De la peur

Psycho (Copie d'écran, tous droits réservés)

L’être a peur du monde dont il fait partie. Il s’érige des murs intellectuels, moraux ou physiques, pour ne pas avoir à l’affronter.

Par Emmanuel Brunet Bommert.

Psycho (1960)Directed by Alfred HitchcockShown: Janet Leigh (as Marion Crane)Il se fait peu d’expériences plus déplaisantes, plus terribles, que d’affronter la peur pour la première fois. Non pas ces craintes qui nous animent au quotidien envers les petites choses mais celle, plus primordiale, qu’est la peur de l’infinité. L’univers est vaste, bien plus que tout ce que notre conscience peut embrasser, que ce que nos théories peuvent assimiler et c’est cette immensité qui, parmi l’ensemble des vérités, nous terrifie. L’être a peur du monde dont il fait partie. Il s’érige des murs intellectuels, moraux ou physiques, pour ne pas avoir à l’affronter. Pourtant il demeure, figé tout autour de nous. Il ne cesse de paraitre plus grand à mesure que l’on s’en approche.

Il en est beaucoup pour penser que le concept de « libre arbitre » serait une grande illusion créée par l’Homme. Mais qu’il la désirerait pourtant de toutes ses forces, la rechercherait, la défendrait : rien n’est plus faux. L’espèce humaine ne souhaite pas de libre arbitre, c’est au contraire sa plus immense crainte. Elle rêve du destin, souhaitant ardemment une grande main invisible pour guider ses pas, elle supplie le ciel qu’il puisse se faire un bon chemin, qui puisse être opposé à un mauvais. Par-là peut s’indiquer une direction, même vague, à prendre. Un chemin « fini » dans un univers si illimité et si incompréhensible qu’il en semble d’autant plus abstrait.

Notre espèce rêve de dictateurs. Elle supplie qu’il se fasse des gens plus « grands », plus clairvoyants pour guider ses pas, dans une si éclatante lumière qu’elle l’aveugle complètement : elle désire des gens capables de la conduire à l’abri dans les ténèbres. L’on peut reprocher de nombreuses choses aux sectes et religions, mais pas leur immense talent à exploiter les peurs primordiales de l’espèce humaine. Il s’en est fait des « prophètes » et des « grands hommes » pour répondre à cet appel de la terreur. Tous accomplirent cette tâche et protégèrent leurs semblables de la réalité d’un monde au-delà de l’imagination, en échange de quoi ils furent gratifiés de gloire et d’adoration.

La mort et l’oubli sont des « peurs primordiales » parce qu’elles représentent deux facettes de l’infinité, de l’inconnu pour la première et du néant pour la seconde. Alors, les Hommes prirent précaution de cette vérité et conçurent des illusions pour se protéger de la brillance mortelle du soleil qui se trouve à l’intérieur même de leur tête : ils créèrent des barrières à leur conscience. Se rendant capables d’exclure la compréhension du Monde comme quelque chose d’illimité.

Nous avons inventé la « grandeur », en oubliant qu’un concept ne peut être grand que relativement à quelque chose. Nous avons imaginé que ceux qui nous protégeaient de la peur étaient de « Grands Hommes », l’exemple ultime auquel devrait aspirer l’intellectuel. Nous nous sommes créés des despotes de l’esprit, des murs, dans l’immense désert de l’infini. Mais comme ceux-là ne suffirent pas, nous nous tournâmes vers les créateurs. Ces personnes capables de modeler l’infinité, de lui donner une forme finie, à même de réaliser leurs visions. Les créateurs et les artistes, devinrent des dieux, ces créatures hors normes ayant le pouvoir de donner une fin au monde infini : aux murs s’ajoutèrent les miradors.

Les Hommes contemplèrent alors la magnificence de ce petit monde « limité », créé depuis le chaos. Ils décrétèrent comme sommet de la civilisation humaine que de bâtir des frontières et des limites à l’immensité. La frontière devint l’ultime symbole de la cité, l’horizon indépassable de l’esprit humain, la barrière qui protège de la terreur. L’on voit, tout autour de nous, ces millions de gens se gargariser de leurs limites, se vanter de leurs fins et de leurs cloisons. Ils s’imaginent comme des rois sur des milliers de trônes, hurlant que la compréhension « modérée » leur octroit une supériorité sur toutes les choses et tous les êtres.

