Grandeur et décadence de la presse écrite

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La décadence de la presse écrite n’est pas quelque chose de nouveau. Comment en sommes-nous arrivés là ?

Par Jabial.

imgscan contrepoints843 presse médiasLe premier journal imprimé au monde, à diffusion purement locale, a été lancé en 1605 à Strasbourg. Pour être honnête, la France ne peut pas pour autant en revendiquer la paternité. En effet, ce journal était en langue allemande, et pour cause : cette ville appartenait à l’époque au Saint-Empire Romain Germanique. Strasbourg était encore Germanique quand la célèbre Gazette, le premier journal français, débuta sa parution par privilège royal en 1631. Auréolé d’un statut quasi-officiel sous l’Ancien Régime, il allait survivre trois siècles, connaissant la déchéance de devenir la feuille d’opinion des royalistes, avant de disparaître définitivement en 1915. Entre temps, d’autres périodiques avaient pris le relais.

L’époque héroïque du journalisme français

Censurée de Louis XIV à Napoléon, puis de nouveau pendant les périodes de conflits, la presse française a connu une époque héroïque dont il subsiste encore des vestiges qui sont brandis glorieusement, telles les reliques d’un Saint mort depuis longtemps. On peut citer le Canard Enchaîné, né en réaction à la propagande pendant la Grande Guerre, mais qui vit aujourd’hui d’informateurs bien placés plus que d’enquêtes longues et coûteuses, tant il est vrai que ce rôle-là de la presse a été tristement abandonné. Comment en sommes-nous arrivés là ?

La décadence de la presse écrite n’est pas quelque chose de nouveau. Entre les deux guerres mondiales, les scandales se sont multipliés. D’abord sa triste participation à la propagande de guerre durant la première guerre mondiale. Ensuite, son implication dans les scandales financiers qu’elle était parfois rémunérée pour ne pas révéler. Enfin, bien avant l’apparition de la télévision, la concurrence d’un autre média, la radio, allait lui porter un coup terrible.

L’ère de l’autocensure

Jean Jacques Grandville, Résurrection de la censure, 1832.
Jean Jacques Grandville, Résurrection de la censure, 1832.

La création en 1937 du statut des journalistes avait pour but d’éviter les conflits d’intérêt. Malheureusement, elle a surtout eu pour résultat de faire des journalistes une caste de privilégiés déconnectés du monde réel et courtisés par le pouvoir. La pratique du off, qui consiste pour des journalistes à accepter que leur soient révélées des informations sous la condition qu’elles ne soient pas diffusées au grand public, en est l’illustration la plus flagrante. Comment un journaliste digne de ce nom peut-il accepter cela ? Dans ce système pervers de compénétration au pouvoir, certains journalistes finissent par faire littéralement partie du monde sur lequel ils devraient informer le public, et leur souci n’est plus d’aller chercher les informations mais de sélectionner celles qu’ils peuvent diffuser sans s’exclure de cette haute société qui les reçoit avec tous les honneurs. On est passé de la lutte héroïque contre la censure à l’autocensure.

L’évolution du modèle d’affaires de la presse écrite, elle aussi, a suivi une très mauvaise pente depuis plus d’un siècle. Si on suit le prix de vente des journaux en monnaie constante, on s’aperçoit que la plupart des périodiques sont passés progressivement d’un financement par les lecteurs, qui générait des bénéfices tout à fait appréciables, à un financement par la publicité, négociée au cordeau par les annonceurs, et ce, à tel point que l’existence même d’un prix de vente est parfois vue comme un obstacle financier. Et puis, on a introduit la subvention, à petite dose d’abord et puis de plus en plus, à tel point qu’aujourd’hui on ne peut plus qualifier la presse française de privée.

Ce manque de moyens récurrent, qui résulte d’une inadaptation que la subvention a permis de perdurer, s’accentue d’année en année et défraye la chronique périodiquement, ce qui ne manque pas d’être paradoxal. Mais comment cela a-t-il pu arriver ?

Quelques hypothèses

Kiosque à journaux à Paris (Crédits : zoetnet,  licence Creative Commons)L’hypothèse la plus vraisemblable est celle d’un cercle vicieux entre la disparition progressive du service des enquêtes, coûteux mais à même de fidéliser un lectorat qui demande de la valeur ajoutée (le fameux « scoop ») et la transformation progressive de la presse écrite en caisse de résonance d’informations recueillies par quelques agences de presse. C’est ainsi que les mêmes informations, avec les mêmes sources et les mêmes détails, sont reprises dans l’ensemble des médias en les adaptant à la sensibilité régionale ou politique de leur lectorat. On ne retrouve plus de véritables enquêteurs journalistiques dans la presse écrite : ils travaillent pour d’autres médias qui ont la curieuse idée de les payer. Ce qui s’en rapproche le plus est le triste ersatz des correspondants anonymes des quotidiens régionaux, qui parcourent leur zone attitrée à la recherche d’informations d’importance locale. Ne riez pas, élites des journaux parisiens. Ils font les urgences et les poubelles, eux. Ils se salissent les mains. Ils ne dînent pas en ville avec ceux sur qui ils savent tout et dont ils ne nous disent rien.

Ne pleurez plus la presse écrite. À quelques exceptions près, elle est déjà morte. Elle est devenue une machine à adapter des dépêches.