Faut-il une éducation publique ou privée ?

Salle de classe en France (Crédits : Marianna, licence Creative Commons)

S’il y a un pouvoir dont nous devrions déposséder le gouvernement de façon urgente, c’est celui de commander notre éducation.

Par Gabriel Lacoste.

Salle de classe en France (Crédits : Marianna, licence Creative Commons)Parmi ce qui fonde l’intervention du gouvernement, il y a la croyance selon laquelle notre éducation en dépend. Qu’arriverait-il si le ministère cessait d’imposer des règles ? De quoi aurait l’air nos écoles si elles étaient sous le contrôle d’entrepreneurs libres de nous offrir ce qu’ils veulent ? Des charlatans feraient circuler des idées loufoques. Des enfants cesseraient d’apprendre à lire et à écrire pour aller travailler. Tous apprendraient des choses chacun de leur bord, perdant le sens de la communication. Les capitalistes nous exploiteraient en faisant de nous des producteurs/consommateurs sans âme. Cependant, n’ayons craintes, les gens au gouvernement nous en protègent. Nos enfants sont entre de bonnes mains.

Ah oui ? Permettez-moi d’en douter. Je crois que les charlatans ont envahi nos écoles. Les raisonnements erronés sont organisés par des gens convaincus qu’un bout de papier et des années de labeur dans une tour d’ivoire prestigieuse attestent d’un savoir alors qu’il n’en est rien. S’il y a un pouvoir dont nous devrions déposséder le gouvernement de façon urgente, c’est celui de commander notre éducation.

L’embrigadement citoyen

Qu’apprenons-nous dans nos écoles ?

Du mieux que je me souviens, j’ai appris à lire, à écrire, à compter et à obéir aux adultes de 6 à 12 ans. Jusqu’à l’âge de 16 ans, j’ai appris à situer des pays sur une carte, à fouiller dans un atlas, à tracer les grandes lignes de l’histoire, à interpréter l’actualité politique, à faire des rimes de poésie, à conjuguer des phrases, à distinguer une thèse d’un argument, à utiliser un schéma narratif, à appliquer des formules mathématiques et à décomposer un objet physique. De 16 à 18 ans, j’ai appris la philosophie et la littérature.

Le portrait qui en ressort, c’est une volonté acharnée de faire de moi un bon citoyen. Qu’est-ce qu’un bon citoyen ? C’est quelqu’un qui participe à la démocratie en discourant sur la société, en lisant des livres sérieux sur le sujet, en écrivant ses opinions dans un langage prestigieux, en adhérant à la science et en sachant décoder des suites de chiffres. La plupart de mon éducation convergeait dans cette direction.

Les intellectuels sont largement des sociaux-démocrates. Cela n’est pas surprenant. Ils sont le produit fini du conditionnement scolaire. Ils sont les élèves les plus zélés et deviennent donc les citoyens les plus fanatiques. Ils rêvent de devenir professeurs à leur tour pour diffuser la bonne nouvelle démocratique. Ils vont donc étudier à l’université dans des domaines voués à la construction de messages concernant toute la société. Or, qu’est-ce que la social-démocratie si ce n’est l’idéal citoyen lui-même ? Son but est de nous amener à investir activement les institutions démocratiques dans le but de changer le monde et d’en faire un meilleur à coup de votes, de lois et de programmes nationaux. L’école est donc largement un centre de recrutement en faveur de cette idéologie. Il ne s’agit pas d’une conspiration consciente. Ces gens croient sincèrement diffuser une information d’ensemble sur la vie. Ils sont seulement engagés dans un mécanisme dont ils ignorent le biais, convaincu d’avoir saisi l’Absolu.

L’agression citoyenne

Pourtant, la citoyenneté n’est qu’une façon de vivre parmi d’autres et elle n’en est pas la meilleure. À plusieurs égards, elle est même une forme d’agression prétentieuse du droit d’autrui qui se donne des airs de civisme à la manière d’un mouvement évangélique.

Enlevons nos lunettes roses ! Voter une taxe, c’est rassembler une foule pour voler autrui. Voter une loi, c’est forcer les gens. Voter une éducation nationale, c’est changer l’esprit des autres en postant des publicistes sur les point d’accès au marché du travail. Nous pourrions voter dans le seul but de nous défendre, mais la gratuité du geste rend si facile l’agression que nos travers d’êtres humains finissent par prendre le dessus. Le vote, c’est un exutoire de frustrations enrobé de rhétoriques. S’il fallait payer pour implanter une règle, nous y penserions à deux fois avant d’importuner le voisin sur ce qu’il doit consommer, apprendre à ses enfants, donner, échanger à tel ou tel prix et ainsi de suite. Cependant, en votant, le citoyen peut le faire gratuitement et s’applaudir à la fin de la journée en croyant avoir été le super héros dans l’histoire. Il a pourri pourtant la vie de plusieurs personnes au passage. De ce point de vue, une société composée à 100 % de marchés apparaît une alternative crédible à la votation, qui mériterait d’être interdit par les agences de protection privée du droit.

