Impôts, cotisations : la tonte des moutons et ses conséquences

Moutons (Crédits bibendum84, licence Creative Commons)

Le salarié français coûte cher mais gagne peu. Une analyse de cet apparent paradoxe.

Par Kevan Saab.

Moutons (Crédits bibendum84, licence Creative Commons)

Il est parfois difficile d’expliquer à nos concitoyens que le travailleur français coûte trop cher par rapport à son homologue allemand, anglais ou américain. En effet, on vous répondra souvent que le travailleur français moyen ne rapporte à la maison qu’un maigre pécule chaque mois et qu’on peut difficilement lui demander d’accepter de faire un trait sur une partie de sa paie pour améliorer la compétitivité de son entreprise. Difficile de ne pas être entièrement d’accord avec cet argument quand les statistiques de l’INSEE confirment cette paupérisation alarmante des salaires :

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Comme le montrent les chiffres de l’INSEE, le revenu salarial net des 20% des Français les plus pauvres ne dépasse pas 770 euros par mois. Pour la classe moyenne maintenant, c’est-à-dire les individus des déciles 3 à 7, le revenu salarial net moyen s’établit à 18 444 euros, soit 1 537 euros par mois. Rappelons que le smic net s’établit à environ 1 120 euros par mois, ce qui signifie que la classe moyenne française évolue plus ou moins au niveau du salaire minimum. Dure réalité pour un pays qui prétend garder son rang historique de cinquième économie mondiale. Enfin, en ce qui concerne la classe « aisée », soit les 20% des Français avec les plus hauts revenus de ce classement, l’entrée au club s’obtient avec un salaire net de seulement 2 363 euros, soit plus ou moins deux fois le smic net. Bref, le constat est sans équivoque : si le salarié français coûte cher à son employeur ce n’est pas lui qui en fin de compte en voit les fruits sur son compte bancaire, bien au contraire.

Évidemment, quiconque s’accorde le temps de lire minutieusement son bulletin de paie ou bien encore son avis d’imposition devinera sans problème où disparaissent ces montants mirobolants que son employeur mentionne et dont ses versements de salaires ne montrent aucune trace. Eh oui, derrière ces multiples lignes indéchiffrables obscurcissant nos fiches de paie et avis d’imposition se cache toute une batterie d’entités publiques ou parapubliques. Du Trésor Public à la CNAM, en passant par l’ARRCO, l’AGIRC et ainsi de suite, l’ensemble des ponctions effectuées pointent vers un seul et même coupable : l’État.

La récente étude du cabinet d’audit et de conseil BDO donne la mesure de l’ampleur de la fiscalité pesant sur le travail :

Figure 1 : Infographie du Figaro tirée de l’étude du cabinet BDO

 

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Pour un revenu net de 35 000 euros par an, soit un peu moins de 3 000 euros par mois, le travailleur français aura payé directement ou indirectement à l’État plus de 30 000 euros. En conséquence, notre travailleur aura coûté au total à son employeur environ 65 000 euros par an si on reconstitue son salaire complet, c’est-à-dire la somme de son salaire net et de toutes les ponctions étatiques (impôt sur le revenu, cotisations salariales et cotisations patronales).

Mettons-nous du côté de l’employeur maintenant, et intéressons-nous au coût total pour l’employeur d’un salarié gagnant respectivement 50 000, 100 000 puis 1 000 000 d’euros brut. Notez que les calculs fiscaux pour l’impôt sur le revenu se basent sur l’hypothèse d’un couple avec deux enfants à charge.

Figure 2 : Coût total pour l’employeur et distribution de la fiscalité pour un salaire brut  de :
a) 50 000 €   b) 100 000 €    c) 1 000 000 €

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Vous l’aurez compris, dans tous les cas de figure, l’écart de coût pour une entreprise entre un salarié français et un salarié anglais, norvégien, suisse, italien, espagnol, allemand ou encore hollandais est absolument colossal.

Bien évidemment, les entreprises françaises ne vivent pas dans une bulle. Si elles ont des coûts plus importants que leurs concurrentes internationales, les effets sont immédiats : elles perdent des parts de marché, l’activité baisse, les profits chutent et les licenciements débutent. C’est une mort relativement rapide pour l’entreprise. Évidemment, tout chef d’entreprise tente coûte que coûte d’éviter un tel scénario. Alors plutôt que de répercuter entièrement ses surcoûts sur les prix de ses produits, il tentera souvent d’en partager le fardeau sur l’ensemble des acteurs de l’entreprise : sur les salariés d’abord, en proposant des salaires nets souvent inférieurs à ceux que l’on peut espérer à qualifications comparables chez nos voisins européens, sur les investisseurs en comprimant sa marge de profit, et enfin sur l’entreprise en limitant ses investissements, en recherche et développement notamment.

Résultat de cette fuite en avant : les entreprises françaises affichent des marges de profit parmi les plus basses dans l’OCDE, l’industrie française a complètement loupé sa montée en gamme et peine à se démarquer en matière de prix et de qualité, comme dans l’automobile par exemple, où des leaders historiques comme Renault et PSA mordent la poussière face à la concurrence européenne, Allemagne en tête. Bien sûr, l’agonie est plus longue quand on rabote à droite et à gauche mais l’issue reste néanmoins fatale. À long terme le déficit d’innovation, de qualité, de rentabilité et de ressources humaines se solde toujours par le même résultat : la faillite.

Figure 3 : Peu importe la stratégie, en cas de déficit chronique de compétitivité, l’issue est toujours la faillite.

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Comme nous l’avons vu, compétitivité des entreprises et hausses des salaires nets ne s’opposent pas en France. Au contraire, il est urgent d’imposer une politique de restauration de la compétitivité des entreprises ET des salaires nets en comprimant fortement les cotisations salariales, patronales et l’impôt sur le revenu. Bref, en imposant une cure d’austérité à l’État et non aux entreprises et aux particuliers. En effet, comme le montre très bien le graphique suivant, le mammouth étatique a depuis 40 ans complètement oblitéré à la fois la hausse naturelle des salaires nets pour les salariés et la compétitivité de l’industrie française avec pour conséquences un chômage de masse et une croissance imperturbablement atone.

Figure 4 : Graphique produit par Acrithène, voir ici. On notera le creusement de l’écart entre salaire net et salaire complet depuis 40 ans, et en conséquence la très maigre croissance du salaire net observée en France sur cette période.

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Comme à l’accoutumée en France, quiconque s’attaque à la dépense publique est aussitôt accuser de mettre en danger le « modèle français ». Un argument ô combien ridicule quand on connaît, d’une part, la performance dudit modèle dans quasiment tous les classements internationaux, et que, d’autre part, on a eu la chance de visiter d’autres pays et d’observer d’autres modèles. De fait, le modèle français est un fiasco total sur la quasi-totalité des sujets pour lesquels l’OCDE publie une étude, au point que les gouvernements français ont pris l’habitude d’habilement esquiver les comparaisons entre pays.

Il est donc grand temps que les défenseurs du « modèle français » cessent de prendre les Français pour des moutons. Aucune raison sociale ne peut justifier une tonte aussi systématique et sournoise de la richesse produite par les travailleurs français. Aucune raison économique ne peut justifier une telle saignée de l’économie française et de ses acteurs. Enfin, aucune raison morale ne peut justifier que l’État s’accapare près de la moitié des richesses produites chaque année.