Institutions ou valeurs ? Comment expliquer le décollage économique de l’Europe à partir du XVIIIème siècle

La question de savoir ce qui a permis le décollage économique commencé en Europe à la fin du XVIIIème siècle n’en finit pas d’occuper les historiens et les économistes.

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Le Syndic de la guilde des drapiers par Rembrandt Bourgeois Hollande (Image libre de droits)

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Institutions ou valeurs ? Comment expliquer le décollage économique de l’Europe à partir du XVIIIème siècle

Publié le 26 août 2014
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La question de savoir ce qui a permis le décollage économique commencé en Europe à la fin du XVIIIème siècle n’en finit pas d’occuper les historiens et les économistes. Elle n’a pas qu’un intérêt académique car au-delà, elle renvoie aux causes permettant le développement d’innovations. Regardons les termes du débat.

Par Philippe Silberzahn.

bourgeois dignityIl n’est pas possible de résumer ici les différentes thèses expliquant pourquoi le décollage économique (1ère révolution industrielle) a eu lieu en Europe et au XVIIIème siècle. Certains mettent en avant l’explosion de la connaissance scientifique, mais l’Europe ne fut pas la première à avoir connu un tel développement : le monde arabe et avant lui la Chine en avaient connu également. D’autres mettent en avant l’importance de la diversité du continent européen : unité culturelle mais diversité politique qui permettait au monde marchand de quitter un pays devenu hostile pour aller trouver refuge dans un autre, pas trop éloigné ni géographiquement, ni culturellement. Cette thèse intéressante est notamment défendue par Eric Jones dans son excellent livre The European miracle. Une autre thèse, dite néo-institutionnaliste, défend l’idée que c’est l’affirmation des droits et le développement d’institutions marchandes reconnues, plus ou moins volontairement, par l’autorité politique et religieuse, qui ont permis ce développement.

Notamment, l’affirmation du droit de propriété permet de dégager un espace où l’autorité politique arbitraire n’a plus prise car il est défendu par une autre autorité, qui s’affirme également de plus en plus à partir de la renaissance, l’autorité judiciaire. De cette thèse se dégage une prescription qui veut que pour permettre le développement économique, il faut agir sur les institutions et les renforcer, voire les créer quand elles n’existent pas encore, en bouchant, pour ainsi dire, les trous qui peuvent exister dans un paysage institutionnel.

La dignité bourgeoise

Le Syndic de la guilde des drapiers par Rembrandt Bourgeois Hollande (Image libre de droits)Cette thèse est critiquée par une chercheuse, Deirdre McCloskey. Elle observe que les institutions que les néo-institutionnalistes voient émerger à partir de la Renaissance, existaient en fait depuis fort longtemps, et que notamment le droit de propriété est très ancien. Même si son respect n’a pas été universel, c’est le moins que l’on puisse dire, il a quand-même existé constamment depuis longtemps, en particulier en Grande-Bretagne depuis Guillaume ; or si la Grande-Bretagne est précisément le pays de la révolution industrielle, cette dernière ne démarre qu’à la toute fin du XVIIème siècle. Si cette révolution n’était qu’affaire d’institutions, elle aurait dû démarrer bien avant. Ce qui change en fait à cette époque, observe McCloskey, ce n’est pas le cadre institutionnel, qui évolue constamment depuis plusieurs siècles, mais les valeurs : pour la première fois à cette époque, les valeurs bourgeoises (enrichissement, promotion au mérite, prise de risque, entrepreneuriat, non importance du statut de naissance, etc.) deviennent respectables. C’est ce que McCloskey appelle « la dignité bourgeoise ». Dès lors que ces valeurs deviennent socialement acceptables, les talents peuvent y souscrire et au lieu d’essayer de rejoindre l’ancien monde aristocratique d’une façon ou d’une autre, notamment par la carrière militaire ou ecclésiastique, les ambitieux rejoignent le monde économique, permettant ainsi la révolution industrielle.

Cette théorie est séduisante ; on voit un phénomène similaire à l’œuvre en France : il y a encore vingt ans, un entrepreneur, c’était un entrepreneur des travaux publics. Les ambitieux visaient les grandes écoles, et derrière, les grandes entreprises ou les administrations ; ceux qui devenaient entrepreneurs le faisaient souvent par défaut et n’étaient guère reconnus sauf s’ils faisaient fortune, auquel cas on les jalousait. Aujourd’hui, être entrepreneur est devenu non seulement socialement accepté, mais plus encore valorisé. Il n’est pas d’école qui n’ait son incubateur et son cours d’entrepreneuriat, et les entrepreneurs sont partout alors que s’enchaînent les Startup week-ends et autres concours de création d’entreprise. Il ne fait pas de doute que cette reconnaissance sociale, si elle n’est pas nécessairement un moteur, enlève au moins des barrières au développement de l’entrepreneuriat en France. On peut voir venir le jour où, même en France, un entrepreneur aura plus de prestige qu’un ministre.

