Un scandale au GIEC ? C’est « Sauvons le climat » qui l’affirme…

giec perdu dans la science

L’association « Sauvons le climat » s’est enfin rendu compte que le GIEC pouvait produire des rapports et des résumés pour décideurs altérés par de mauvaises influences.

Par Anton Suwalki

giec perdu dans la sciencePeu connue du grand public, Sauvons le climat (SLC) est une association qui considère que « la consommation sans frein des énergies fossiles provoque, via les gaz à effet de serre, un réchauffement climatique dont les conséquences s’annoncent redoutables. » Comme son nom l’indique, faisant écho aux si nombreux sauveurs de la planète, elle a fait sienne la mission de préserver le climat et l’« avenir des générations futures ». Elle se distingue toutefois des organisations environnementalistes technophobes et nucléophobes, et défend fermement l’énergie nucléaire, dont le poids en France fait de celle-ci un des pays développés les moins émetteurs de CO2.

Jusqu’à présent, SLC n’avait à notre connaissance jamais exprimé la moindre divergence ni la moindre réserve sur les rapports du GIEC et son traitement du réchauffement climatique. Les « climatosceptiques » sont traités très rudement, et le site de l’association laisse passer des commentaires d’une extrême violence où l’on propose d’envoyer Courtillot et Allègre à Cayenne. Rien de très étonnant lorsqu’on sait que le prestigieux conseil scientifique de SLC comporte parmi ses membres Michel Petit, membre de l’académie des Sciences et ancien expert français du GIEC. De ce fait, les erreurs ou (supposées) manipulations des climatosceptiques sont vigoureusement dénoncées, tandis que l’affaire de la fonte des glaciers de l’Himalaya d’ici 20351 est analysée avec une candeur certaine par le même Michel Petit, dont les propos en public sont parfois surprenants. Ainsi, selon lui, l’optimum climatique médiéval n’aurait existé qu’en France2 !

Le communiqué du 15 juin 2013 est d’autant plus surprenant. Qui a rédigé le rapport du groupe 3 du GIEC se demande l’association ? Diable ! Se pourrait-il donc qu’il s’agisse d’autres chose que d’un groupe d’experts chargés de faire le point sur l’état de la connaissance en matière de stratégies permettant de « limiter le changement climatique » ? La neutralité et l’intégrité du GIEC n’avaient jusqu’à présent jamais été mises en doute par SLC, y compris lors du rapport spécial de 2011, où un scénario délirant3 laissait entrevoir la possibilité de produire 77% de l’énergie primaire mondiale d’ici 2050 à partir d’énergies renouvelables. « Qui avait rédigé ce rapport ? », aurait également pu demander SLC à l’époque. Parmi les auteurs, Sven Teske de Greenpeace, co-inventeur de ce scénario avec Christine Lins de l’EREC, syndicat professionnel de l’énergie renouvelable.

Mais cette fois-ci, le GIEC est allé trop loin, et SLC s’insurge contre « la tonalité anti-nucléaire » du résumé pour les décideurs. S’exprimant dans une tonalité très chevènementiste (ou dupont-aignantiste), l’association s’est donc penchée sur la nationalité des auteurs du rapport :

Il y a trois co-présidents dans le GR3, un Cubain, un Allemand (Ottmar Edenhofer), un Malien. Parmi les six vice-présidents il y a un Britannique, un Italien mais aucun Français.

Le rapport du GRIII contient évidemment la liste des auteurs. On peut alors juger du « rapport des forces ». Et la surprise est amère. Pour les 16 chapitres du rapport on compte huit auteurs travaillant dans des institutions ou universités françaises à comparer à 73 auteurs allemands ! Si on limite le décompte aux auteurs principaux on trouve cinq Français travaillant dans des institutions ou universités françaises à comparer à 27 Allemands. La contribution allemande n’est dépassée que par celle des USA avec 49 auteurs. Le Royaume Uni en compte 14, les Pays Bas et l’Italie 9 chacun.

Certains chapitres sont particulièrement importants.

Le chapitre 6 traite de l’évaluation des trajectoires de transformation (Assesment of Transformation Pathways). Pour 1 Français (Jean Charles Hourcade), on compte 13 Allemands.

Le chapitre 7 traite des systèmes énergétiques : aucun Français (où est passé EDF ?), 8 Allemands.

Le chapitre 16 traite des questions de coûts d’investissement et de finances : aucun Français, 3 Allemands.

L’annexe 3 traite des coûts spécifiques des technologies et des performances : pas de Français, 5 Allemands.

Parmi les rédacteurs du résumé pour décideurs (SPM) on compte un Français travaillant pour l’OCDE et un autre travaillant à l’université de Princeton, pour 16 Allemands. Aucun Français travaillant dans une institution française.

Pour le Groupe I les auteurs français du résumé pour décideurs étaient au nombre de 4 pour 6 allemands.

En somme, si on comprend bien, trop d’Allemands, et pas assez de Français, aux yeux de SLC ! En principe, la composition d’une équipe d’experts ne devrait être jugée qu’au regard de la compétence de ceux-ci et de leur complémentarité, et non pas en fonction de leur nationalité. Doit-on comprendre que le fait d’être allemand altère l’objectivité de l’expertise ? Que le point de vue d’un expert allemand diffère par nature de celui d’un expert français, et que ceux-ci sont là pour défendre les options stratégiques de leurs États respectifs ? Ce serait l’aveu qu’on n’est plus dans la science ! C’est bien l’opinion de SLC, qui considère par conséquent qu’on doit respecter un équilibre des représentations nationales pour que des points de vue inconciliables puissent s’exprimer de façon équilibré :

Il existe actuellement des différences de stratégies importantes entre pays, selon qu’ils envisagent ou non de sortir du nucléaire en recourant plus longtemps à l’usage de combustibles fossiles pour la production d’électricité. Les deux stratégies sont illustrées par celles de la France et de l’Allemagne. On pouvait donc espérer que les deux choix possibles seraient exprimés de façon équitable au sein du GRIII.(..)