Le monde des Hommes, cloisonné de petits remparts divisant les gens en autant de catégories possibles, nous donne l’illusion d’une réalité finie. Les gens s’imaginent « grands » ou « petits » par leurs emplois, ils se voient « immenses » ou « insignifiants » par leurs certificats, s’estiment au-delà de leurs semblables par leurs pouvoirs ou leurs biens. Tous sont terrifiés à l’idée que cette infime poussière leur soit retirée et qu’ils se retrouvent seuls, au pied d’un monde démesuré, à tâtonner sur un chemin sans certitudes.

Un monde « fini », dans un univers « infini », est toujours insignifiant et misérable par rapport au reste. Telle est la peur de l’humanité : qu’un jour elle soit forcée de faire face de nouveau à la réalité de l’immensité. Qu’elle soit obligée de se voir comme une enfant ignorante et chétive, qui lutte pour sa survie dans un océan déchainé. Car il n’existe pas de « bon chemin », seule une terreur quant à l’infinité des possibles. S’il se fait un destin, il nous indique toutes les directions à la fois.

Alors, nous élevons de nouvelles idoles, nous créons de nouveaux tyrans, pour qu’ils nous sauvent de l’infinité, qu’ils nous ramènent aux ténèbres. Nous faisons de chaque homme, de chaque femme, qui nous permet d’oublier la réalité du monde, une idole. La valse peut ainsi continuer, encore et encore.

Pourtant, cette attitude n’est pas la seule possible. Céder à la terreur n’est pas l’unique option. On devient un adulte non pas le jour où l’on est grand, que l’on est marié ou que l’on a une famille, mais le jour où l’on apprend à affronter sa peur en face, à lui tenir tête et à lui résister. Ce moment-là, où l’on acquiert la responsabilité, cette capacité à affronter l’incertitude et la peur, là seulement on peut se libérer d’elle.

Ce n’est pas une petite lutte, étant donné que la frayeur est aussi immense que peut l’être la conscience : elle s’étend aussi loin que l’esprit peut aller. Le gigantisme de cette hydre nous emprisonne dans un immense brouillard et si on lui cède, elle nous manipulera jusqu’à la destruction. Car ce n’est pas tant à la peur, que l’on imagine comme une puissance mystique, que l’on se laisse aller, mais à la panique de l’esprit lui-même.

Si l’univers est au-delà de la structure, cela n’implique en rien qu’il n’en a pas : l’infinité a des principes. Elle a une infrastructure, des piliers, des poutres, des arches… Mais contrairement à l’Homme se laissant vagabonder à la terreur, elle ne s’enferme pas dedans : elle s’appuie dessus. Sans quoi elle s’effondrerait entièrement dans une masse sans forme ni fond.

La peur est le plus grand ennemi de l’être, son adversaire le plus farouche. Ceux qui y cèdent font facilement reproche à ceux qui la combattent, aussi nul n’est plus seul que la personne qui doit lui faire face : rien ne viendra l’y aider. Par contre, nombreux viendront soutenir celui qui décidera d’y céder.

L’ignorance n’est rien face à l’effroi, l’Homme est bien plus angoissé à l’idée d’avoir raison que d’avoir tort. Il a bien plus peur d’ouvrir une porte que de la fermer, de naviguer sur les eaux de l’océan que de conduire sur une route bien droite. L’incertitude est une infinité de possibles alors que la certitude est une unique option, précise et finale.

Aussi, les gens rêvent de lois, d’arrêtés, de frontières et d’interdictions. Ils se font une utopie avec des murs et des chemins. Ils s’imaginent comme vivant dans une forteresse de carton, d’où l’inconnu se trouverait écarté par la seule terreur. L’humanité se rassure avec des doudous, qu’elle serre fort contre son cœur : l’illusion de la grandeur et l’illusion du contrôle. Alors que nul ne peut contrôler ce qu’en même temps, il se refuse à regarder en face.

La tyrannie se meut dans la peur, elle répond par-là à un besoin. Pour des millions, elle est préférable au point de pouvoir se battre pour elle. Aussi, il vaut mieux avoir l’illusion d’être grand, parmi les acariens, que de s’imaginer insignifiant parmi les étoiles, malgré le caractère navrant d’une telle attitude.

Mais la peur n’est que ce qu’elle est : une simple émotion humaine, qui est à la hauteur de ce que nous sommes. Si nous craignons d’avancer, elle nous abattra. Si nous sommes terrorisés par le combat, elle nous vaincra. La peur est l’ensemble de ce que nous nous nous imaginons incapables et que nous craignons donc d’avoir à faire.

Si l’on arrive à accepter d’en faire une partie de nous-même, que l’on peut regarder en face l’infinité de lumière, alors nous nous rendrons compte que nos yeux peuvent s’y adapter et que, finalement, elle n’est plus si terrifiante.