Candidature de Juppé aux primaires de l’UMP : et alors ?

Alain Juppé (Crédits : UMP photos, licence creative commons)

Qui se soucie réellement qu’Alain Juppé, qui grenouille depuis maintenant plus de 40 ans dans le marigot politique français, se présente aux primaires de l’UMP ? Quand viendront les vraies réformes dont la France a besoin ?

Par Frédéric Mas.

Juppé credits ump photos (licence creative commons

Alain Juppé vient d’annoncer sa candidature aux primaires de l’UMP qui se tiendront pour les élections présidentielles de 2017. Certains politologues spéculent déjà sur les stratégies obliques que le maire de Bordeaux semble vouloir déjà tenir face à son futur rival, Nicolas Sarkozy. Après les déclarations de Nadine Morano que tout le monde aura déjà oubliées dans une semaine, la réponse insignifiante d’Harlem Désir de l’autre côté du spectre politique et les diverses déclarations de la fin du mois d’août du chef de l’exécutif, la parole politique continue lentement mais sûrement à devenir inaudible pour la plupart des Français.

Qui se soucie réellement qu’Alain Juppé, qui grenouille depuis maintenant plus de 40 ans dans le marigot politique français, se présente face à Nicolas Sarkozy, lui-même ex-président sur le retour, mis à part les journalistes et certains universitaires qui vivent de ces potins ? Plus fondamentalement, comment se fait-il que tout ce beau monde, qui, il y a trente ans, faisait figure de seconds couteaux, de besogneux ou d’arrivistes sans scrupules puisse aujourd’hui prétendre au devant de la scène publique ?

Il est possible de décrire les origines du pourrissement du landernau politique français en plusieurs étapes à la fois logique et historique : l’institution d’un marché politique malsain, la découverte magique de l’endettement public, l’éclatement de la souveraineté politique et la pétrification des appareils politiques.

1. L’institution d’un marché politique malsain

Le phénomène de professionnalisation des politiques n’est ici pas une spécificité française. Dans toutes les démocraties représentatives, l’idée que le pouvoir puisse être l’enjeu d’une compétition entre différentes écuries uniquement dédiées à cela n’est pas nouvelle. Une fois débarrassé du brouillard romantique qui entoure la fonction politique et les intérêts de ses serviteurs apparaissent ses passions et ses intérêts, qui ne se confondent pas avec ceux de ses électeurs. Déjà, à ce stade, le marché politique qui s’instaure ne se fait pas sur des bases très saines : le politicien professionnel, pour accéder au pouvoir, se doit de promettre monts et merveilles à sa clientèle au détriment de celle de ses concurrents.

Taxer les riches ou les professions libérales pour redistribuer aux administrations publiques, ou ménager les niches fiscales en rognant sur les salaires de la fonction publique sont autant de mesurettes politiques destinées à récompenser tel groupe d’intérêt au détriment de tel autre, pour favoriser tel ou tel parti ou politicien. C’est contre cet esprit que la Ve république prétend s’être constituée : le régime des partis de la troisième république, celui des coalitions impuissantes de la quatrième, servent de repoussoir aux inspirateurs de la Constitution de 1958. La solution adoptée par le général de Gaulle est de tailler des institutions à sa mesure, et de jouer contre les politiciens professionnels les grands corps d’État. Son premier ministre sera un haut fonctionnaire, et la Constitution fera de l’exécutif l’alpha et l’oméga de la décision publique.

Le personnel politique s’en trouve en conséquence changé, la haute fonction publique devient le principal pourvoyeur en politiciens : se mouvoir dans le marécage administratif devient un avantage compétitif essentiel dans la concurrence politique.

2. La découverte magique de l’endettement public

Au cours des années 1980, la classe politique partout en Occident découvre les vertus de l’endettement public : plutôt que de faire supporter les coûts des politiques publiques aux perdants des élections, les politiciens professionnels choisissent délibérément de faire supporter les coûts de leurs offres politiques aux générations futures. Comme par magie, un levier est donné à la classe politique pour rétribuer leurs clientèles sans subir la pression du marché électoral. Dès 1958, James Buchanan avait mis en garde contre l’effet de l’endettement public sur le marché politique : en donnant la possibilité aux politiques de rejeter le coût de leurs cadeaux électoraux sur les épaules des générations futures, elle a ouvert la voie à la déresponsabilisation de la classe politique dans son entier. Giscard ouvre le bal en France en étendant la protection sociale sans se soucier de son autofinancement, Mitterrand prend le pli en abandonnant la notion d’équilibre budgétaire, et tous les gouvernements dès lors, qu’ils soient de droite ou de de gauche, en font une méthode pour diriger le pays. Depuis, sacrifier l’avenir des plus jeunes et des plus précaires pour satisfaire les arrangements politiciens du moment est devenu la règle.

