Une autre dimension de l’obscur business du téléphone portable

La téléphonie mobile est un très gros business et tous les coups semblent permis.

Par Jacques Henry

Antennes-relais

Je discutais il y a quelques jours avec un installateur de relais pour téléphonie mobile qui décrivait avec un certain humour les quelques difficultés auxquelles il est parfois confronté dans son métier. Normalement et conformément à la législation en vigueur, en Espagne, plus précisément dans les Îles Canaries, comme très probablement dans les autres pays européens à n’en pas douter, l’installation d’antennes relais doit se conformer à un certain nombre de normes et de dispositions législatives locales ou nationales en vigueur.

Les compagnies de téléphone sans fil pour lesquelles travaille ce monsieur sont presque tenues d’assurer une couverture homogène de réception et d’émission en milieu urbain. Passe encore qu’on ne puisse pas se connecter au fin fond de la forêt ou au sommet d’une montagne mais en ville, un téléphone cellulaire est très souvent un instrument de travail devenu aussi indispensable qu’un tourne-vis ou qu’une clé de 12. Les compagnies de téléphonie mobile – ici aux Canaries il y a Ono, Vodafone, Movistar (ex Telefonica) et Orange – reçoivent à longueur de journée des appels de clients se plaignant d’une mauvaise réception dans un quartier peu ou mal desservi, c’est-à-dire dire mal inondé par les ondes. Il faut donc installer un relais en urgence car qui dit perte de clients dit aussi diminution du chiffre d’affaires.

Or une antenne coûte en moyenne avec tous les équipements afférents entre cinquante mille et trois cent mille euros selon la puissance installée, tout compris, transpondeurs, amplificateurs, numériseurs, fibres optiques et autres matériels dont j’ignore la nature, dixit mon interlocuteur. Comme il y a le plus souvent un caractère d’urgence et que la paperasserie administrative peut durer une ou deux années voire plus si l’on inclut l’enquête de proximité, la constitution et la consultation du dossier à la mairie, le permis d’installation est finalement accordé in extremis après un bon arrosage des responsables locaux par les compagnies de téléphonie mobile. Mais oui, c’est ce que m’a raconté ce technicien qui parlait en toute connaissance de cause, obtenir une autorisation d’installation en bonne et due forme tient du parcours du combattant et les compagnies de téléphonie mobile sont coutumières de la corruption de fonctionnaires qui ne se font d’ailleurs pas prier, je n’invente rien !

En conséquence, devinez quoi ? La plupart des relais sont illégaux partout en Europe et pas seulement aux Îles Canaries. Les téléphonistes et autres fournisseurs d’accès à internet s’arrangent avec les syndics d’immeubles attirés par le profit net d’impôts pour laisser installer en catimini des antennes qui ne se voient pas trop au sommet d’une construction anodine, un immeuble locatif ou parfois même un édifice commercial sans même en informer les copropriétaires, pourvu qu’on ne puisse pas voir les dites antennes depuis la rue ou depuis les fenêtres d’un quelconque logement à la ronde. Par exemple, ici à Santa Cruz de Tenerife comme dans toutes les îles de l’archipel, il y a des réservoirs d’eau sur les terrasses des immeubles qui ne servent plus à rien depuis bien longtemps. L’installateur d’antennes qui me racontait ses expériences, ou plutôt ses péripéties professionnelles, m’a précisé qu’on installe sur les terrasses d’immeubles de faux réservoirs à l’intérieur desquels on dissimule les antennes quitte à tripler la puissance d’émission pour assurer une bonne couverture de la zone à équiper en signaux. Naturellement le propriétaire de la terrasse n’est jamais contre, une liasse de billets de 100 euros fait l’affaire. Je dispose d’une terrasse où je ne mets jamais les pieds et qui est supposée être un lieu où je peux étendre mon linge sur des fils de fer rouillés. Il y a toute la place pour installer un faux réservoir d’eau et y mettre une antenne relais. Je ne suis pas propriétaire mais humble locataire de mon modeste meublé, je n’irai donc pas prévenir Orange chez qui je suis abonné car mon téléphone portable ne reçoit qu’un signal ridicule et intermittent du genre 1 sur 5 en haut à droite de mon portable Sony. De toutes les façons je m’en moque parce que je ne me sers que très rarement de mon portable pour la simple raison que je ne sais pas m’en servir et qu’il me faut faire des efforts épuisants pour envoyer un what’sap.

