Dépasser le dépassement : ce que nous apprend la nature

L’humanité, depuis le 18 août, vivrait à crédit auprès de la planète. La seule solution pour dépasser le dépassement, ce n’est pas qu’il y ait plus d’État, mais qu’il n’y ait plus d’État.

Par Baptiste Créteur.

 

écologie credits denis adam de villiers (licence creative commons)

 

Selon l’ONG Global Footprint Network, le 18 août marquerait pour 2014 le « Jour du Dépassement » : à partir de cette date, l’humanité vit à crédit, consommant plus de ressources que la planète n’en produit et produisant plus de déchets (ici, principalement le CO2) qu’elle n’en absorbe.

L’idée d’un tel calcul est, en soi, intéressante, mais semée d’embûches. La Terre est ce vaisseau spatial sur lequel nous vivons et qui « produit » ce dont nous avons besoin pour survivre, et même plus : nous trouvons sans cesse de nouveaux usages à des ressources hier inconnues, inutiles ou inexploitables. Si nous épuisons les ressources dont notre survie dépend, nous sommes condamnés à long terme.

Et, si l’on en croit les calculs de l’ONG, la situation est doublement préoccupante : non seulement nous consommons plus que ce que la Terre ne produit en une année, mais l’écart entre notre consommation et sa production ne cesse de croître. Équilibré dans les années 70, notre rapport à la Terre se serait dégradé depuis à une vitesse folle. Heureusement, ce n’est pas une fatalité.

À condition de tirer les bonnes conclusions.

Si on en croit le raisonnement souvent adopté par les défenseurs autoproclamés de l’environnement, la planète n’étant capable que de produire une quantité finie chaque année, nous devrions pour vivre en harmonie avec la nature :

  • Réduire notre consommation individuelle,
  • Réduire l’impact de notre consommation sur la planète (consommation de ressources, production de déchets),
  • Réduire la population.

Et, malgré leur foi dans leur propre sagesse, les « écologistes » tels qu’ils s’appellent eux-mêmes sont au mieux des naïfs bien intentionnés, au pire de dangereux escrocs. Il faut prendre soin de la planète que nous habitons, c’est une évidence. Mais il faut le faire bien, et pour cela, il faut comprendre comment la nature fonctionne.

Ecolos : escrocs ou naïfs ?

Les « écologistes » devraient être les mieux informés, puisqu’ils se sont donné le nom d’une science, l’écologie, qui « étudie les êtres vivants dans leur milieu et les interactions entre eux » (Wikipedia). Les interactions entre êtres vivants (qu’il faudrait d’ailleurs étendre au non-vivant et à tous les stades intermédiaires dont notre compréhension est limitée) font partie intégrante de la nature. La nature, ce ne sont pas seulement des unités, mais aussi les systèmes qu’elles forment.

Le raisonnement simpliste des « écologistes » a des conséquences désastreuses. En considérant les éléphants comme des consommateurs d’une végétation déjà trop rare, Allan Savory a, au début de sa carrière, ordonné la mort de milliers d’entre eux pour que les autres bénéficient d’un environnement plus propice. Malheureusement, la mort des éléphants a eu l’effet inverse au but recherché : la végétation n’allait pas mieux, mais moins bien. En cherchant à comprendre pourquoi, il a compris que les éléphants consommaient, certes, la végétation, mais que la « pollution » qu’ils émettent était utile (voire nécessaire) au renouvellement de la végétation.

Aujourd’hui, il a développé sa compréhension du phénomène et montré comment les herbivores rendaient les endroits visités plus fertiles, à condition qu’ils se déplacent régulièrement – à l’origine sous la menace des prédateurs, mais on peut aujourd’hui les amener à se déplacer sans lâcher de fauves au milieu des gazelles.

http://www.youtube.com/watch?v=vpTHi7O66pI

Et cela permet de comprendre que ni les herbivores, ni leurs prédateurs, ne sont une menace pour la nature ; et que seule notre compréhension limitée des actions et interactions au sein d’un système nous emprisonne dans une vision où consommer, c’est mal.

