Fin de vie : une réflexion sur la pratique médicale

À l’occasion du procès du Dr Bonnemaison, accusé d’avoir donné la mort prématurément à plusieurs patients, revenons sur les pratiques et la réflexion des médecins confrontés aux patients en fin de vie.

Par Phoebe Ann Moses

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Jugé pour avoir abrégé la vie de sept de ses patients, le docteur Nicolas Bonnemaison a été acquitté de la totalité des faits mercredi 25 juin.

 

Il a été reproché au Dr Bonnemaison par le fils d’une patiente décédée, de ne pas avoir dit par avance ce qu’il allait faire. « J’aurais compris si vous me l’aviez expliqué. Mais vous ne m’avez pas parlé. On aurait discuté, mais je ne vous ai pas vu », a déclaré le fils.

Premièrement, il y a peu de chances que la famille « comprenne » un geste somme toute plutôt brutal. Dans le meilleur des cas, la famille est déjà convaincue qu’il ne faut jamais faire d’acharnement (on ne dira pas « thérapeutique » puisqu’il n’y a plus de guérison à attendre). Dans ce cas, si le médecin explique que le patient est en souffrance, effectivement, la famille peut se résoudre à entendre que c’est la fin, devancée ou non.

Mais dans la plupart des cas, les familles non seulement n’entendent rien (on ne compte plus le nombre de familles agressives avec le médecin qui ne fait pas « tout » pour « sauver » cette mère grabataire de 90 ans en maison de retraite, amenée aux urgences dans un dramatique état de déchéance alors que plus aucun organe n’est capable de fonctionner sans renfort de médicaments puissants) ; mais surtout, leur expliquer « à l’avance » les choses revient à leur léguer la responsabilité de donner la mort. À quelqu’un de leur famille. Le médecin peut avoir agi seul pour ne pas faire supporter l’horreur de cette décision à la famille qui pourrait ne pas s’en remettre.

Ce serait donc un peu rapide de penser que ce médecin a tort sur toute la ligne. Les cas de ce genre sont très nombreux. Ce qui est en revanche surprenant, c’est qu’aucune plainte n’avait été déposée par les familles des victimes. Il est donc à craindre qu’il s’agisse aussi d’un règlement de compte à l’intérieur du service.

Deuxièmement, il est illusoire d’imaginer qu’une énième loi qui obligerait à établir un protocole résoudra le problème : d’une part on cherchera d’abord à ôter la responsabilité de quiconque dans un service en élaborant un ensemble de points à respecter pour valider une euthanasie, points qui ne seront jamais tous réunis. Tout le monde sera prémuni de toute responsabilité dans une décision à prendre. D’autre part, les convictions de chacun étant diverses, elles peuvent interférer avec le jugement purement médical et objectif. On se souvient par exemple de Vincent Lambert, dont la famille s’est déchirée autour du débat sur l’arrêt de ses soins, certains étant pour (au vu de ce que le patient en avait précédemment laisser paraître et de l’avis des médecins) d’autres contre (au vu de leurs convictions religieuses personnelles).

Faire intervenir l’État dans une situation qui ne regarde finalement que le médecin et son patient (et au risque de choquer, qui ne regarde même pas d’autres personnes), aboutit généralement à une cacophonie de décisions, toutes contradictoires, aucune ne tenant compte de l’avis du médecin qui soigne, seul, son patient ; aucune ne tenant compte du souhait du patient ; ni de son bien-être. Quand l’État intervient, un seul paramètre compte : que personne ne soit responsable, n’ait directement de décision à prendre, quitte à laisser s’enliser une situation qui du reste ne concerne pas directement ceux qui font les lois. Soigner et prendre en charge son patient, c’est faire en toute conscience, ce qui est le mieux pour lui. C’est une relation entre deux personnes.

img contrepoints432 fin de vieDans l’état actuel de la situation, les médecins sont à même de reconnaître, parce qu’ils ont l’expérience et le savoir nécessaires, l’extrême douleur de patients en fin de vie, de savoir si un point de non-retour est atteint, et décider de manière marginale et non officielle d’abréger les souffrances ultimes du patient. Accuser quelqu’un de l’avoir fait est curieux, car d’une part cela ne ramènera pas le mort à la vie, surtout si avant de mourir il était dans un état critique ; d’autre part que peut-on attendre ? Une compensation financière ? L’ouverture d’un nouveau débat pour demander une énième loi ?

Il est bien délicat de comprendre que la mort arrive quand même un jour ou l’autre. Le problème de la médecine aujourd’hui, c’est qu’elle a tellement apporté de confort et de longévité aux patients qu’il est difficile d’entendre que non, décidément, ça n’ira pas plus loin, en dépit de toute la machinerie, de tous les produits qu’on peut injecter à quelqu’un en souffrance extrême.

Voilà pourquoi peut-être, certains médecins agissent seuls.