Les dons alimentaires obligatoires, quelle idée lumineuse !

Légumes de Stoneledge Farm 3 (Crédits Charles Smith, licence Creative Commons)

J’avais déjà évoqué la douloureuse question de l’abominable gaspillage dont se rendent coupables les Français qui ont la fâcheuse manie de ne pas systématiquement racler les fonds de plat. À cette occasion, j’avais découvert (un peu effaré, il est vrai) que la République s’était même dotée d’un ministre délégué chargé de ces brûlantes questions. Et dernièrement, j’apprends qu’elle va faire un bond supplémentaire dans sa lutte d’arrache-pied contre le gâchis alimentaire : un député, Jean-Pierre Decool, a décidé de s’attaquer au « problème » à bras-le-corps et s’est donc fendu d’un projet de loi.

Et là, tout se déroule très vite. Il faut en général moins d’un centième de seconde à un élu pour déceler l’embryon d’un « problème », l’analyser « en profondeur », et amener une « solution », bien évidemment législative, qui se résumera à quelques dizaines (ou plusieurs centaines, parfois) de milliers de mots qu’il appellera « Projet de Loi » et qui contiendra, de façon générale, une assez consternante proportion d’âneries écrites avec les pieds. Et je n’exagère même pas. Prenez, donc, le travail de Jean-Truc. La tornade de n’importe quoi velouté commence dès l’introduction à sa proposition de loi, puisqu’on trouve, en première phrase, cette assertion magnifique :

Fléau de notre société de consommation, le gaspillage alimentaire est d’année en année plus important dans le monde

sandwich de bébé communisteOn s’étonne que le député n’ait pas poussé son raisonnement un tantinet, parce que ce gaspillage croissant signifie donc que partout, d’année en année, l’Humanité a de moins en moins de mal à nourrir tout le monde. Ce qui, du reste, se vérifie par le nombre toujours plus faible de personnes n’ayant pas assez à manger. Bien sûr, ce nombre est élevé (842 millions, tout de même) mais malgré tous les efforts de nos députés pour l’augmenter par une application studieuse du socialisme toujours triomphant, ce nombre se rétrécit. Flûte et zut, vraiment ?

Évidemment, on ne pouvait pas arrêter en si bon chemin la course-poursuite avec les bêtises navrantes à la mode dans le domaine de la lutte contre le gaspillage. C’est pourquoi, quelques mots plus loin, on découvre, effaré, que, je cite :

en moyenne, les Français jetteraient 20kg de déchets alimentaires chaque année dont 7kg de produits non consommés

Panique à bord : les Français jettent donc, tous les jours, 19 grammes (7000 grammes/365 jours) de produits non consommés. C’est, véritablement, affolant, puisque cela doit représenter une partie de trognon de pomme ou le fond d’un yaourt. C’est scandaleux. Ce terrible constat une fois posé d’une main ferme, le député s’en va, guilleret, présenter les tenants et aboutissants de sa loi. On va donc assommer, une nouvelle fois, le législateur, l’administration, les entreprises et au final, les Français, pour 19 grammes de nourriture non consommée jetée tous les jours. Pas de doute, il était temps.

lie down try not to cry cry a lot

Et pour lutter contre ces torrents de bouffe, Decool propose donc d’en venir aux mains à la coercition systématique. La force de l’habitude chez les députés est si puissante qu’à chaque problème, l’usage de cette coercition semble indispensable. En substance, la proposition revient donc à « obliger les grandes surfaces de plus de 1000 m² à céder leurs invendus alimentaires encore consommables à des associations caritatives », et vogue la galère. Pas de doute : rien de tel qu’une bonne loi qui organise la charité obligatoire pour résoudre les problèmes de gabegie alimentaire, et qui n’entraînera, à l’évidence, aucun effet de bord fâcheux, comme le souligne un récent article de Kevan Saab dans Contrepoints.

Par exemple, il n’y aura pas de découragement des grandes surfaces concernées, qui représentent pourtant déjà plus de 55% des dons aux associations caritatives. Il n’y aura pas, de la part des entreprises, la moindre volonté d’échapper aux inévitables poursuites dont elles feront l’objet si, par malheur, des denrées périssables qui auraient dû être détruites se retrouvent dans les dons obligatoires, ingérées par des estomacs fragiles, conduisant à des hospitalisations. Il n’y aura pas non plus d’enquiquinements fiscaux pour ces entreprises qui auraient eu le malheur (ou le bonheur, selon le point de vue) de faire des dons bien au-delà de ce que le fisc autorise ou, inversement, ces entreprises ne se limiteront pas naturellement aux plafonds imposés par Bercy, parce qu’en France, dès qu’il s’agit de charité, tout se déroule toujours comme prévu. Et il n’y aura pas non plus d’accroissement trop important des dons pour que les associations soient en mesure de les gérer. Ces associations sauront comment faire, auront l’infrastructure nécessaire, et ne feront pas de gâchis à leur tour. Tout se passera bien.

trashEnfin, tout se passera bien à condition tout de même que la conjoncture internationale ne s’en mêle pas en plus. Enquiquinements imprévus pour le député Decool, pendant qu’il poussait sa jolie loi, la France a décidé de s’embringuer dans des rétorsions économiques contre la Russie qui fait rien qu’à embêter le monde avec son gaz et ses importations massives de denrées alimentaires. Pour punir le vilain Poutine, voilà donc la frontière russo-européenne fermée pour les fruits, les légumes et les fromages. Or, de façon malheureusement assez mécanique, si nos producteurs ne peuvent plus trouver de débouchées vers la Russie, ils vont se retrouver avec des excédents assez croquignolets d’autant que les Russes représentent 8% des exportations agricoles et agroalimentaires françaises (soit 1 milliard d’euros par an).

Dans le meilleur des cas, ces excédents se retrouvent sur le marché, faisant nettement s’effondrer les prix ce qui, pour les producteurs de fruits et légumes, revient à se suicider tant les marges sont déjà faibles. Et dans le pire des cas, la proposition de loi de notre ami Decool passe comme une lettre à la poste et voilà nos associations caritatives et autres ONG véritablement noyées dans des fruits et des légumes qu’elles ne pourront pas écouler assez vite, pendant que les dons ainsi pratiqués feront de toute façon fondre les prix et ruineront autant les producteurs que les grandes surfaces. Voilà qui est habile.

oh noes

Magie raffinée du don obligatoire, alchimie subtile de l’interventionnisme d’état, féérie délicate du socialisme à l’emporte pièce : en deux articles de loi et une forte dose de déculpabilisation facile, on s’achemine doucement vers un fiasco mémorable, un gâchis grandiose et une démotivation générale. On se demande même si, finalement, ces effets catastrophiques ne sont pas chafouinesquement désirés in petto par le malin député de l’opposition… Mais non, je fabule.

Le député Decool a bien travaillé. Il est content de lui. Rassemblant même au-delà de sa famille politique (l’UMP), il a proposé une jolie loi, pleine de bons sentiments, de moraline épaisse et sucrée, qui ne résoudra pas le problème, accroîtra les difficultés des entreprises concernées et engendrera inévitablement de nouvelles tracasseries administratives, probablement assorties, un jour, d’amendes carabinées. Ce projet, inepte dans son fondement et inadapté aux aléas de l’actualité, illustre fort bien l’hubris permanent dans lequel la classe politique barbote joyeusement, qui veut tout régenter, tout réguler, tout normer, tout prévoir et tout baliser et n’aboutit au final qu’à tout déformer, corrompre et avilir.

Pas de doute : l’enfer est pavé de bonnes intentions, et les ouvriers-carreleurs sont tous parlementaires.
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