À condition d’admettre que l’homme a sa place sur Terre et fait partie intégrante de la nature, la question qui se pose n’est donc pas « Comment l’homme peut-il réduire son empreinte sur la planète » mais « Comment l’homme peut-il intégrer son action dans les différents systèmes sans en menacer l’équilibre ? »

L’homme et l’équilibre naturel

homme et nature credits mani babbar (licence creative commons)Et pour cela, il faut comprendre que les systèmes fonctionnent par un équilibre subtil et complexe. L’exemple des forêts de Bornéo et Sumatra le démontre aisément. Composées principalement de Dipterocarpaceae et peuplée d’animaux se comportant comme des prédateurs de leurs graines, la durabilité / soutenabilité des forêts dépend de la capacité des arbres à produire plus de graines que les prédateurs ne peuvent en consommer. Pour cela, leur adaptation progressive a abouti sur un phénomène de reproduction synchronisée : tous les arbres produisent leurs graines en même temps, empêchant qu’elles soient toutes mangées. La synchronisation du cycle reproductif s’appuie sur le phénomène ENSO, El Nino Southern Oscillation, survenant tous les trois à six ans et réduisant la pluviométrie locale entre juin et septembre, qui sert de signal aux arbres ; ceux-ci « communiquent » également, entre autres, par leurs racines1.

Et des systèmes équilibrés peuvent être recréés par l’homme. À Bali, un système complexe de temples gérant l’irrigation et le calendrier de culture offrait de nombreux avantages. En plantant leurs rizières en même temps et en les inondant après la récolte, les paysans de Bali n’avaient pas besoin d’engrais ni d’insecticides pour produire.

Malheureusement, ces deux systèmes ont été bouleversés, non par l’homme, mais par l’État.

Échec de la Révolution verte

À Bali, la Révolution Verte voulue et promue par le gouvernement a encouragé les paysans à acquérir des « kits technologiques », comprenant semences nouvelles, pesticides et engrais, à crédit. Et à planter les semences nouvelles, demandeuses de pesticides et d’engrais mais censées accroître les rendements, à un rythme aussi soutenu que possible. Le système d’irrigation a, pour cela, été modifié et placé sous le contrôle du gouvernement. Et, rapidement, les nuisibles ont proliféré et ravagé les cultures dans des proportions jusque-là inconnues. L’inondation simultanée des parcelles privait les nuisibles d’habitat et maintenait leurs populations sous contrôle ; la Révolution Verte a supprimé ce phénomène, faisant exploser les populations de nuisibles. Et les engrais sont non seulement inutiles mais nocifs. En 2004, sur 101 $ / hectare de riz, 70 $ n’étaient pas utilisés par les plantes et allaient se jeter dans la mer via différents cours d’eau, recouvrant le corail de macro-algues2.

À Bornéo et Sumatra, l’exploitation massive décrétée par l’État indonésien à partir de 1967 (année du début de la Révolution Verte dans le pays) a résulté dans la disparition de grandes parcelles de forêt. À l’exploitation gérée localement s’est substituée une exploitation massive encouragée par l’État, qui voyait là un vecteur important de développement de la région. Mais les vastes parcelles nues ont empêché les échanges d’information entre arbres (notamment par les racines), et la forêt a perdu sa capacité à se régénérer – sans doute de façon irréversible. En 1998, ENSO, au lieu de provoquer la reproduction, a provoqué une sécheresse et des incendies massifs : on estime que 600 millions de tonnes de CO2 ont été rejetées dans l’atmosphère, à comparer avec les objectifs pour la planète entière de Kyoto : 500 millions de tonnes3.