De plus, il est faux qu’une personne puisse passer à travers ce parcours scolaire pendant des années et savoir évaluer les conséquences de politiques complexes ou juger fidèlement de l’état de tel ou tel aspect de la société. Même après des années de douleur à lire, les personnes sont contraintes de sélectionner l’information en fonction de leurs opinions personnelles. Leur instrument pour voir la réalité reste un mur de catégories stéréotypées. Les prétendus savants n’ont souvent que réussi à voiler leur ignorance derrière du charabia ou une exactitude aussi parfaite qu’impertinente.  Ils opinent en mémères sur ce que les autres doivent faire en les plaçant dans des cases ou en les réduisant à des variables statistiques.

Le plus révoltant dans cette tragédie, c’est que ces gens sont présents partout dans les écoles et dans les médias, qu’ils ont l’air sérieux et donc que tous les autres citoyens moins motivés dans l’idéal démocratique finissent par leur faire confiance alors qu’ils ne devraient pas. C’est le résultat ultime de notre éducation, qui est un véritable avilissement collectif.

Les alternatives

Pour bien comprendre l’ampleur du problème, il est utile d’imaginer des alternatives. De quoi mon éducation pourrait-elle avoir l’air ?

Les contenus pourraient être radicalement différents. Sauf de rares exceptions, tous enverraient leurs enfants dans des écoles où ils apprendront à lire, à écrire et à compter. Nous n’avons pas besoin du ministère de l’éducation pour nous l’imposer. Les parents ne sont pas stupides à ce point-là. Nous pouvons imaginer un programme scolaire qui nous apprend à faire de l’’écoute active, à calmer sa colère, à magasiner intelligemment, à bâtir sa carrière, à travailler avec ses mains, à voyager, à converser de façon agréable, à fouiller sur internet pour trouver des informations, à défendre ses droits sans accorder beaucoup d’importance à la géographie, à l’histoire, à l’expression d’opinions politiques, à la science et aux mathématiques avancés. Les règles du français écrit pourraient être simplifiées. Lorsque j’envisage des alternatives, je n’imagine pas un gouffre de bêtises, mais un univers riche en potentiels et c’est là que je me mets à rêver d’une vie meilleure pour mes enfants.

Qu’est-ce qui se passerait ? Est-ce que les gens cesseraient de faire de la science, deviendraient amnésiques quant à l’histoire de leurs ancêtres, se couperaient du monde extérieur et deviendraient des analphabètes autistes ? Probablement pas, car presque personne ne veut cela pour ses enfants. Nous apprenons un tas de choses plus compliquées que ça sans l’aide du gouvernement. Si la science est une profession payante, des gens l’apprendraient auprès de ceux qui s’y consacrent au début de l’âge adulte. Le cinéma, internet et la télévision nous bombardent sans arrêt d’informations historiques. Quant à l’écriture, je n’ai jamais appris les règles de conjugaison au secondaire. Je les oubliais après l’examen. J’ai commencé à les retenir le jour où j’ai eu envie pour des raisons pragmatiques d’écrire correctement.

Ma prédiction, c’est plutôt que l’idéal démocratique s’effondrerait tel un cancer dont nous aurions fait enfin cesser les métastases. Les parents choisiraient les contenus scolaires qui augmentent les chances de succès de LEURS enfants. Ils n’accorderaient plus d’importance à les faire discourir sur la vie des autres, surtout s’ils doivent en débourser les frais à partir de LEUR portefeuille plutôt que de celui des autres. Les mécanismes de marché permettraient de mettre en compétition toutes les idées sur le moyen d’atteindre cet objectif.  Les entrepreneurs qui auraient le plus de succès à le faire deviendraient des multimilliardaires propriétaires de multinationales de l’éducation choyées par les parents. L’activité politique perdrait son centre de recrutement et la privatisation de l’éducation publique deviendrait un jour férié.

La responsabilité du milieu

Le choix d’une éducation ne revient pas aux enfants, car ils ne sont pas aptes à prendre ce genre de décision. Qui est donc le plus habilité à faire ce choix à sa place ?

L’enseignant typique peut répondre que c’est « la société » ou des experts et non la famille qui doit agir comme tuteur. Or, la « société », ce sont les parents. Lorsque les professeurs singent ce langage, ils se font passer pour les représentants authentiques de la société contre la société. En réalité, ils décident de faire ce qu’ils veulent dans leur classe. Ils ont des consignes venant de supérieurs, mais ceux-ci n’ont de consigne venant de personne. Ils sont les conseillers ultimes en la matière auprès des politiciens et ils s’appuient sur leur propre culture pour prendre des décisions. De plus, pour eux, l’élève est une source de revenu et un esprit vierge qu’il faut redessiner pour faire un monde meilleur. L’empathie envers lui est possible, mais dans les limites tracées par le confort dû à un employé syndiqué. Bref, c’est un milieu de salariés avec des défauts humains qui se nourrissent eux-mêmes dans une bulle déconnectée du reste de « la société ».