La thèse de l’importance des valeurs est également importante pour les entreprises existantes : si on la suit, on peut imaginer qu’une entreprise désirant favoriser l’innovation en son sein aura intérêt à ne pas négliger cet aspect de reconnaissance symbolique, de faire en sorte que l’attitude innovante y soit socialement reconnue et encouragée.

Aujourd’hui l’entreprise

La thèse de McCloskey a le mérite de montrer l’importance des valeurs dans le développement d’une attitude systématique d’innovation et d’entrepreneuriat et, encore une fois, ce phénomène est particulièrement à l’œuvre dans notre pays actuellement.

Il faut toutefois la nuancer : d’une part les valeurs n’expliquent pas tout ; Florence était une ville de marchands et pourtant la révolution industrielle n’y est pas née. D’ailleurs, l’une des questions que pose la révolution industrielle est de comprendre pourquoi certaines sociétés très marchandes restent au stade marchand et ne passent pas à l’étape industrielle. Ensuite, la thèse ne nous dit pas d’où viennent ces valeurs et pourquoi elles évoluent : sont-elles le produit de ces institutions ? Leur reflet ? Peut-être Anthony Giddens peut-il nous éclairer sur la question… Pourquoi être entrepreneur devient-il respectable, voire prestigieux, en France aujourd’hui ? Enfin, et de manière plus importante, on ne peut pas faire une croix sur l’importance du cadre institutionnel. Un entrepreneur, si doué soit-il et si admiré soit-il, ne pourra rien si le cadre institutionnel le bloque ou lui est hostile (voir par exemple la fameuse question des seuils sociaux en France, typique d’un tel blocage institutionnel). Les institutions ne sont peut-être pas à l’origine de la révolution industrielle, mais sans leur évolution une telle révolution peut être tuée dans l’œuf.

Particulièrement dans le cas d’une entreprise, cela revient à dire qu’il ne suffira pas de favoriser la créativité et d’encourager officiellement l’innovation ; il faudra également mettre en place les bons dispositifs managériaux pour que les innovations aillent à leur terme.


Sur le web.

À lire aussi sur Contrepoints : Aux origines de la révolution industrielle : les vertus du libéralisme historique

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  • Le décollage économique a lieu en Europe au 15-16ème siècle avec la découverte de l’Amérique, et non pas au 18ème siècle.

    Ce sont dans les ateliers construisant les gigantesques bateaux nécessaires pour traverser l’océan que sera inventé la manufacture et les prémisses de l’industrie. Ce sont dans ces ateliers que pour la première fois de l’Histoire de l’humanité, on va voir des milliers d’ouvriers travailler à la chaîne côte à côte sous la direction d’un maître d’oeuvre.

    C’est aussi dans ce cadre là que va naître le Capitalisme contemporain, avec l’apparition de la toute première entreprise multinationale, fonctionnant par action/obligation, la VOC hollandaise qui fera naître mondialisation et Capitalisme grâce au commerce triangulaire (commerce des esclaves) :
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Compagnie_n%C3%A9erlandaise_des_Indes_orientales

    Concernant le droit de propriété privé et de commerce, l’auteur fait un très grave contre-sens historique.

    La réforme du concept de propriété privée qui va permettre l’émergence du Capitalisme libéral (en opposition au Capitalisme bureaucratique allemand) est mise en place par John Lock, puis affinée par David Hume.

    Cette réforme consiste précisément à affaiblir la propriété privée telle qu’elle était défini par l’aristocratie et les catholiques (droit du premier arrivant, droit de succession, etc.). En effet, pour justifier le droit de la couronne d’Angleterre de confisquer les terres des Indiens d’Amérique, John Lock puis David Hume vont fonder la propriété privée sur le travail. C’est de par le travail qu’on peut se dire propriétaire. Ainsi, les indiens d’Amériques qui ne cultivaient pas leurs terres ne pouvaient pas s’en prétendre propriétaire :

    Il s’agit de la « Labor Theory of Property » :
    http://en.wikipedia.org/wiki/Labor_theory_of_property
    http://plato.stanford.edu/entries/property/

    Cette affaiblissement du concept de propriété privée va libérer les entrepreneurs (les colons US), et permettre la première véritable révolution industrielle de se produire aux USA.

