Poutine joue à la guerre froide pour la perdre encore une fois

Vladimir Poutine (Crédits World Economic Forum, licence Creative Commons)

Comme pour l’Union Soviétique, l’économie représente aujourd’hui le talon d’Achille de la Russie de Poutine

Par Fabio Rafael Fiallo

Vladimir Poutine 2 (Crédits World Economic Forum, licence Creative Commons)

Le positionnement de Vladimir Poutine dans les relations internationales se trouve résumé en filigrane dans sa fameuse déclaration selon laquelle la chute de l’Union Soviétique fut « la plus grande catastrophe géopolitique du 20e siècle ». Autrement dit, il aurait mieux valu pour la Russie, et en l’occurrence pour le monde, maintenir en vie l’URSS. Opinion que, il va de soi, ne sauraient partager ni les dizaines de millions de prisonniers du goulag et autres victimes du communisme ni les peuples d’Europe de l’Est soumis au joug soviétique.

Catastrophe pour Poutine ou délivrance pour les autres, la chute du bloc soviétique était de toute façon devenue inéluctable du fait de la faiblesse structurelle de l’économie de l’URSS, laquelle s’avéra incapable de soutenir à terme les ambitions hégémoniques du Kremlin.

Or, comme pour l’Union Soviétique, l’économie représente aujourd’hui le talon d’Achille de la Russie de Poutine.

Sans vouloir bien entendu restaurer le socialisme, Poutine se place dans la droite ligne de l’étatisme soviétique. Il assure à l’État la mainmise sur les secteurs économiques les plus profitables et en utilise les bénéfices, non pas pour moderniser et élargir le tissu économique, mais pour assoir son pouvoir aussi bien à l’intérieur du pays que sur le plan international.

L’économie russe est ainsi devenue ce qu’on appelle un « capitalisme de copinage » (crony capitalism), caractérisé par le népotisme, la corruption et l’opacité dans la gestion des fonds publics. Dans le dernier indice de corruption établi par l’ONG Transparency International (2013), la Russie se situe à la peu honorable 127e place sur un total de 177 – niveau comparable à celui du Pakistan ou de la Gambie.

Les investissements financés par le gouvernement et les contrats passés par les entreprises contrôlées par l’État servent à subventionner en sous-main les groupes favorisés par le pouvoir – des groupes pas bêtes qui, pour protéger leurs avoirs des aléas de la gestion poutinienne, s’adonnent à la fuite des capitaux.

Les petites et moyennes entreprises (PME) – pièces maîtresses de toute économie performante – se trouvent plombées par la sur-règlementation et la gabegie, les inspections gouvernementales leur ayant coûté 35 milliards de dollars (26 milliards d’euros) en 2013. Elles fournissent à peine un quart des emplois – contre 50% en moyenne dans les pays développés groupés dans l’OCDE.

Rien d’étonnant que la Russie ne parvienne pas à être compétitive internationalement ni par la qualité de ses produits ni par les prix de ceux-ci. Elle demeure une puissance rentière basée sur l’exploitation du pétrole et du gaz.

Mais Vladimir Poutine ne relève pas le défi de la modernisation de l’économie russe. Alexeï Koudrine, ministre des Finances pendant les deux premiers mandats de Poutine, reconnaît l’absence de volonté politique pour attaquer les problèmes économiques fondamentaux de la Russie.

En dépit du handicap économique, Poutine persiste et signe dans ses rêves de puissance, faisant recours à son arme favorite, celle apprise quand il était un cadre du KGB : la méthode musclée. D’où l’annexion de la Crimée et le soutien aux séparatistes russophones de l’est de l’Ukraine.

Le problème, c’est que toutes ces gesticulations hégémoniques entraînent un coût et représentent un boulet supplémentaire pour l’économie russe.

L’annexion de la Crimée en est l’exemple. Le tourisme y a diminué de 35% durant le premier semestre de cette année, poussant les autorités russes à subventionner les billets de train depuis la Russie (aux frais du contribuable) et à ordonner une réduction de 45% dans le prix des billets d’avion (aux frais des lignes aériennes). Des projets d’infrastructure pour une valeur de plus de 15 milliards d’euros sont prévus ou en cours de réalisation, y compris un pont dont le coût estimé – à l’instar de ce qui arriva avec le budget des jeux olympiques de Sotchi – a triplé depuis le mois de mars.

Puis, les sanctions imposées par les États-Unis et leurs alliés en raison de l’annexion par Poutine de la Crimée et de son soutien aux russophones en Ukraine, ainsi que la menace de nouvelles sanctions, plombent davantage encore l’économie russe.

La fuite des capitaux, estimée à 56 milliards de dollars en 2012 et 63 milliards en 2013, n’a fait que s’accentuer. Rien qu’au premier semestre de l’année en cours, elle atteint au bas mot les 75 milliards de dollars. Le FMI prévoit qu’une telle fuite pourrait excéder les 100 milliards de dollars sur l’ensemble de l’année si la crise ukrainienne persiste.

Comme conséquence des sanctions et de la fuite accrue des capitaux, le rouble se déprécie. Pour freiner la dépréciation, les autorités russes ont augmenté les taux d’intérêt, ce qui à son tour ralentit l’activité économique.

Les investissements étrangers, qui contribuent à compenser la fuite des capitaux nationaux, ont chuté de 50% dans la première moitié de 2014, et ce du fait d’une croissance faible ou nulle, de la dépréciation progressive du rouble et de l’épée de Damoclès des sanctions internationales.

Le ministère russe des Finances déclara que la croissance pour l’ensemble de l’année risque d’être nulle, et ce à cause de troubles « géopolitiques ».

L’accord sur l’exportation de gaz naturel russe vers la Chine, d’un montant de 400 milliards de dollars (300 milliards d’euros) et signé par Vladimir Poutine et le Président Xi Jinping, n’est pas de nature à renverser la tendance.

En effet, cet accord fut l’objet d’intenses négociations durant plus de dix ans, mais n’avait pu être conclu en raison des conditions posées par la Chine, jugées par Moscou trop onéreuses. Toutefois, contraint de parer au plus pressé, Poutine se vit obligé de frapper aux portes de la Chine et se plier aux termes exigés par Beijing.

Poutine essaie à tout prix de rejouer le match de la Guerre Froide avec les méthodes apprises au KGB. Mais avec une économie mal en point, le destin de la Russie de Poutine ne saura être différent de celui de sa chère Union Soviétique.