Si par hasard la situation ne permet pas de résoudre les problèmes de réception, les téléphonistes vont jusqu’à louer un logement, enlever les huisseries, portes-balcon et fenêtres, et installer à l’intérieur de ce logement une antenne relais surpuissante pour couvrir la zone « sombre » d’où précisément proviennent les complaintes des utilisateurs qui ont signalé cette situation à leur fournisseur d’accès au réseau avec leur téléphone portable. Naturellement l’opération doit être réalisée avec le maximum de discrétion et l’installation d’une antenne requiert parfois un concentré d’ingéniosité. Les techniciens se déguisent en déménageurs ou en artisans peintres-plâtriers, un responsable doit montrer patte blanche dans tout l’immeuble pour bien faire comprendre qu’il est le nouveau locataire de l’appartement du septième étage et qu’il va faire effectuer quelques travaux avant de l’occuper mais que les désagréments occasionnés par son installation ne dureront que quelques jours. Au besoin, la compagnie fait appel à quelques policiers en civil, dans le cas des Canaries à la Guardia Civil, au cas nullement improbable où un des habitants ondophobes de l’immeuble découvrirait la supercherie, afin de se protéger de toute agression physique éventuelle de ces allergiques aux antennes relais qui préviendraient immédiatement la police locale de manœuvres illicites dans leur immeuble avec… leur téléphone portable.

Tout ce que je raconte est rigoureusement exact ! Mais il y a pire encore. De véritables commandos d’écologistes viennent systématiquement éplucher dans les mairies les dossiers d’autorisation des installations d’antennes et de relais. Ils font ensuite une recherche minutieuse de l’implantation de ces relais à l’aide de Google Earth version professionnelle payante. Et quand ils repèrent un essaim d’antennes non répertorié dans les dossiers de la mairie, ils déposent une plainte auprès de la police et des tribunaux afin de faire démonter l’installation avec des poursuites judiciaires et de lourdes amendes infligées aux compagnies de téléphonie mobile à la clé. Quand je parle d’essaim d’antennes, il faut préciser de quoi il s’agit. Quand un installateur d’antennes comme l’est mon interlocuteur repère un lieu sans problème pour y implanter un relais, toutes les compagnies de téléphonie sautent sur l’occasion et, oubliant leur situation de concurrence, en profitent pour également et conjointement faire installer leurs propres antennes par le même installateur. Elles font toutes le pari que la situation pourra durer deux ou trois ans avant qu’ils ne soient dénoncés par ces commandos d’activistes opposés aux ondes électromagnétiques qui pourtant se plaignent par ailleurs d’une mauvaise couverture du réseau et ont tous un téléphone portable dans leur poche !

En réalité, ici dans les îles comme partout ailleurs en Europe plus de la moitié des relais de téléphonie mobile sont totalement illégaux, c’est-à-dire qu’ils n’ont jamais reçu un quelconque permis d’installation des autorités locales pour toutes ces raisons mais en particulier parce que l’obtention de l’agrément des autorités communales peut être obtenu parfois après un délai de plus d’un an, le plus souvent deux ans en moyenne comme je l’ai dit ; et dans le meilleur des cas, les fonctionnaires des communes se font naturellement tirer l’oreille car ils voudraient bien toucher une part du gâteau sous forme de pot-de-vin, et les téléphonistes finissent le plus souvent par craquer.

Remarque évidente et qui n’a rien à voir avec les Îles Canaries, on est en droit de se demander si Bouygues n’a pas cherché à négocier la vente de sa participation dans Alstom à l’État français avec le même état d’esprit. N’y aurait-il pas quelques gros pots de vin qui trainent par-ci par là pour « la bonne cause » de la sauvegarde du patrimoine industriel de la France ?

La téléphonie mobile est en effet un très gros business et tous les coups sont permis. Faites un calcul rapide et simple, j’ai l’ai fait en ce qui me concerne. Ma connexion à internet, incluant également un téléphone mobile qui est loin d’être connectable dans toute l’île de Tenerife, et un téléphone fixe me coûtent 444 euros par an TTC. Multipliez par le nombre d’abonnés à un téléphone mobile, pour la France 72 millions selon les dernières statistiques (décembre 2013)… plus de téléphones portables que d’habitants, cela fait près de 30 milliards d’euros de chiffre d’affaire et je suis probablement loin de la réalité. Autant dire que les compagnies de téléphone, quelles qu’elles soient, disposent d’une puissance financière gigantesque et il est possible d’imaginer que pour elles tous les coups soient permis, y compris les plus tordus et les plus sombres. Une antenne relais illégale, ça ne doit pas poser de problèmes ;de plus, après un petit arrangement avec le propriétaire de l’immeuble ou du syndic ça revient bien moins cher que de payer une redevance à la mairie et des taxes à l’État…

Notes : Les propos rapportés dans cet article sont bien réels. Naturellement je ne divulguerai pas, pour cette fois, ma source d’information pour préserver la sécurité de mon informateur.


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