Qui pour aider la Culture en France ?

Fleur Pellerin (Crédits : Ophelia Noor, licence CC-BY-NC-SA 2.0)

Il est bien difficile de s’attarder sur l’actualité franco-française parcourue qu’elle est de bourrasques médiatiques provoquées par les « révélations » de l’ex-concubine du président ex-normal. Mais alors même que le pays feint de découvrir l’ampleur du cynisme et de la mesquinerie de Hollande, la vie gouvernementale continue son petit train-train quotidien fait de décisions maladroites et de déclarations confuses. Dernièrement, c’est Fleur Pellerin qui a sacrifié à l’exercice.

le changement c'est sans dent

Parce que maintenant, Fleur Pellerin, c’est la ministre de la Culture, ce qui, normalement, donne à ses paroles un peu plus d’importance que les petites déclarations rigolotes qu’elle faisait jusqu’à présent dans différents domaines. Eh oui, rappelez-vous : elle fut ministre déléguée des PME et du numérique sous Ayrault, puis secrétaire d’état au commerce extérieur sous le premier gouvernement Valls avant de se retrouver ministre de la Culture, à la faveur des propos fracassants de Montebourg qui valurent de se faire débarquer au frétillant impétrant, à l’éternel stagiaire Hamon et à sa copine Filippetti, laissant ainsi une place toute chaude pour l’énarque Fleur. Comme quoi, on peut très bien s’occuper des PME, du numérique, puis du commerce extérieur sans que cela gêne pour récupérer la Culture ou, finalement, n’importe quoi d’autre.

Décidément, nos politiciens sont vraiment remplaçables au pied levé, ce qui donne au passage une assez juste idée de leur valeur ajoutée dans un gouvernement.

Mais bon, comme on parle d’un ministère dont le budget (7,26 milliards d’euros en 2014) est très comparable à celui de la Justice (7,82 milliards d’euros pour 2014), écoutons plus attentivement ce que Fleur nous dit, pendant que les autres ministres, empêtrés dans une communication incompréhensible, vont de pirouettes en renoncements ou se font virer pour impayés fiscaux. Et ça tombe bien, puisqu’elle a pris la parole dans le cadre d’un entretien sur Radio-France où, interrogée par le journaliste sur la (terrible) baisse de budget subie par son ministère, elle a clairement expliqué vouloir se battre pour le conserver au niveau qu’il atteint actuellement.

Et ce budget risque bien de poser des petits soucis. En effet, l’inflation refuse méchamment de gonfler. Ceci entraîne chez Sapin la production nerveuse de grosses gouttes de résine lorsqu’il s’agit d’établir les prévisions de croissance et d’économies, et, mécaniquement, va provoquer un manque à gagner dans les caisses audio-visuelles, abondées notamment par une redevance dont l’assiette et la quotité n’augmentent jamais assez vite. Dilemme : que peut bien faire Pellerin pour résoudre ce résineux problème (qui risque en fait de se reproduire pour tous ses postes de dépenses) ?

pellerin karaoke : money for nothing

Elle peut toujours augmenter la redevance (difficulté:★, impact financier:★★, impopularité:★★★★★), étendre la redevance à tous pleins de supports rigolos, allant de la tablette aux smartphones en passant par l’internet en général (difficulté:★★★★, impact financier:★, impopularité:★★★★★) ou … autoriser le retour de la publicité sur les chaînes publiques (difficulté:★, impact financier:★★, impopularité:★★). Comme on le comprend, le chemin est étroit pour équilibrer ce nom d’une pipe de budget, et il va falloir probablement panacher ces idées, par exemple en faisant sponsoriser les Cerfas de la redevance audiovisuelle par des publicités colorées, ou ajouter une nouvelle taxe amusante sur les supports numériques, qui viendra s’additionner à celle, parfaitement ridicule, pour copie privée. Rappelez-vous : en France, quand on veut taxer, on trouve toujours une bonne raison de le faire et plutôt deux fois qu’une.

