Mythologies politiques : hypocrite électeur, mon semblable, mon frère

Nicolas Sarkozy à Davos (Crédits : World Economic Forum, licence CC-BY-NC-SA 2.0), via Flickr.

Il est impossible de dénoncer à la fois la professionnalisation de la vie publique tout en réclamant des hommes politiques exemplaires.

Alors que l’opinion gémit de voir ses représentants compromis dans des affaires, nous observons deux attitudes. La première consiste à dénoncer la « face cachée de la politique » et « l’impunité des crimes des cols blancs ». La seconde consiste à croire que l’homme politique est un surhomme. Ces deux attitudes sont préoccupantes vis-à-vis des valeurs qui structureraient le monde politique et auxquelles la jeunesse se met à croire et qu’elle utilise pour construire son parcours politique. Archéologie des mythologies politiques.

Par Loïs Henry

Nicolas Sarkozy (Crédits World Economic Forum licence Creative Commons)« Tu connais un politique honnête toi ? » Voilà le propos que l’on ne cesse d’entendre ces dernières heures suite à la mise en examen de Nicolas Sarkozy. Ceux qui ne connaissent pas le monde de la politique spéculent toujours plus au sujet des prétendues manœuvres, des cachotteries et des droits que possèderaient les politiques. Cela est d’autant plus ancré dans les mentalités que la tradition ouvriériste française a consacré l’idée d’une justice à « deux temps » : d’un côté, la justice des cols bleus, qui condamne et réprime et de l’autre, la justice des cols blancs, indulgente malgré des crimes commis qui seraient bien plus graves que ceux commis par les « cols bleus ».

Je m’inquiète beaucoup de l’intégrité de la classe politique à venir. Pas de celle que nous connaissons aujourd’hui, mais de celle qui est en voie de formation. Car j’ai bien peur que les individus les plus véreux soient ceux qui arriveront au pouvoir demain. Pourquoi ? Déjà, parce que leur vision de la politique est structurée par cette idée qu’il faut être « pourri » pour réussir en politique. Autrement dit, les plus honnêtes quittent tôt le chemin politique et ce monde attire de plus en plus ceux qui n’ont ni valeur ni scrupule. De plus, je crois que la série House of Cards aura des répercussions très importantes dans la façon que la jeunesse aura d’appréhender la politique. Cette série, outre sa qualité intrinsèque extraordinaire, donne à voir ce que devrait être la politique. Crimes, trafics, manigance. Rien de très beau pour l’honnête individu qui souhaiterait s’engager dans la vie publique. Et j’ai bien peur que la future élite politique considère cette série comme réaliste. Nous avons là un peu le principe des prophéties auto-réalisatrices dont parlent tant d’économistes et sociologues. À force de présenter le monde politique sous sa face la plus sombre, il n’attire que ceux qui sont prêts à tous les sacrifices et à toutes les saloperies. Influencés par Franck Underwood, les nouveaux politicards seront les tocards actuellement dénoncés par tant. Sauf que nous risquons de finir par accepter ces pratiques sous prétexte que cela appartient aux « cités de valeur » (Thévenot, Boltanski) du monde politique, c’est-à-dire, à sa rationalité intrinsèque.

img contrepoints444 tous pourrisJ’aimerais donc passer un message. Non, le monde politique n’est pas sous l’emprise de la « politicaille ». Non, le monde politique n’est pas pourri. Non, le monde politique n’accepte pas toutes les pratiques. Non, le monde politique n’agit pas en « toute impunité ». Au contraire : quand Nicolas Sarkozy est accusé de violer le secret de l’instruction (quand il est violé chaque jour c’est assez ironique ceci dit), il fait face à une garde à vue. Quand trois jeunes agressent un policier et sa femme, ils ont droit à un « rappel à la loi ». Où est-elle la justice des « cols blancs » ? À force d’affabulations, à force de délires sur ce qui se passerait au sein de cette classe politique, nous observons des choses absolument irréalistes. Rien que l’affaire Kadhafi est un bel exemple des idées ridicules qui peuvent circuler. Imaginer un instant Nicolas Sarkozy accepter les millions d’un dictateur libyen en espérant que personne ne saura jamais rien, c’est absolument impossible sans un esprit vicié. On peut beaucoup dire sur la classe politique ; mais je trouve ce climat insupportable et ces accusations problématiques.

J’en profite pour tenir un discours à rebours des revendications actuelles. Les médias aujourd’hui expliquent que les Français veulent que la classe politique soit « exemplaire ». Je trouve cela ridicule. Cela consiste à dire que les hommes politiques seraient des hommes supérieurs, pleins de vertus et tout à fait exceptionnels (bonne chance pour trouver autant de députés, maires, sénateurs qui correspondront à ces qualités). Un homme politique n’est pas l’incarnation de la vertu, il est un représentant du peuple. Il incarne sa voix, ses opinions, sa rationalité, sa décence commune, ses colères. Il y a un problème certain à se défier de la classe politique en réalisant qu’elle est un peu comme nous. Eh oui, un homme politique cherche à se renseigner sur sa situation judiciaire auprès de son avocat comme tout un chacun ferait.

L’homme politique n’est pas un surhomme, il est chargé de représenter et c’est sa seule fonction. Il est impossible de dénoncer à la fois la professionnalisation de la vie publique tout en réclamant des hommes politiques exemplaires. Car, n’étant pas exemplaires, le travail des hommes politiques consiste à essayer de le paraître. Ce paraître entraine des jeux médiatiques, des jeux d’illusions, des faits cachés, des obscurités, qui, révélés, causent des désespoirs, des désillusions et le détournement envers la classe politique. C’est parce que nous exigeons trop de nos représentants qu’ils sont obligés de se professionnaliser. C’est parce qu’ils se conforment à ces exigences que les « affaires » traumatisent l’opinion médiatique qui en vient à se demander ce que cet homme a de plus qu’elle. Il n’a rien de plus, il a été élu. Et c’est peut-être le plus beau message que la démocratie a porté à nos sociétés : « Cet homme est comme vous ».  Reste à croire en ce message et ne pas sombrer dans la mythologie du politique en considérant l’homme politique comme un Roi Thaumaturge.

Nous sommes un peu comme Dieu, adressant un message désespéré, bien que parfaitement informé, à Caïn : « Où est Abel, ton frère, Caïn ? Qu’as-tu fait ? » Ah ! Malheureux ! Hypocrite électeur, mon semblable, mon frère.