Pays émergents : Le nouveau visage du monde

Le nez sur la conjoncture immédiate nous fait perdre de vue l’essentiel : le monde change à grande vitesse autour de nous.

Par Jean-Yves Naudet.
Un article de l’aleps.

commerce-exterieurÀ force d’avoir le nez collé au mieux sur la stagnation de la zone euro, au pire sur le fait de savoir si le PIB français va croître de 0,1% ou de 0,2%, nous perdons de vue les mouvements de fond. La conjoncture immédiate nous masque l’essentiel : le fait que le monde change à grande vitesse autour de nous. Le monde de 2014 n’a pas grand-chose à voir avec celui des années 70 ou 80. Le phénomène majeur, que notre nombrilisme français ou européen nous fait ignorer, c’est l’émergence de ce que l’on appelait encore il y a peu le tiers-monde ou le monde sous-développé. Cette émergence n’est pas un hasard, mais la conséquence des choix en faveur de la liberté.

Le monde n’est plus divisé en trois groupes de pays

Le récent ralentissement économique dans les pays émergents, le reflux des capitaux vers l’Europe, la reprise aux États-Unis, tout cela représente des phénomènes conjoncturels qui seront aussi vite oubliés qu’analysés. Ils sont aussi dérisoires que les débats français sur 0,1 point de croissance. Pourtant, ce sont eux qui font la une, qui passionnent les médias comme les hommes politiques. Mais que la croissance en Chine soit de 7 ou 8% au lieu de 10% et la « reprise » de 0,5% au lieu de 0,3% ne change absolument rien aux mouvements de fond. Mais personne ne regarde l’essentiel.

Il y a vingt ou trente ans, on découpait le monde de manière simple : les pays développés, ceux de l’OCDE, qui regroupaient la quasi-totalité de la production de la planète ; les pays socialistes, nombreux, mais dont l’échec économique était de plus en plus évident ; et enfin le tiers-monde, regroupant le plus grand nombre de pays, certes qu’on ne qualifiait plus de sous-développés, mais de pays « en développement » et dont on nous expliquait qu’ils restaient à l’écart du vrai développement et que les écarts avec les pays riches ne cessaient de s’accroître.

Tout cela est bouleversé aujourd’hui. Il y a d’abord la disparition des pays socialistes et, avec eux, de l’illusion que le développement passait par la planification, les nationalisations et l’omniprésence de l’État. Bien sûr, il y a encore des dictatures communistes et des États totalitaires mais, sur le plan économique, même eux ont compris que hors du marché, point de salut. Il y a surtout le fait que les pays que l’on appelait développés, en gros ceux de l’OCDE, ont cessé de représenter la quasi-totalité de la production, non parce qu’ils ont reculé en valeur absolue, mais parce qu’une grande part de l’ex-tiers-monde est représentée aujourd’hui par des pays émergents. C’est là que se situe le grand basculement du monde.

Les six grands pays émergents représentent le tiers du PIB mondial

Comment pourrait-il en être autrement, quand la croissance de ces pays se situe entre 5 et 10% par an depuis au moins vingt ans et que celle des pays de l’OCDE est de 1 ou 2% par an ? Le résultat est spectaculaire. Les pays de l’OCDE viennent de passer en dessous des 50% du PIB mondial, contre 60% six ans plus tôt. Et encore ce résultat est-il trompeur car certains pays émergents, comme le Mexique ou la Corée du sud, ont rejoint aujourd’hui l’OCDE ; les pays anciennement développés sont donc en fait en dessous des 45%. Dans cet ensemble, les États-Unis sont à 17,1%, l’Union européenne à un peu plus de 18% et le Japon à 4,8%, selon les chiffres du programme de comparaison internationale de la Banque Mondiale. C’est le plus grand programme statistique au niveau mondial et il donne des chiffres exprimés en PPA (parités de pouvoir d’achat), éliminant ainsi les différences de prix entre pays.

Désormais, les grands pays émergents pèsent un tiers du PIB de la planète. L’Inde, avec 6,4%, mais aussi la Russie, le Brésil, l’Indonésie, l’Afrique du sud et la Chine qui, avec 14,9% à elle seule en 2011, devrait dépasser cette année les États-Unis et devenir la première puissance économique du monde. Qui aurait imaginé il y a peu que ces six pays des BRIICS représenteraient le tiers du PIB mondial ? Six ans plus tôt, ils en étaient à peine à 20%. Et il faut leur ajouter les pays émergents qui ont déjà rejoint le club de l’OCDE, Mexique, Corée, Chili. Voilà ce que le nez sur la conjoncture immédiate nous a fait perdre de vue. Ce qui compte, ce sont les mouvements de longue période. Le centre de gravité de l’économie mondiale s’est déplacé.

Le rôle moteur des échanges internationaux

Ce développement spectaculaire fait qu’on ne peut plus s’en tenir à des discours simplistes, du genre « les écarts entre pays riches et pays pauvres ne cessent de s’accroître ». Ces chiffres montrent que c’est faux. Il est vrai que certains pays se développent moins vite, notamment en Afrique. Mais même là, les taux de croissance du PIB sont en moyenne bien supérieurs à ceux des pays développés, ce qui fait que les écarts entre pays se réduisent. Dans les pays émergents, une vaste classe moyenne s’est développée. Ailleurs, elle commence à apparaître.

Ce bouleversement majeur du monde pose de vraies questions. Pourquoi la croissance est-elle plus rapide dans certains pays que dans d’autres ? Pourquoi certains sont-ils restés à l’écart et même parfois s’appauvrissent encore, donnant le sentiment d’une fatalité de la pauvreté ? Le premier élément, c’est le rôle des échanges commerciaux. Il n’y a pas d’exemple de pays émergent qui ait fermé ses frontières. Dans tous ces pays, les exportations, mais aussi les importations, ont boosté la croissance. Les thèses mortifères du développement autocentré, replié sur soi, ont largement disparu et les pays qui sont restés à l’écart du développement sont ceux qui ont refusé le jeu du commerce mondial. Partout les échanges mondiaux ont tiré la croissance, bénéficiant à tous.

Ce sont les institutions de la liberté qui permettent le développement

Les pays qui se sont le moins développé, surtout en Afrique, ont un autre point commun. Ils ont connu des désordres, des guerres civiles ou tribales, des pillages, une absence d’État de droit. Comment les échanges pourraient-ils fonctionner là où règne la violence, le vol, l’absence de tribunaux fiables, la corruption, le non-respect des contrats et des droits de propriété ? C’est, une nouvelle fois, souligner l’importance des institutions dans le développement. Les indices de liberté économique mesurent l’intensité de la liberté des échanges et la stabilité des institutions, la garantie des contrats et des droits de propriété, la limitation du rôle de l’État, des prélèvements obligatoires et des dépenses publiques, la stabilité des politiques monétaires et budgétaires. La liberté est le premier facteur de développement, surtout lorsque les institutions permettent de l’associer à la responsabilité.

L’émergence n’est pas le fruit du hasard ; la persistance de poches de sous-développement non plus. Imaginer la solution à la pauvreté du côté de l’État est donc un non-sens. Mais la leçon vaut aussi pour nous. Si les pays les plus riches s’installent durablement dans la stagnation, particulièrement en Europe, n’est-ce pas parce qu’ils ont oublié qu’ils doivent leurs richesses aux institutions de la liberté ? S’ils veulent retrouver leur prospérité, ils doivent se tourner vers plus de liberté. C’est aussi cela la leçon que nous donne le nouveau visage du monde.


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