Ecologie et décentralisation

Ces deux exemples, loin d’être isolés, sont riches d’enseignement. Avant que l’État ne s’immisce dans la production en imposant aux exploitants locaux de nouveaux objectifs et de nouvelles méthodes, les hommes étaient parvenus à un équilibre avec la nature. Cet équilibre reposait sur des mécanismes complexes que la décision centralisée a bouleversé, avec des conséquences désastreuses. Et il pourrait difficilement en être autrement : la principale leçon de l’écologie (en tant que science) est que l’équilibre dans la nature vient d’une myriade de décisions décentralisées qui alimentent des mécanismes aboutissant à une auto-régulation.

L’auto-régulation n’est pas garantie ; la Terre n’est pas un grand sanctuaire où tous les systèmes sont toujours à l’équilibre et toutes les espèces survivent à tous les coups. Mais le bottom-up est une condition nécessaire, sans être suffisante, de l’auto-régulation. Et ce qui vaut  l’échelle d’un système vaut aussi à l’échelle de systèmes multiples, voire de « systèmes de systèmes ».

Par conséquent, la centralisation des décisions et le top-down font rarement aussi bien, et ne feront jamais mieux, que la décentralisation.

Cela vaut pour l’environnement, et aussi pour l’économie. L’économie est, elle aussi, une science relative à des êtres vivants et leurs interactions. De la même façon que les plantes et les animaux, les hommes peuvent parvenir à un équilibre fondé sur des échanges d’information (par exemple le niveau de l’offre, le niveau de la demande, le prix, les salaires). Et, de la même façon, l’État, en s’immisçant dans les actions et interactions, empêche l’auto-régulation.

C’est ce que les « écologistes » en politique ont en commun avec les collectivistes en économie : ils pensent que les hommes sont incapables de créer ou s’inscrire dans des systèmes équilibrés. Walter Block rapproche d’ailleurs les deux, en affirmant que « Les écologistes sont souvent comme des pastèques, verts à l’extérieur et rouges à l’intérieur » : les considérations environnementales dissimuleraient à peine la tentation du pouvoir et l’idéologie collectiviste des « écologistes » autoproclamés.

Si on additionne toutes les consommations et toutes les productions (y compris de déchets) sur la Terre, le résultat indiquera sans doute que ses ressources seront épuisées en quelques mois ou années. Tout simplement parce que ce qui compte, ce ne sont pas les entrées et sorties, ce ne sont pas les stocks et les flux pris individuellement, mais les interactions dans leur ensemble. Cela n’enlève rien au fait que la somme des actions et interactions des êtres humains entre eux et avec la nature n’est, aujourd’hui, pas soutenable.

Et comment pourrait-elle l’être, alors que les actions et interactions ne sont pas librement choisies, que les paramètres des systèmes humains sont « régulés », c’est-à-dire faussés, par l’État ?

Jour du dépassement et libération fiscale

John Locke (Image libre de droits)
John Locke, père du droit naturel

Le jour du « dépassement », où nous consommons à crédit, est un concept étrangement proche du jour de « libération fiscale », même si leur lecture se fait dans des sens contraires. Après le jour du dépassement (le 18 août en 2014), l’humanité vit à crédit auprès de la planète. Après le jour de libération fiscale (le 26 ou 28 juillet 2014), les Français travaillent pour eux-mêmes, par opposition au reste de l’année où ils travaillent pour l’État. Ces calculs sont proches, dans le raisonnement et les dates, mais complètement bidons.

L’humanité, la planète, cela n’existe pas. Il n’y a que des hommes, des êtres vivants, et des tas d’autres choses ; mais l’abstraction qui consiste à faire de tous ces individus un tout n’est rien d’autre que cela, une abstraction.

Et ce genre d’abstractions est dangereux, car il donne l’impression qu’on peut prendre des décisions collectives, et que cela pourrait avoir du sens ; alors qu’il n’y a que des décisions individuelles. Choisies librement ou non, fondées sur des informations circulant librement ou non, reflétant la réalité ou truffées de biais. Cela vaut pour la nature comme pour l’économie, qui, toutes deux, reposent sur quelques grands principes.

