Nous sommes (presque) tous des Eddie Willers

Penser qu’Ayn Rand sert la cause des génies et des créateurs aux dépens de la majorité est une grossière erreur.

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La Grève (Crédits : Les Belles Lettres, tous droits réservés)

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Nous sommes (presque) tous des Eddie Willers

Publié le 18 juillet 2014
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Par Rémy Va

La GrèveUn nombre toujours plus important de libéraux lisent Ayn Rand. Pour certains, La Grève ou La Source Vive sont des incontournables de l’humanisme libéral. Pour d’autres, Ayn Rand fut une porte d’accès vers le libertarianisme. Beaucoup ont découvert grâce à son œuvre toute la fierté que l’on pouvait retirer de l’accomplissement individuel.

Les best-sellers d’Ayn Rand sont principalement des romans. Ce genre permet une diffusion plus large des idées de la philosophe. Surtout, il offre une riche palette de personnages et de situations auxquels chacun peut s’identifier.

L’un de ces personnages est Eddie Willers. Comme tous les lecteurs de Contrepoints n’ont pas lu La Grève, il faut décrire le personnage. Eddie Willers est l’assistant de Dagny Taggart, héroïne du livre, qui dirige avec brio la Taggart Transcontinental, compagnie de chemins de fer. Le roman est dominé par des personnages très extrêmes : Dagny Taggart est une femme de poigne qui tient tête à des bureaucrates au pouvoir fou, John Galt est éclatant de par son individualisme et sa rébellion. On admire Hank Rearden pour sa capacité à supporter la solitude qu’il subit à tort. On est enfin charmé par la fougue de Francisco d’Anconia et par l’éthique de Ragnar Danneskjöld.

Eddie Willers, lui, est un simple assistant. Si Dagny Taggart lui transmet au cours de l’histoire quelques tâches exécutives, ses journées semblent surtout ressembler à celles de l’employé de bureau lambda. Willers n’est pas doté d’un superbe talent ni d’un génie à toute épreuve. Ami d’enfance de Dagny, il semble aimer secrètement cette dernière et manque de courage pour le lui dire. Eddie Willers n’est ni charismatique ni particulièrement impressionnant. On est là bien éloigné du héros randien.

À la fin de l’œuvre, alors que Dagny, Hank, John et tous les autres « producteurs » et héros randiens ont trouvé refuge dans le Ravin de Galt pour former une nouvelle société libertarienne, Eddie Willers reste seul, isolé, sur une voie ferrée, à bord d’un train tombé en panne en plein milieu d’un no-man’s land.

« Mais, Dagny, le métier, ce qui permet de gagner sa vie – c’est cela qu’il y a de meilleur en nous, c’est cela qu’il fallait défendre… Et c’est pour le préserver, Dagny, qu’il faut que je fasse repartir ce train… »

Que d’injustice ! Eddie Willers ne s’est pourtant jamais allié avec les collectivistes pour harceler les producteurs, les surtaxer, les piller ou leur mettre des bâtons dans les roues. Inlassablement, il a soutenu Dagny et n’a jamais critiqué l’égoïsme des protagonistes. Jusqu’à sa fin, il a servi la Taggart Transcontinental, son prestige et ses employés. Toutefois, Ayn Rand le condamne à la solitude dans une société qui s’écroule.

Pourtant, la philosophe nous montre ici la facette la plus humaine de sa philosophie, parce que c’est celle où la majorité d’entre nous peut se retrouver. Les grands producteurs, les capitaines d’industrie, les entrepreneurs, ceux-là ne sont pas légion parmi les rangs de l’humanité. Peu d’entre nous naissent avec ce courage inné, celui d’aller là où personne n’oserait aller. Bien peu trouvent l’idée de génie qui fera avancer le monde et qui ouvrira le voie à de nouvelles opportunités économiques et humaines. La plupart d’entre nous entretiendra quand même la volonté de faire du mieux qu’elle peut, de remplir au mieux les objectifs qu’elle peut dresser.

Ayn Rand dresse ici un constat mais érige un devoir moral : en effet, tout le monde ne rencontre pas la description du héros randien, mais tout le monde peut faire du mieux qu’il peut sans être amené à piller les autres, à être guidé par la jalousie plutôt que par la motivation ou par l’assistanat plutôt que par l’accomplissement. Ce qui permet de gagner sa vie, son métier, c’est en effet ce qu’il y a de meilleur en nous : c’est ce qui déterminera, in fine, notre apport au monde, ce que nous laisserons derrière nous comme création ou comme participation à la coopération des hommes. Et cette leçon de vie vaut autant pour l’ouvrier et le conducteur de bus que pour l’avocat ou le cadre commercial.

