Haro sur les professions réglementées !

Pharmacie (Crédits : when i was a bird, licence Creative Commons)

Un rapport accable des professions libérales réglementées, qui pourraient faire l’objet de réformes permettant de réduire leurs prix de 20%

Par Stéphane Montabert

Pharmacie CC when i was a birdPendant que François Hollande « sent » la reprise, les rapports se suivent et se ressemblent – avec parfois des fuites dans la presse, dont on se demande s’il s’agit bien de fuites ou plus de ballons d’essai pour mesurer la réaction de l’opinion. Dernier sujet en date, les professions libérales réglementées, un oxymore sorti tout droit du légalisme français.

Une profession libérale désigne selon Wikipedia « toute profession exercée sur la base de qualifications appropriées, à titre personnel, sous sa propre responsabilité et de façon professionnellement indépendante ». Mais dans le cas qui nous concerne, l’État contrôle la plupart du temps autant l’octroi de ces qualifications que le reste – du tarif des prestations au nombre d’individu en droit d’exercer. L’encadrement de l’État a donc tôt fait de transformer des métiers entiers en rentes de situation: Huissiers, avocats, notaires ou pharmaciens, offrant autant de chasse gardée à leurs membres aux dépens des consommateurs.

Cette analyse n’est pas la mienne mais celle d’un rapport reçu en mars, commandé par le très socialiste Pierre Moscovici alors qu’il occupait Bercy. Ébruité dans la presse en juillet dans Les Échos, Le Figaro livre à son tour ses analyses, puis dernièrement Le Monde, qui affirme avoir épluché les 700 pages du document.

Les avantages financiers liés à la profession protégée sont bien réels ; « leur bénéfice net avant impôt représente en moyenne 19% de leur chiffre d’affaires, soit 2,4 fois la rentabilité constatée dans le reste de l’économie », explique Le Figaro, et de conclure :

Le rapport estime que des réformes ciblées sur certaines professions (fin de certains monopoles, modification de la fixation des tarifs réglementés…) pourraient générer une baisse des prix de 10 à 20% dans les secteurs concernés. Le surcroît d’activité attendu pourrait aller jusqu’à 0,3 point de PIB, selon certaines estimations.

On peut discuter longtemps de ce chiffre – un peu moins de 8 milliards d’euros – mais une chose est claire : cet argent est drainé du pouvoir d’achat des Français à travers l’obligation légale de recourir à des professions protégées par un monopole. À une époque où le moindre dixième de croissance se fait furieusement désirer, la lutte pour le magot s’annonce âpre.

Une infographie donne un aperçu très visuel non seulement du salaire moyen que peut espérer le membre d’une de ces professions, mais aussi de leur nombre :

professions libérales réglementées

Comme on le voit, si les 224 greffiers de tribunaux du commerce ont tout pour attirer sur eux l’ire populaire, leur petit nombre rend quasiment anecdotique l’élimination de leurs avantages. Il n’en est pas de même pour les avocats, les notaires ou les « professionnels du conseil » – un fourre-tout où comme pour l’ensemble des professions techniques l’intervention de l’État n’a rien d’indispensable. Et à propos, faut-il vraiment un blanc-seing de l’administration française pour enseigner le ski ?

img contrepoints516 professions réglementéesLes professions protégées peuvent naturellement compter sur leurs relais médiatiques comme les « décodeurs » du Monde. La rubrique bien mal nommée ne décode rien du tout, mais tente simplement de tirer des larmes au lecteur en brodant sur la misère forcément terrible d’un notaire de l’Ariège ou d’un pharmacien ardéchois. N’y cherchez ni statistiques de l’INSEE ni comparaison internationale, par exemple. Les commentaires sont peu amènes : « l’immobilier a plus que doublé en 15 ans. On se demande comment ces malheureux vivaient avant », lance un internaute.

Pourtant, il y a effectivement des pans entiers du territoire français où l’immobilier est sinistré, le petit nombre de transactions ne permettant pas aux professionnels de joindre les deux bouts. Les déserts médicaux existent tout autant. Les exemples soulevés sont bien réels ; ils sont juste cachés par la moyenne de la branche. Et ils ne justifient certainement pas un maintien du statu-quo.

Tirons de tout ceci un certain nombre de conclusions.

1. Au pied du mur, même des socialistes cherchent des réformes libérales

À cette heure, impossible de savoir quelle stratégie adoptera le gouvernement français, ni même s’il fera quelque chose. Mais l’existence de ce rapport montre que les pistes sont à l’étude. Qui aurait pensé qu’un gouvernement socialiste soit prêt à s’en prendre à des monopoles légaux pour libérer le pouvoir d’achat des Français ? Peut-être poussé par l’Europe, le pragmatisme semble enfin être en mesure de l’emporter sur l’idéologie et le clientélisme.

2. Le foisonnement des professions réglementées dresse un triste portrait de la calcification française

Certaines professions sont protégées par une réglementation depuis… 1945 ! Et aujourd’hui, quasiment soixante-dix ans plus tard, on réaliserait d’un coup que le carcan qui établit leur monopole nuit à la collectivité ? Après des décennies d’alternance aux affaires où chaque gouvernement s’est évertué non seulement à ne rien libéraliser mais carrément à en rajouter ? Soit le mode de calcul a changé, soit tous les gouvernements successifs ont fait preuve d’une rare incompétence – à chacun de tirer ses propres analyses.

La société française est bloquée et si l’État n’a plus la force d’abolir ses réglementations absurdes, Internet le fera. La bataille de l’immobilisme est perdue.

3. Des gens sont d’ores et déjà ruinés

La plupart des professionnels actuels dont les bénéfices sont liés à une charge ont payé, souvent très cher, leur accès au cénacle, rachetant qui une étude, qui une pharmacie, qui une plaque de taxi parisien. Le prix de ces « pas-de-porte » particuliers est directement lié au monopole dont ils bénéficient ; qu’il se brise et leur valeur s’effondre. Or, il est sans doute déjà trop tard: après avoir eu connaissance de l’existence ce rapport, quel jeune clerc de notaire risquera, en 2014, de s’endetter sur trente ou quarante ans pour reprendre l’étude où il travaille ? L’incertitude à long terme est bien trop grande.

Les premiers vrais profiteurs de ces rentes de situations sont à la retraite ou morts de vieillesse depuis longtemps. Restent leurs successeurs, tentant à crédit de répéter leur succès. Mais ils ont échoué – ceux qui s’apprêtaient à prendre la relève réorienteront leur carrière en urgence. Personne n’est plus là pour racheter leur affaire à prix d’or. Nous en aurons un aperçu les prochains mois alors que les signes de panique se répandent dans les professions concernées.

Réformer ou faire croire que l’on va réformer revient au même. La crédibilité financière des officines des professions protégées est en miettes. Ce n’est pas le karma mais ça y ressemble : tout individu qui s’apprête à embrasser une profession confortablement protégée par l’État devrait se rappeler que celui-ci peut retirer son agrément sans préavis ni compensation. En guise de « sécurité », il est difficile de s’exposer davantage…

Fallait-il être naïf pour croire l’État capable d’assurer une protection perpétuelle ! Bâtir sa carrière sur une chimère expose inévitablement à de graves désillusions.


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