Le chantier politique libyen : entre impasse républicaine et monarchie constitutionnelle

Libye (Crédits : Magharebia, licence Creative Commons)

Alors que les États-Unis tentent de propulser à la tête de la Libye le Général Haftar, l’idée d’un retour à une monarchie constitutionnelle circule chez les élites politiques.

Depuis le renversement de Kadhafi en 2011, la Libye, divisée, est en proie aux milices armées et le Gouvernement en place a du mal à prouver sa légitimité. Alors que les États-Unis tentent de propulser à la tête du pays le Général Haftar qui livre une guerre sans merci aux islamistes, l’idée d’un retour à une monarchie constitutionnelle circule chez les élites politiques.

Par Jules Robin

Libye CC  Magharebia

Instabilité politique et milices armées 

En 2011, le peuple libyen, aidé des forces internationales, met fin au règne de Mouammar Kadhafi, après 42 années de dictature sanglante. Une république parlementaire menée par Nouri Bousahmein et concentrant de nombreux espoirs s’installe alors difficilement. Trois ans plus tard, les forces internationales ont quitté le pays, ne laissant place qu’à l’insécurité et à l’instabilité politique. Alors que l’élection des membres du Congrès Général National (CGN) n’a mobilisé que 42% des électeurs potentiels libyens, seuls 47 sièges sur les 60 de l’Assemblée constituante partiellement élue en février 2014 ont été pourvus. Les institutions mises en place depuis 2011 n’ont toujours pas mené à bien leur première mission, adopter une nouvelle constitution, et la question de leur légitimité se pose aux quatre coins du pays, mais aussi du monde.

En pleine somalisation, le pays se divise peu à peu en trois provinces : la Tripolitaine, vieille région agricole tournée vers la Tunisie, la Cyrénaïque, région pastorale orientée vers l’Égypte et le Fezzan, région désertique abandonnée aux djihadistes et aux trafics où Touareg et Toubous luttent pour leur indépendance. Des milices armées, qui auront probablement bientôt leur propre gouvernement, règnent par la force sur les villes du pays. Alors que Derna, à l’Est de la Libye, échappe clairement aux autorités, Benghazi, la deuxième ville après Tripoli, est submergée par le nombre croissant de tribus qui s’y déclarent la guerre.

Des administrations à l’arrêt et des milices armées qui prennent peu à peu le contrôle du territoire. Ce n’est qu’un échantillon de la situation actuelle en Libye, qui suffit pourtant à montrer l’échec des gouvernements mis en place depuis 2011 dans l’instauration d’un État solide et légitime. Les 150 tribus qui peuplent la Libye ne s’accordent sur rien, mis à part une chose : le système actuel n’est pas une solution viable. Une absence de vision collective qui pourrait mener le pays à sa perte si personne ne prend les choses en main. Réussir à fédérer le peuple libyen, la solution est évidente. Sa réalisation un peu moins.

Haftar : le poulain des Américains fait la guerre aux islamistes

C’est en tout cas ce qu’essaie de faire un revenant du monde politique et militaire libyen, le Général Haftar. Après avoir participé au renversement de Kadhafi en 2011, l’homme de 71 ans est aujourd’hui à la tête d’une armée autoproclamée « armée nationale libyenne ». Sa proposition officielle : un « Conseil présidentiel » comme étape de transition pour sortir la Libye du « chaos » et de la « violence » dans lesquels elle s’embourbe. Sa cible : les islamistes, réformés ou non, et le CGN. Ses moyens d’action : des hélicoptères et avions de combat qui lui ont servi à bombarder les milices islamistes de Benghazi et le CGN les 16 et 18 mai derniers. Son bilan : 80 morts et 150 blessés officiels pour le moment. Autant dire que pour un homme qui dit lutter contre la violence dans le pays, il n’y va pas avec le dos de la cuillère. Son combat contre les islamistes du pays et son mouvement, sobrement baptisé « Dignité », lui ont tout de même permis de rassembler de nombreux partisans, notamment l’ancien Premier ministre Ali Zeidan, mais son passé d’ancien allié de Kadhafi et les rumeurs selon lesquelles il serait « l’homme des Américains »  ne prêchent pas en sa faveur.

