L’homme est un loup pour l’homme. Bientôt un chien ?

Homme loup (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)

L’une des plus grandes avancées humaines, réalisée en plusieurs endroits de la planète, est la production alimentaire. Quand ils ont trouvé des plantes et conditions adaptées à l’agriculture, les hommes les ont domestiquées ; ils ont également domestiqué des animaux pour divers usages.

Pour ce faire, ils ont eu recours à divers procédés. En sélectionnant au fil du temps les plus dociles, les plus calmes, les plus aptes à obéir, les hommes ont transformé le loup en chien. Ils ont utilisé certaines caractéristiques naturelles du loup, comme son instinct grégaire et son organisation hiérarchique naturelle, pour s’en rendre maître et faire de lui un animal de compagnie dont les diverses races se prêtent à différents usages.

img contrepoints476Certaines des caractéristiques qui permettent au loup de gagner dans la sélection naturelle se sont estompées, comme les sens ; en revanche, la sélection artificielle pratiquée par l’homme en a développé d’autres ; les critères qui font qu’un chien gagne au grand jeu de la nature ne sont plus les règles qui le font gagner dans la nature. Le chien docile est préféré au chien agressif, le chien confiant au chien méfiant, le « bon caractère » à l’instinct.

L’éléphant, lui, est plus simple à capturer qu’à élever. Mais il faut le capturer tôt, car il faut lui faire croire très tôt qu’il est incapable de se libérer de ses liens en l’enchaînant à de lourds objets. Adulte, il pourrait rompre ses liens facilement, mais il a intégré sa propre servitude ; on peut le manipuler avec une corde car, tout petit, on lui a fait intégrer des limitations qui le suivront toute sa vie. Il peut alors suffire d’une cordelette reliée à une chaise pour tenir l’éléphant en place.

Et de la même façon, on peut domestiquer les hommes, les apprivoiser. On peut récompenser les plus obéissants et punir les plus rebelles, modifier les règles du jeu pour modifier les facteurs de succès. En cela, on peut même espérer modifier la nature humaine, en poussant les hommes à développer leurs relations plutôt que leurs talents, surtout si on est la relation que tout le monde voudrait avoir (par exemple le maire pour obtenir les bonnes autorisations et les bons contrats). En changeant les facteurs clés de succès, on peut changer le sort des hommes, transformer vice et vertu, détruire le beau et le vrai, tuer l’amour et l’estime de soi. On peut changer une culture, changer les esprits, changer les hommes.

Et les apprivoiser. Créer en eux des limitations, les enchaîner dès la naissance à des certitudes qu’ils ne tenteront par la suite que rarement de renverser. On peut les convaincre qu’il faut subir l’injustice ou la commettre, et qu’il faut pour réduire l’injustice ne pas laisser faire les hommes par nature mauvais. On peut les convaincre que le changement est mauvais, que tout est relatif ou que tout est certain. On peut les convaincre que la vertu n’existe pas et qu’il faut la simuler de toute pièce en contraignant les hommes.

Leur faire croire qu’ils ne pourront jamais se passer de lois et réglementations pour négocier un contrat de travail ou acheter des lasagnes, ni d’agences pour trouver un emploi et mettre sur le marché des médicaments non mortels. Qu’ils ne peuvent anticiper eux-mêmes les étapes et risques de la vie.

On peut les convaincre que le bien n’existe pas et qu’en son absence, mieux vaut choisir le moindre mal. Leur faire accepter même l’idée que le mal fait partie de la vie, alors qu’il la détruit. On peut les rendre méfiants les uns des autres. On peut leur faire accepter l’idée que leurs vies seront toujours limitées, qu’il faut de soi-même se restreindre et qu’on ne peut avoir de succès qu’en se spécialisant à outrance, gardant pour soi les bénéfices et le pouvoir qu’il y a dans l’intégration.

L’homme est parvenu à domestiquer de nombreux animaux, mais n’est pas à l’abri de sa propre domestication. Dans les deux cas, un animal a voulu se rendre maître d’un autre, et dans un cas, il y est parvenu. Dans l’autre, il y parviendra si (ou tant que) l’idée qu’un maître est toujours nécessaire prévaudra.