3. L’éclatement de la souveraineté politique

UMP le mur des cons  (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints, licence Creative Commons)L’extension du marché politique français au continent européen a eu pour effet d’effacer ses lieux de pouvoir traditionnels, causant directement une crise de personnel politique d’envergure nationale. L’européisation de la politique française a vu la montée en puissance d’institutions supranationales se comportant en entrepreneurs politiques. Profitant à la fois des avancées de chaque traité européen et des groupes extra-gouvernementaux intéressés à l’abaissement des frontières nationales, elles ont petit à petit pris les gouvernements en tenaille jusqu’à les vider d’une partie de leur substance. Le parlement entérine les décisions de l’Union européenne, la fonction judiciaire se plie aux injonctions des cours européennes, l’exécutif devient le porte-parole privilégié des intérêts nationaux face à ses partenaires européens et c’est en observant la banque centrale européenne que les politiques européens jugent désormais de leur marge de manœuvre. Le consentement aux institutions, si cher aux libéraux depuis Locke, devient un vieux souvenir limite ringard.

Du coup, la compétition politique pour les postes les plus rémunérateurs et les plus avantageux en termes de carrière se déplace : d’un côté, l’Europe attire plus mais demande aussi plus de spécialistes orientés vers l’international, de l’autre, la fonction publique territoriale s’accroît car elle apparaît comme le dernier lieu où les politiques possèdent une certaine marge de manœuvre, à grands coups de dotations de l’UE et surtout de communication. Entre les deux, la normalisation des profils politiques s’installe, au sens que François Hollande lui a donné : les technocrates au profil cadrant avec les exigences des administrations publiques – ou para publiques – prennent le pas sur les professionnels issus de la société civile.

4. La pétrification des appareils politiques

Le PS et l’UMP ne semblent pas avoir pris le même chemin, mais témoignent avec force de la dégradation des canaux de renouvellement de la profession politique. Le PS est devenu essentiellement un appareil permettant de recaser ses militants les plus fidèles, parfois au détriment des compétences demandées pour l’exercice du pouvoir. Son séjour prolongé dans l’opposition, sous Chirac puis Sarkozy, a eu pour effet d’anticiper la retraite de ses barons nationaux et d’encourager sa vocation municipale et régionale. Du coup, le PS, une fois installé à la tête de l’État, a recasé des militants qui ont passé 10 ans dans l’opposition ou en collectivités territoriales. Il ne faut donc pas s’étonner de la stature médiocre de ses représentants actuels.

Le RPR devenu UMP suit une stratégie différente : ses victoires successives ont opéré la transformation du parti de centre-droit en citadelle assiégée. Organisée autour d’un personnel politique en place depuis des décennies, ses seules voies de renouvellement ne viennent plus de l’appareil militant lui-même, mais directement des grandes écoles et des groupes d’intérêt qui définissent désormais largement sa ligne politique globale. Copé, Fillon, Raffarin et consorts n’ont finalement qu’une seule ambition, absorber tout discours et toute position publique susceptibles de les maintenir en place.

Et Alain Juppé dans tout ça ?

En 2017, Alain Juppé aura 71 ans. Il fait partie de la génération Chirac qui s’est largement servi du clientélisme inhérent au marché politique, et cela jusqu’à être condamné. Il a participé à la transformation de la droite parlementaire d’après 1995 en parti de l’endettement public généralisé – endettement qui trouvera sans doute son champion avec Sarkozy. Comme une grande partie du personnel politique français, il s’est lancé à corps perdu dans l’institution d’une Europe fédérale sans se poser de question sur ses effets sur le régime représentatif national.

Énarque indéboulonnable, passé aux finances et par toutes les sensibilités idéologiques de l’appareil RPR et UMP, il n’a ni levé le petit doigt pour le renouvellement du paysage politique d’aujourd’hui, ni poussé les réformes institutionnelles nécessaires au déblocage de la situation économique du pays1. Alors pourquoi lui plutôt que Sarkozy ? Ou même plutôt que Hollande ? La dépolitisation croissante montre que les Français ont compris que tous ne sont plus seulement des professionnels, mais des apparatchiks. Il faut maintenant qu’ils sautent le pas, et comprennent qu’ils n’ont pas besoin des politiciens pour vivre.

  1.  Monsieur Juppé a été courageux une fois dans sa vie politique, en 1995, quand il a cherché à réformer le système des retraites. Il a ensuite passé le reste de sa carrière à tenter de faire oublier ce moment.