Ces grands principes sont ce qui inspire et fonde le libéralisme : le droit naturel. Le libéralisme est le seul système qui permet aux individus de s’inscrire dans des systèmes sains et équilibrés, et tout écart est dangereux – même avec les meilleures intentions du monde. Les initiatives étatiques de développement économique et social de Bornéo et Sumatra ou de Bali n’ont pas tout à fait eu les effets escomptés, pas plus que les innombrables interventions étatiques dans l’économie.

Quelle que soit l’échelle à laquelle on s’intéresse, l’État n’a jamais été à la hauteur de ses prétentions. Ni comme régulateur de l’économie, ni comme régulateur de la nature. Aucune des deux n’ont besoin de son intervention pour se porter bien, au contraire ; et les deux se porteraient mieux sans lui.

L’heure est grave. Nous vivons dans des systèmes déséquilibrés, et il est grand temps que nous laissions la nature et ses principes reprendre leurs droits au bénéfice de l’homme et de l’environnement. L’homme n’a pas à vivre au détriment de l’environnement, au contraire : il peut assurer l’équilibre des systèmes auquel il prend part.

En étudiant les actions et interactions dans la nature, il est possible non seulement de cesser de dégrader l’environnement, mais aussi de l’améliorer. Et c’est un levier majeur. Le meilleur moyen d’écarter autant que possible la menace que fait peser sur nous un environnement dégradé, de plus en plus pollué et de moins en moins riche en diversité et en quantités, c’est de favoriser et mettre en place des systèmes équilibrés.

Pour cela, on peut tenter de comprendre l’ensemble de ces actions et interactions pour prendre des décisions top-down éclairées de grande ampleur. Dans de rares cas, des chances de succès existent. Mais la meilleure approche, celle qu’il faut adopter dans le cas général, est l’approche bottom-up, qui consiste à laisser les parties prenantes du système interagir librement.

L’homme peut bien entendu faire partie de tels systèmes, qu’il peut mettre en place à l’échelle individuelle là où ils n’existent pas encore et dont il peut surveiller et contrôler la régulation. La permaculture relève d’une telle approche, et se trouve bien loin du paradigme promu par les États en matière d’agriculture.

Que les adeptes de l’intervention étatique à tout bout de champ ne désespèrent pas : de réelles opportunités existent pour la planète, auxquelles ils peuvent contribuer et s’atteler dès aujourd’hui. Par exemple, reverdir le Sahara est autrement plus à la mesure de leurs ambitions qu’interdire les feux de cheminée. Les conséquences positives pour l’environnement, mais aussi pour les populations d’une région aujourd’hui instable, sont autrement plus importantes.

Cela suppose, rappelons-le, d’accepter plusieurs principes, et leurs conséquences.

Les décisions sont meilleures quand elles sont prises directement par ceux qui sont concernés. Il en découle qu’en matière environnementale, les solutions sont à l’échelle locale, et que cela laisse bien peu de place à tous ceux qui comptaient faire carrière en se faisant payer par les autres pour leur dire quoi faire et comment. Les amoureux de l’environnement pourraient donc faire carrière dans la protection de la nature là où elle est, plutôt qu’au sein de partis politiques et appareils étatiques dont les échecs justifient l’existence.

Pour assurer le succès d’un jardin, il faut éviter de trop y toucher, comme tout bon jardinier le sait. Il en va de même de la société, de l’économie, et de l’environnement : il faut laisser faire les hommes, laisser passer les marchandises, et laisser faire la nature qui peut, au-delà de nous fournir tout ce dont nous avons besoin, nous inspirer à profit.

Lire aussi : La planète devient plus verte

  1. Voir « Priests and Programmers: Technologies of power in the engineered landscapes of Bali », de J. Stephen Lansing.
  2.  Alit Artha Wiguna, cité par J. Stephen Lansing.
  3.  Lisa Curran, citée par J. Stephen Lansing