations politiques plutôt que par des considérations économiques. Il y en a à mon avis très peu.