Le shadow banking system : l’ombre ou la lumière ?

shadow banking (Crédits : The Economist, tous droits réservés)

En dehors de la Chine, les shadow banks sont une alternative viable au système bancaire conventionnel.

Par le Minarchiste, depuis Montréal, Québec.

shadow banking

De nos jours, le système bancaire mondial ne comprend plus que la moitié des actifs bancaires du monde ; l’autre moitié fait partie de ce que l’on appelle de manière inappropriée le « shadow banking system ». Ces entités se sont fait une bien mauvaise réputation durant la crise financière et pour de bonnes raisons.

Durant les années précédant la crise financière de 2008, le terme shadow banking désignait des entités séparées des banques, mais qui obtenaient leur financement des banques. Ainsi, bien que leurs actifs apparaissaient hors-bilan pour les banques traditionnelles, les shadow banks n’étaient rien d’autre qu’une extension des grandes banques leur permettant d’étirer encore plus l’élastique de la création de crédit. Ces entités constituaient des pools de prêts financés par des emprunts (comme du papier commercial) à très court terme acheté par des fonds de marché monétaire. Ces entreprises n’étaient que des châteaux de cartes.

Suite à la crise, ces activités ont disparu et le shadow banking est maintenant bien éclairé, constituant une force très positive dans le système bancaire mondial. En fait, on pourrait même dire que le shadow banking contribue présentement à stabiliser le système et à le rendre moins vulnérable aux crises !

Retranchement des banques traditionnelles

Suite à la crise, les banques à charte ont vu leur capital fondre ; certaines ont même été nationalisées. Leur capacité à faire des prêts a donc fortement diminué. Par ailleurs, la règlementation à laquelle elles font face s’est fortement accentuée, nuisant aussi à leur capacité à faire des prêts, surtout au niveau des prêts commerciaux. Cela laissait le champ libre aux entités non-bancaires à prendre le relais.

D’autre part, en raison de la baisse des taux d’intérêt, les investisseurs institutionnels (fonds de pension et compagnies d’assurance surtout) ont de la difficulté à atteindre leurs objectifs de rendement. Il y a donc une forte demande pour des investissements dans des prêts à rendement plus élevé que les obligations gouvernementales ou même corporatives.

Ce qui distingue ces entreprises des banques traditionnelles est qu’elles ne sont pas couvertes par l’assurance-dépôt supportée par le gouvernement et qu’elles n’ont pas accès au financement de la banque centrale (et à son immense pouvoir de création de monnaie). Pour cette raison, leur fardeau règlementaire est significativement moins élevé. Elles se financent en utilisant leur propre capital-action avec beaucoup moins de levier financier que les banques traditionnelles. Certaines shadow banks utilisent la titrisation, d’autres les dépôts « wholesale », d’autre utilisent des lignes de crédit de grandes banques, mais une bonne part de leur liquidité provient directement d’investisseurs institutionnels.

La grande majorité de ces entités ne créent pas de monnaie ; l’argent qu’elles prêtent provient directement d’investisseurs souvent institutionnels. Ces investissements sont souvent verrouillés pour une durée fixe (contrairement aux dépôts à vue), ce qui réduit le risque de « bank run » et donc de crise. Ce sont généralement des fonds de pension qui investissent l’argent de leurs épargnants dans ces prêts, lesquels offrent un taux de rendement bien meilleur que les bons du trésor. La shadow bank n’agit à peu près que comme un intermédiaire dans la transaction.

Dans un ordre de grandeur beaucoup plus petit, on a récemment observé une forte croissance du « peer-to-peer lending ». En 2013, Google a investi $125 millions dans Lending Club, l’une de ces plateformes P2P qui agissent comme intermédiaires entre les épargnants qui recherchent un taux de rendement supérieur à ce qu’offrent les banques et les emprunteurs souvent refusés auprès des banques ayant un appétit limité pour le risque. Les plateformes P2P fournissent souvent une évaluation de crédit, vérifient l’identité de l’emprunteur et s’occupent des modalités de paiement en échange d’un prêt. Elles ne sont pas responsables de la perte en cas de défaut, mais vont fournir de l’aide pour faciliter le recouvrement. Les autres plateformes P2P connues sont Prosper aux États-Unis et Zopa au Royaume-Uni. De plus en plus d’investisseurs institutionnels investissent dans ces prêts. Évidemment, ces activités n’impliquent pas de création de monnaie et ne nuisent donc pas à la stabilité du système financier, au contraire.