Né en 1949 à Benghazi, Khalifa Belqasin Haftar participe avec Kadhafi au renversement du roi Idriss en 1969 et devient chef d’état-major de l’armée libyenne jusqu’en 1986, année lors de laquelle il est fait prisonnier par la bande d’Aouzou, au Tchad. Un échec que Kadhafi lui fera payer, le désavouant publiquement et refusant de lui venir en aide. Ce sont finalement les États-Unis qui se mobilisent pour le libérer en 1990. Il s’installe alors à Langley, près du siège de la CIA, et ne retournera en Libye qu’en 2011 pour rejoindre les combats armés contre Kadhafi et enfin obtenir sa vengeance. Un parcours qui ne laisse que très peu de doute sur qui est réellement aux manettes derrière le mouvement d’Haftar. Des combats armés contre les islamistes, menés par un homme à la botte des États-Unis qui souhaiteraient le placer à la tête de la Libye. Une situation bien connue des Afghans dont le rêve de 2002 a rapidement tourné au cauchemar.

Une monarchie constitutionnelle pour unifier la Libye ?

En 2001, après plusieurs mois de guerre en Afghanistan, Hamid Karzaï se retrouve sur le trône de Kaboul, propulsé par les États-Unis. L’homme de 44 ans, réputé pour sa proximité avec les diplomates américains depuis de nombreuses années, est alors loin de faire l’unanimité, mais qu’importe, il a le soutien de George Bush. Incapable de fédérer le peuple afghan, qui ne voit en son arrivée au pouvoir qu’une énième étape du colonialisme américain, il se retrouve rapidement submergé et décide finalement de se retourner contre les États-Unis, dont il ne veut plus être la « marionnette ». Cette année, alors que le scrutin du 5 avril ne lui est pas favorable, il quitte un palais présidentiel gangrené par la mafia et la corruption tandis que les espoirs nés en 2002 chez la population ne sont plus que les cendres des attaques des talibans qui prennent peu à peu le contrôle du pays. Une « hostilité au principe monarchique » des Américains qui leur a fait « manquer une belle occasion d’organiser la réconciliation nationale », selon l’essayiste française Roland Hureaux. Mohammed Zaher Shah, qui avait régné sur le pays de 1933 à 1973 rassemblait en effet bien plus le peuple afghan et paraissait plus légitime qu’un ancien consultant pour un groupe pétrolier californien.  Une nouvelle fois, le parallèle avec la Libye est frappant.

« Le retour de la monarchie (constitutionnelle ndlr) de la dynastie Senoussi est désormais la solution et elle garantit le retour de la sécurité et de la stabilité […] des contacts ont déjà été pris, et nous sommes en liaison avec […] le prince Mohammed qui vit à l’étranger ». Les déclarations du ministre des Affaires étrangères libyen, Mohamed Abdelazziz, le 25 mars dernier lors du 25e sommet de la ligue Arabe au Koweït ont fait le tour des médias du monde entier en à peine quelques jours. Se sont depuis ralliés à sa cause des chefs de tribus libyens et de nombreux intellectuels qui déclarent vouloir placer la sécurité en Libye avant tout.

Pour la population libyenne aujourd’hui, la famille Senoussi, qui a régné de l’indépendance de la Libye en 1951 à l’arrivée de Kadhafi en 1969, est le symbole de l’unité nationale. Famille dirigeante de la confrérie religieuse réformiste Senussiyya, fondée en 1837 par Sidi Muhammad bin Ali el-Senoussi, elle est connue pour sa lutte contre la présence italienne dans le pays au début du XXe siècle, mais elle est surtout à ce jour la seule force à avoir réussi à unifier le pays.

Si l’on devait retenir une chose de l’histoire afghane, c’est bel et bien qu’on ne peut pas installer de démocratie à la place des peuples concernés. Le système républicain est-il adapté à tous les peuples, toutes les cultures, toutes les histoires ? Et si le rétablissement de la concorde, de l’autorité de l’État et de l’Union des tribus en Libye passaient par la monarchie constitutionnelle ? Pour Mohamed Abdelazziz, la réponse ne fait aucun doute et son idée d’une monarchie constitutionnelle avec un parlement à deux conseils et un gouvernement de technocrates fait non seulement son petit bonhomme de chemin dans la population, mais paraît également comme étant la plus légitime aujourd’hui. Rétablir une figure symbolique et fédératrice dans un pays où sécurité ne peut rimer qu’avec unité. Après tout, pourquoi pas ?