Institutions ou valeurs ? Comment expliquer le décollage économique de l’Europe à partir du XVIIIème siècle

Le Syndic de la guilde des drapiers par Rembrandt Bourgeois Hollande (Image libre de droits)

La question de savoir ce qui a permis le décollage économique commencé en Europe à la fin du XVIIIème siècle n’en finit pas d’occuper les historiens et les économistes.

La question de savoir ce qui a permis le décollage économique commencé en Europe à la fin du XVIIIème siècle n’en finit pas d’occuper les historiens et les économistes. Elle n’a pas qu’un intérêt académique car au-delà, elle renvoie aux causes permettant le développement d’innovations. Regardons les termes du débat.

Par Philippe Silberzahn.

bourgeois dignityIl n’est pas possible de résumer ici les différentes thèses expliquant pourquoi le décollage économique (1ère révolution industrielle) a eu lieu en Europe et au XVIIIème siècle. Certains mettent en avant l’explosion de la connaissance scientifique, mais l’Europe ne fut pas la première à avoir connu un tel développement : le monde arabe et avant lui la Chine en avaient connu également. D’autres mettent en avant l’importance de la diversité du continent européen : unité culturelle mais diversité politique qui permettait au monde marchand de quitter un pays devenu hostile pour aller trouver refuge dans un autre, pas trop éloigné ni géographiquement, ni culturellement. Cette thèse intéressante est notamment défendue par Eric Jones dans son excellent livre The European miracle. Une autre thèse, dite néo-institutionnaliste, défend l’idée que c’est l’affirmation des droits et le développement d’institutions marchandes reconnues, plus ou moins volontairement, par l’autorité politique et religieuse, qui ont permis ce développement.

Notamment, l’affirmation du droit de propriété permet de dégager un espace où l’autorité politique arbitraire n’a plus prise car il est défendu par une autre autorité, qui s’affirme également de plus en plus à partir de la renaissance, l’autorité judiciaire. De cette thèse se dégage une prescription qui veut que pour permettre le développement économique, il faut agir sur les institutions et les renforcer, voire les créer quand elles n’existent pas encore, en bouchant, pour ainsi dire, les trous qui peuvent exister dans un paysage institutionnel.

La dignité bourgeoise

Le Syndic de la guilde des drapiers par Rembrandt Bourgeois Hollande (Image libre de droits)Cette thèse est critiquée par une chercheuse, Deirdre McCloskey. Elle observe que les institutions que les néo-institutionnalistes voient émerger à partir de la Renaissance, existaient en fait depuis fort longtemps, et que notamment le droit de propriété est très ancien. Même si son respect n’a pas été universel, c’est le moins que l’on puisse dire, il a quand-même existé constamment depuis longtemps, en particulier en Grande-Bretagne depuis Guillaume ; or si la Grande-Bretagne est précisément le pays de la révolution industrielle, cette dernière ne démarre qu’à la toute fin du XVIIème siècle. Si cette révolution n’était qu’affaire d’institutions, elle aurait dû démarrer bien avant. Ce qui change en fait à cette époque, observe McCloskey, ce n’est pas le cadre institutionnel, qui évolue constamment depuis plusieurs siècles, mais les valeurs : pour la première fois à cette époque, les valeurs bourgeoises (enrichissement, promotion au mérite, prise de risque, entrepreneuriat, non importance du statut de naissance, etc.) deviennent respectables. C’est ce que McCloskey appelle « la dignité bourgeoise ». Dès lors que ces valeurs deviennent socialement acceptables, les talents peuvent y souscrire et au lieu d’essayer de rejoindre l’ancien monde aristocratique d’une façon ou d’une autre, notamment par la carrière militaire ou ecclésiastique, les ambitieux rejoignent le monde économique, permettant ainsi la révolution industrielle.

Cette théorie est séduisante ; on voit un phénomène similaire à l’œuvre en France : il y a encore vingt ans, un entrepreneur, c’était un entrepreneur des travaux publics. Les ambitieux visaient les grandes écoles, et derrière, les grandes entreprises ou les administrations ; ceux qui devenaient entrepreneurs le faisaient souvent par défaut et n’étaient guère reconnus sauf s’ils faisaient fortune, auquel cas on les jalousait. Aujourd’hui, être entrepreneur est devenu non seulement socialement accepté, mais plus encore valorisé. Il n’est pas d’école qui n’ait son incubateur et son cours d’entrepreneuriat, et les entrepreneurs sont partout alors que s’enchaînent les Startup week-ends et autres concours de création d’entreprise. Il ne fait pas de doute que cette reconnaissance sociale, si elle n’est pas nécessairement un moteur, enlève au moins des barrières au développement de l’entrepreneuriat en France. On peut voir venir le jour où, même en France, un entrepreneur aura plus de prestige qu’un ministre.

La thèse de l’importance des valeurs est également importante pour les entreprises existantes : si on la suit, on peut imaginer qu’une entreprise désirant favoriser l’innovation en son sein aura intérêt à ne pas négliger cet aspect de reconnaissance symbolique, de faire en sorte que l’attitude innovante y soit socialement reconnue et encouragée.

Aujourd’hui l’entreprise

La thèse de McCloskey a le mérite de montrer l’importance des valeurs dans le développement d’une attitude systématique d’innovation et d’entrepreneuriat et, encore une fois, ce phénomène est particulièrement à l’œuvre dans notre pays actuellement.

Il faut toutefois la nuancer : d’une part les valeurs n’expliquent pas tout ; Florence était une ville de marchands et pourtant la révolution industrielle n’y est pas née. D’ailleurs, l’une des questions que pose la révolution industrielle est de comprendre pourquoi certaines sociétés très marchandes restent au stade marchand et ne passent pas à l’étape industrielle. Ensuite, la thèse ne nous dit pas d’où viennent ces valeurs et pourquoi elles évoluent : sont-elles le produit de ces institutions ? Leur reflet ? Peut-être Anthony Giddens peut-il nous éclairer sur la question… Pourquoi être entrepreneur devient-il respectable, voire prestigieux, en France aujourd’hui ? Enfin, et de manière plus importante, on ne peut pas faire une croix sur l’importance du cadre institutionnel. Un entrepreneur, si doué soit-il et si admiré soit-il, ne pourra rien si le cadre institutionnel le bloque ou lui est hostile (voir par exemple la fameuse question des seuils sociaux en France, typique d’un tel blocage institutionnel). Les institutions ne sont peut-être pas à l’origine de la révolution industrielle, mais sans leur évolution une telle révolution peut être tuée dans l’œuf.

Particulièrement dans le cas d’une entreprise, cela revient à dire qu’il ne suffira pas de favoriser la créativité et d’encourager officiellement l’innovation ; il faudra également mettre en place les bons dispositifs managériaux pour que les innovations aillent à leur terme.


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