Une autre paire de manches en Chine…

Les choses sont fort différentes en Chine, où le shadow banking est non seulement massif, mais aussi encore bien obscur. L’appétit de la part des investisseurs y est démesuré en raison de la règlementation bancaire qui limite le taux d’intérêt sur les dépôts bancaires à 3,3%. Les gens recherchent de meilleurs rendements pour leur épargne. D’un autre côté, certaines entreprises éprouvent des difficultés à emprunter en raison des limites imposées aux grandes banques d’État en matière de ratio prêts/dépôts. Conséquemment, de nombreux produits d’investissement sont apparus pour faire le lien entre les épargnants et les emprunteurs. Les produits appelés « fiducies » sont présentés comme des outils de gestion de patrimoine vendus par les banques.

Les gens achètent ces produits les yeux fermés,  les croyant garantis par les banques, mais ce n’est pas le cas. En fait, les banques financent les promoteurs des trusts à l’aide de prêts à court terme, ce qui leur permet de se conformer à la règlementation. Ces promoteurs – comme par exemple China Credit Equals Gold – utilisent les sommes récoltées pour faire des prêts très risqués, et à maturités plus longues que leur financement bancaire, ce qui pose un risque de crise financière systémique. De plus, ce crédit facile se retrouve aussi souvent dans des activités destructrices de richesse, qu’on pourrait qualifier de mauvais investissements, en plus d’être inflationniste.

Ces structures reposent essentiellement sur deux croyances : 1) que si l’emprunteur fait défaut, l’État interviendra pour le secourir et 2) que si le promoteur de la fiducie fait faillite, l’État va le renflouer. L’histoire récente a malheureusement démontré que ces deux croyances sont véridiques. Il y a quelques mois, suite à l’annonce du défaut imminent de Zhenfu Energy, qui avait emprunté du trust China Credit Equals Gold vendu par China Credit Trust, un mystérieux acheteur a acquis les actifs de Zhenfu, lui permettant de rembourser son prêt… je vous laisse deviner de quel investisseur il s’agissait !

À ce propos, j’ai récemment publié un article sur l’économie chinoise qui explique les débalancements économiques causés par son système bancaire étatique.

Into the shadows

Les shadow banks au Canada ?

Au Canada, les shadow banks sont bien présentes, mais moins prépondérantes qu’ailleurs en raison de notre oligopole bancaire qui contrôle 80% du marché. Element Financial fournit des prêts commerciaux en se finançant auprès de compagnies d’assurance-vie qui ont besoin d’un endroit où investir les primes qu’elles récoltent. L’entreprise M-Can fait des prêts hypothécaires qu’elle titrise et assure auprès de la SCHL, pour ensuite les revendre aux grandes banques. L’entreprise Carfinco fait des prêts automobiles à des emprunteurs refusés par les banques ; elle se finance en empruntant auprès des banques traditionnelles et charge un taux d’intérêt de 33% par année. Callidus Capital a récemment fait son entrée en bourse et propose des prêts commerciaux à des entreprises en détresse financière à un taux d’environ 21% ; son financement provient des liquidités des fonds d’investissements privés Catalyst (donc pas de création de monnaie). Les autres entités que je connais sont Chesswood et Rifco.

Une menace ou une source de stabilité ?

Comme je l’ai expliqué plus haut, le shadow banking n’est plus une forme obscure d’activités douteuses (voire frauduleuses) visant à contourner la règlementation bancaire. Sauf concernant la Chine, les shadow banks sont désormais une alternative viable au système bancaire conventionnel. Elles agissent comme intermédiaire efficace entre les épargnants et les emprunteurs, ce qui représente pourtant l’essence d’une banque. Est aussi intéressant le fait que ces entreprises utilisent souvent peu de levier financier et ne créent généralement pas de monnaie. Elles n’engendrent donc pas d’inflation et n’amplifient pas les cycles économiques, tout en absorbant du risque de crédit et de liquidité sans être une menace systémique. Elles sont donc une source de stabilité dans le système financier actuel.

En fait, ces entités non-bancaires sont la preuve que nous n’avons pas besoin du satané système bancaire semi-étatique, hyper-règlementé et sur-subventionné constitué de grandes banques oligopolistiques « too-big-to-fail ». Elles sont la preuve que même sans réserves fractionnaires, sans levier financier excessif, sans accès à la banque centrale et sans promesse de « bailout » gouvernemental en cas de crise, une intermédiation financière saine et efficace est quand même possible. En bref, les shadows banks nous prouvent que l’interventionnisme étatique dans le secteur bancaire est inutile, indésirable et qu’il ne sert qu’à protéger les intérêts des banquiers établis.

Comme l’indiquait récemment Jamie Dimon, le célèbre PDG de la banque JP Morgan : « nous ne devrions vraiment pas les appeler « shadow  banks » (banques de l’ombre) – elles n’opèrent pas dans l’ombre. Ce sont des concurrents financiers non-bancaires, et il en existe une large variété. »

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