oooh filocheEt bien évidemment, la solution un peu fofolle qui consisterait à diminuer les budgets pour coller aux rentrées effectives (difficulté:★★★★★★★★★★, impact financier:★★★★★★, impopularité:★) n’a pas été évoquée dans l’interview et a prudemment été laissée de côté, parce qu’il ne faudrait pas non plus raconter n’importe quoi. Réduire un budget pour l’ajuster aux ressources réellement disponibles, ce serait le début d’un dégonflement de l’enflure administrative qui tient lieu d’État en France, et ça, vous n’y pensez pas, non mais ooOoOh. La piscine culturelle, bien que percée, continuera donc à se remplir de l’argent du contribuable avec un rythme au moins aussi soutenu.

En tout cas, une chose est certaine et Fleur l’a bien expliquée : il est hors de question de remettre en cause le statut des intermittents du spectacle. De la même façon qu’il est impossible d’envisager de diminuer un budget pour s’adapter à une période de vaches maigres (et je ne parle pas spécifiquement de Pellerin, ici), l’idée même d’une réforme d’ampleur pour le statut qui défraye régulièrement la chronique sera bien vite repoussée, reléguant le mot même de réforme dans le coffre-fort des abominations indignes du Parti Socialiste dans lequel on trouve « rigueur », « équilibre budgétaire », « propriété privée » et bien sûr « libéralisme ».

pellerin et le budget serré

Pellerin étant moins dogmatique que l’Onomatopée Orélifilipéti, on peut raisonnablement espérer que son ministère ne sera pas le tremplin d’une énième campagne rabique contre les multinationales culturelles comme ce fut précédemment le cas contre Netflix ou Amazon, avec les résultats comico-consternants qu’on connaît (Netflix est parti s’installer au Luxembourg, et Amazon a finalement facturé ses envois 1 centime d’euros, ridiculisant la pauvre ministre). Cependant, entre les intermittents, les lobbyistes cultureux et les budgets déficitaires de l’audio-visuel, on comprend qu’elle aura fort à faire pour simplement rester à l’abri des tempêtes médiatiques.

Et alors que s’interrogent stupidement certains dinosaures, engoncés dans un goudron idéologique qui les conservera, immobiles et fossilisés, jusqu’à leur exhumation pour des musées dans quelques siècles, pour savoir « qui arrêtera Amazon, le voyou », on peut souhaiter que ce ne sera pas Pellerin qui, peut-être, évitera ainsi les bouffonneries de la précédente ministre, de même qu’on peut aussi souhaiter qu’elle ne se fixe aucun but politique quelconque concernant la Culture en France.

En effet, quoi de mieux, pour cette Culture, que le but, fort modeste mais si difficile à atteindre, de ne plus imposer un art au détriment d’un autre et donc de laisser les individus libres de choisir ce qui est bon pour eux, avec leurs propres moyens ? La Culture ne s’est-elle jamais mieux portée que lorsqu’elle ne souffrait pas de voir les gros doigts du ministère s’occuper de l’arroser de subventions aux mille et un cerfas attachés ? Ne s’est-elle pas révélée au pic de sa créativité alors que le ministère n’était qu’un petit secrétariat, à peine muni de quelques ronds-de-cuir tout juste bons à délivrer quelques médailles et de petits discours pompeux pour flatter quelques égos ? Et puis, en ces temps de disette budgétaire, n’est-il pas franchement temps de rendre au peuple plus de sept milliards d’euros qu’il saura certainement utiliser à bon escient, sauf à le considérer comme – justement – inculte et idiot, ce qui serait tout de même un comble après toutes ces années de folles dépenses et d’investissements dans sa culture, justement, et un terrible aveu d’échec pour les 50 années de politiques publiques culturelles en la matière ?

Et puis finalement, qui peut mieux aider la Culture du peuple français que le peuple français lui-même, débarrassé de la direction autoritaire, contraignante et forcément arbitraire d’un ministère ? Allons, Fleur, faites un geste : privatisez ce qui peut l’être, abandonnez ce qui doit l’être, et rendez tous ces milliards aux Français qui en ont bien besoin actuellement.
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