La « sous-représentation » française dans le GR3 est-elle le résultat d’un « complot allemand » ou de l’incurie du ministère de l’écologie française ? Le communiqué de SLC vire au chauvinisme douteux et belliqueux : « La faible représentation de la France dans le Groupe III était-elle délibérée ? Ou bien résulte-t-elle d’un dysfonctionnement du Ministère de l’Écologie (en 2008-2009) chargé de fournir une liste d’auteurs possibles au GIEC ? Quoiqu’il en soit, cette faiblesse de la contribution française est un scandale et exige que la lumière soit faite pour comprendre comment elle a pu être possible ».

Le mot est lâché : un scandale, le premier que SLC entrevoit au GIEC. Sur certains points, l’association a raison : la tonalité du résumé est bien anti-nucléaire, et on peut se demander avec elle :

Comment peut-on dénoncer les risques des mines d’uranium et ne pas dire un mot sur ceux des mines de charbon ?

Comment parler de risques opérationnels du nucléaire sans dire un mot de ceux des industries du gaz, des barrages hydroélectriques, de l’exploitation de la biomasse etc. ?

Pourquoi taire que jamais un programme militaire n’a été la conséquence d’un programme civil préexistant ?

Les déchets nucléaires sont contrôlés et confinés contrairement aux gaz, poussières et déchets solides produits par la combustion du charbon, du pétrole et du gaz.

Mais d’autre part, si on peut concevoir que les points de vue adoptés correspondent effectivement aux choix énergétiques (catastrophiques) de l’Allemagne, on devrait se contenter de pointer les faiblesses et la partialité du rapport du GR3 du GIEC, et surtout ne pas lui opposer un rééquilibrage diplomatique, plus de Français pour contrebalancer l’influence germanique.

La réaction de SLC est un bel aveu, et une concession involontaire aux critiques du GIEC : contrairement à l’image que certains veulent en donner, le GIEC n’est pas un organisme neutre, qui se borne à faire le point sur l’état des connaissances en matière de climat, mais il est au carrefour de la science et de la politique qui font rarement bon ménage. Comme l’explique Michel Petit, « une première version est soumise à la revue par des experts du domaine abordé, désignés par les états-membres et par les organisations non gouvernementales (ONG) concernées par le changement climatique, qui ont un statut d’observateur. Certaines de ces ONG sont d’obédience écologiste, d’autres représentent les vues des pétroliers et des autres lobbies de producteurs d’énergie. Toutes les sensibilités sont donc présentes et, de plus, la liste des experts n’est pas fermée : toute remarque scientifique est prise en compte, quel qu’en soit l’auteur ». Toutes les sensibilités ! Comme si la vérité scientifique était une question de « sensibilité » !

SLC semble donc avoir enfin compris où peut mener la prise en compte de ces « sensibilités » : des lobbies économiques, politiques et/ou idéologiques qui se livrent à des jeux d’influence. La tonalité anti-nucléaire du rapport du GR3 en est une illustration. L’affaire des glaciers de l’Himalaya en est une autre4.

Mais réclamer une représentation équitable (avec en toile de fond une germanophobie à peine dissimulée) de toutes les sensibilités apparaît bien naïf. Comment un consensus scientifique digne de ce nom pourrait-il émerger d’un équilibre d’influence entre ceux qui ont intérêt à exagérer les conséquences éventuelles du changement climatique, et ceux qui ont intérêt à les minimiser ? Quoi qu’il en soit, SLC s’est enfin rendu compte que cet organisme hybride qu’est le GIEC pouvait produire des rapports, et des résumés pour décideurs5 altérés par de mauvaises influences. Il y a un début à tout.


Sur le web.

  1. Cette affirmation figurait dans le 4ème rapport du GIEC : les glaciers devraient avoir perdu 80% de leur surface d’ici à 2035. La source « scientifique » de cette grosse bourde n’était autre que le WWF.
  2. En réalité il existe plusieurs dizaines d’études peer-reviewed consacrées à l’optimum médiéval, tendant à accréditer l’idée d’un phénomène global. En tout cas, Michel Petit est à notre connaissance le seul à affirmer que cela n’a concerné que la France.
  3. Parmi 164. Soulignons que tester 164 scénarios, quel que soit le domaine, ne fait pas vraiment très sérieux…
  4. On peut très bien imaginer que l’ « erreur » ait échappé à la vigilance collective des relecteurs du rapport du GIEC,révélant une simple défaillance du processus de relecture. Par contre, il est difficile de croire, à l’instar de Stéphane Foucart du Monde, que l’erreur, surtout quand on en connaît la source, se soit glissée toute seule dans le rapport du GIEC, sans que quiconque ait eu la volonté de tromper. En accès libre, l’article de Foucart sur ce sujet.
  5. Tout porte à penser que ces résumés, dont le contenu est négocié mot par mot, sont encore plus sous influence que les rapports eux-mêmes.