    Car il faut être clair et honnête : les révolutions industrielles en Europe ne sont que des ébauches, elles n’ont concerné qu’un très faible pourcentage de la population. C’est aux USA que la Révolution Industrielle sera totale.

    • Très intéressant tous ça !

      Personnellement je pense que cela s’est joué aussi sur un plan plus philosophique avec l’émergence de deux courants de pensées:

      – la libre-pensée, la pensée qui écarte l’hypothèse dieu sans pour autant la remettre forcément en cause permet l’émancipation et une révolution copernicienne des sciences. Celle-ci va innover et apporter de nouveaux outils technologique et économique.
      Ainsi on sort de la vision qualitative aristotélicienne traditionnelle pour entre dans une science quantitative.

      – le machiavélisme qui permet l’exercice du pouvoir indépendamment des conceptions morales et qui prône l’efficience maximum du pouvoir politique.

      • Selon moi ce n’est pas la libre-pensée mais la laïcité (au sens chrétien) qui libère l’esprit.
        En effet le christianisme distingue le spirituel du temporel, et d’un point de vue pratique il borne le premier domaine à l’anthropologie (la vision de l’homme), ce qui laisse au second un champ infini.

        Or cela va plus loin que la libre-pensée, car celle-ci n’interdit pas de chercher à figer le savoir – une tendance humaine qu’il est nécessaire de combattre pour progresser.
        La pragmatisme appliqué aux choses est bien la seule attitude compatible avec le christianisme, et avec le temps il devait finir par propulser les sciences et l’industrie.

  • « On peut voir venir le jour où, même en France, un entrepreneur aura plus de prestige qu’un ministre. »
    Vu comment les ministres mettent les bouchées doubles pour se rendre pitoyables, ça ne devrait pas tarder.

  • « Certains mettent en avant l’explosion de la connaissance scientifique […] le monde arabe et avant lui la Chine en avaient connu également. »

    Affirmation erronée selon moi.
    La diffusion du savoir scientifique, la taille de la communauté scientifique, et l’ampleur de l’ouverture à la science sont à mon avis sans commune mesure.

    Dans What Went Wrong, Bernard Lewis livre de nombreux témoignages au sujet du contraste entre l’ouverture d’esprit générale des occidentaux et la fermeture qui prévalait chez les musulmans.

    Les fameux procès de Galilée sont aussi très significatifs de l’ampleur de l’ouverture qui régnait au début du 17e siècle en Italie. Certes il en montre les limites, mais justement, il faut les considérer avec objectivité plutôt que céder à l’extrémisme en condamnant leur existence même.
    Or, le pape lui a demandé de vulgariser ses thèses, qu’il professait librement, dans un livre.
    On constate donc que pour déclencher une réaction, il avait fallu réunir deux conditions:
    – Entreprendre de changer la culture,
    – Risquer de remettre en cause la vision de l’homme (pas moins que sa place au centre de la Création)
    Encore n’ont-elles pas été aussi décisives que la malchance et la maladresse.
    Au surplus, on sait notamment par Blaise Pascal, contemporain des faits, que le reste de l’Europe était encore plus ouvert.

    Cette ouverture à la science existait-elle dans les autres civilisations ?
    Certainement pas – et du reste l’essor des sciences en Europe en serait inexplicable.

    • D accord avec votre analyse concernant les autres civilisations
      Mais vous manquer un peu de nuance quand vous parler d Occident
      Il y a deux occidents
      Celui d obédience ou de  » culture  » protestante qui a permit l émergence du pragmatisme, de la contestation de la tutelle religieuse, de l usure ( banque), des premières sociétés a responsabilité limitée , bref de l émergence de la libre entreprise et l essentiel des sciences

      Et puis l occident latin de culture catholique, qui a faiblement participé a cette émergence
      ( hormis quelques individualités)

  • La base du développement économique étant le respect des droits fondamentaux de l’individu, c’est parce qu’ils ont commencé à être respecté en europe (droit de propriété et droit d’expression) que l’europe s’est développée.

    Il est facile de voir que le développement économique décole en premier en GB, là ou le respect de l’individu a été en premier respecté…

    Mais pourquoi en Europe ?

    Peut-être le christianisme, religion de l’individu et du libre arbitre ? Peut-être l’empire romain, fondateur du droit ?

  • Les commentaires sont fermés.

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