Par la déchéance d’Eddie Willers décrite à la fin du livre, Ayn Rand nous montre à quel point le collectivisme peut être destructeur. Pas uniquement pour le génie ou le grand capitaine d’industrie, mais aussi pour le travailleur lambda, celui qui n’a les moyens ni de fuir, ni de s’expatrier, ni de fonder une autre société. En privant des hommes comme Eddie Willers de l’apport des plus grands génies à cause des persécutions dont ils sont victimes, en leur soutirant leur capacité à apporter leur pierre (même modeste) à l’édifice d’une découverte ou d’une entreprise, le collectivisme condamne la majorité des êtres humains.

Penser qu’Ayn Rand sert la cause des génies et des créateurs aux dépens de la majorité est une grossière erreur, qu’il est toujours possible de corriger en lisant ou relisant La Grève avec une plus grande attention portée au personnage d’Eddie Willers.

— Ayn Rand, La Grève : Atlas Shrugged, Belles Lettres, septembre 2011, 1170 pages.

Voir les commentaires (13)

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  • Vous avez vu que les critiques pour le spectacle d’Ivo van Hove « The Fountainhead » (la source vive) (Ayn Rand) à Avignon sont dithyrambiques (Rue89, France-info … Bien sur sauf Telerama mais eux et la critique

  • « Comme tous les lecteurs de Contrepoints n’ont pas lu La Grève »

    Quoi ??? Mais il faut le leur imposer, les mettre dans des centres de lecture de la grève ! :mrgreen:

  • Une oeuvre libérale à Avignon ? Mais comment c’est possible ?

    Et oui les gens aiment qu’on ne leur serve pas la soupe : altruiste humaniste classique mais qu’on leur montre qu’il y a un humanisme dans l’égoisme peut être bien plus grand et plus profitable pour tous et un.

    Pour ceux qui n’ont pas lu l’essentiel : Le Discours d’Howard Roark : http://aperto-libro.blogspot.fr/2007/10/le-discours-dhoward-roark.html

    • Je récuse l’emploi du terme d’égoïsme pour décrire la pensée d’Ayn Rand, sauf à l’entourer de précautions.
      En effet cela en donne une idée absolument fausse.
      Dans La grève, il y a de l’altruisme à toutes les pages.

      Les socialistes ont beau jeu d’accuser les libéraux de faire de l’égoïsme une vertu (Obama).
      Ce sont eux les égoïstes.

      Ce qui décrit le mieux la pensée d’Ayn Rand, c’est le libéralisme strict, le respect scrupuleux de la liberté des autres, ce qui est le contraire de l’égoïsme au sens du dictionnaire.

      Non seulement ses héros pratiquent ce respect, mais ils se battent avec abnégation pour la défense de la liberté des autres: Ayn Rand est donc objectivement altruiste.

      • « Je récuse l’emploi du terme d’égoïsme pour décrire la pensée d’Ayn Rand, sauf à l’entourer de précautions. En effet cela en donne une idée absolument fausse. »

        Ce sont ses détracteurs qui en ont faussé sa signification. Dans son recueil d’essais « La vertu d’égoïsme », elle dit : « L’éthique objectiviste considère que ce qui est bon pour l’homme ne nécessite pas de sacrifices humains et ne peut être accompli par le sacrifice des uns en faveur des autres. »

      • Récusez Ayn rand alors car elle utilise le terme et le revendique justement. Elle explique justement en quoi l’égoïsme est une vertus

      • et elle n’est pas altruiste..

  • merci pour cet éclairage.
    J’avais en effet trouvé le personnage fade et ennuyeux, le bon chienchien fidèle mais qui fini connement au milieu de rien.
    On peut rajouter qu’il n’a rien dans sa vie hors de son travail il peut donc fuir sans problème, peut-etre lui manque-t-il de courage et d’audace?
    Ceux qui refusent le collectivisme désertent leur job et certains se retrouvent dans le ravin de Galt…

  • Je vous trouve bien dur avec ce personnage. Qui dit qu’à sa manière il ne fait pas preuve de courage?vous le comparez aux autres protagonistes.
    Dans le fond j’ai un avis similaire. Mais chacun peut être courageux à sa manière et donc en sera heureux, pourquoi le comparer aux autres personnages, il est tout aussi important dans le bouquin, pour moi.

  • Dans le roman, il n’y a pas qu’Eddie Willers, d’autres personnages comme le clochard dans la rue qui demande  » qui est John Galt », le chauffeur de taxi qui a écouté l’intervention de Dagny à la radio, et qui la remercie non pas pour le pourboire mais pour ce qu’elle est, le passager clandestin ( Jeff Allen) qui est aussi victime du collectivisme ambiant mais qui ne baisse pas les bras et garde sa dignité d’homme, tous ces personnages sont à leur niveau modeste des « Eddie Willers » qui vont aller jusqu’au bout et finir leur travail même s’ils doivent être broyés par le système qui s’écroule.

  • Petite question avec un petit rapport au sujet : à qui compareriez-vous Francis Underwood de la série House of Cards dans la Grève ?

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