En comparaison, les parents, sauf à de rares exceptions, sont émotionnellement impliqués dans le succès à long terme de leurs enfants. De plus, ils connaissent les subtilités de leurs situations. En ce sens, nous avons toutes les raisons d’attribuer à la famille la responsabilité ultime de choisir le programme scolaire de leurs enfants, puis de mettre ces professeurs en compétition sur un marché pour les satisfaire. Penser qu’un cartel de vendeurs d’idées puisse avoir plus à cœur que les parents le sort des élèves est du pur délire d’intellectuels enfermés dans une tour d’ivoire. Il ne faut pas avoir un doctorat en psychologie pour le comprendre, mais simplement un gros bon sens.

Le contre-argument des mauvaises familles

Et ceux qui ont la malchance de naître dans des familles dysfonctionnelles ou bornées ?

Premièrement, mettre sous tutelle la totalité des parents pour nous protéger de quelques irresponsables risque simplement de donner aux irresponsables le pouvoir de contrôler l’éducation des gens responsables.

Deuxièmement, le gouvernement ne constitue souvent pas un palliatif, mais un complément à la dysfonction parentale. Si un enfant doit affronter la violence, la faim, l’agression verbale, l’indifférence émotionnelle, le stress au quotidien de parents irresponsables, le dernier de ses soucis est d’apprendre à devenir un bon citoyen en conjuguant ses phrases et en sachant appliquer une formule de trigonométrie. Le professeur qui l’envoie en retenue ou l’expose ainsi à des échecs ne fait que lui ajouter des sévices.  Au risque de violer un tabou sacré, cet enfant s’en sortirait probablement mieux en commençant tout de suite à travailler. Il apprendrait la discipline plus efficacement qu’à l’école, découvrirait des opportunités autour de lui, se socialiserait sous la supervision de chefs motivés à faire régner l’ordre et gagnerait même un revenu susceptible de compenser la pauvreté de ses parents. Ses derniers, ainsi que les proches  feraient mieux d’assumer leurs responsabilités plutôt que d’être faussement réconfortés par des fonctionnaires diplômés.

Troisièmement, la meilleure manière d’ouvrir les esprits n’est pas de les uniformiser par un programme national, mais de les exposer à toute la diversité du monde moderne. Si un individu est environné de gens bornés, sa meilleure bouée de sauvetage, c’est d’avoir d’autres personnes autour de ces gens bornés qui ont la liberté d’entrer en relation avec lui pour l’en sortir. Cela a un nom : le libre-marché.

La nouvelle aristocratie au service des pauvres

Il est courant d’entendre qu’une éducation uniforme accessible à tous est une manière de favoriser l’égalité des chances. Par ce détour, nos enseignants se racontent la société en s’attribuant le rôle de Robin des Bois. Ils vivent de taxes sur les riches pour pouvoir aider les pauvres. La réalité est différente.

Ce qu’ils défendent, ce n’est pas l’égalité des chances à réussir dans la vie, mais à compléter des études universitaires et donc à devenir comme eux. Ce sont eux qui voient cela comme le signe parfait d’une réussite. Ils font la présomption narcissique que tout le monde rêve d’arriver au même endroit qu’eux dans la vie et ils interprètent donc toutes mesures allant en ce sens comme étant charitables. Ils ont la conviction profonde que leurs pensées sont supérieures à celles de la populace.  Ils sont plus profonds, plus vivants, plus créatifs, plus critiques, plus ouverts, plus sensibles. Ils agitent souvent leur diplôme comme une justification pour obtenir des droits économiques supérieurs à la moyenne et ils réussissent à convaincre des décideurs qui pensent exactement comme eux. En comparaison, l’offre et la demande fondent les salaires sur une basse souche misérable : le consommateur. Ils vivent de la sueur de payeurs de taxes dont ils s’évertuent de dénigrer la dignité en les rabaissant à des zombies victimes de la logique marchande. Toutes ces caractéristiques décrivent un genre d’individus dont la révolution française s’est évertuée de couper les têtes : les aristocrates. Ce qui les distingue d’eux, c’est qu’ils ont remplacé le sang par les diplômes comme source de hiérarchisation des êtres.

Ils n’ont donc rien d’égalitariste, au contraire. Dans les faits, toutes les épreuves scolaires qu’ils mettent sur le chemin des enfants venant de milieux défavorisés ne sont souvent que des formes d’obstructions qui les détournent des apprentissages dont ils ont besoin. L’éducation publique constitue même un outil pour les discriminer, car ce sont précisément eux qui ne passeront pas à travers ces tests et qui n’auront donc pas les papiers nécessaires pour marchander leur valeur sur le marché du travail ou auprès des autorités politiques.

Finalement, il y a cette idée que, sans le gouvernement, les prix de l’éducation ne seraient pas abordables. Il faut comprendre que c’est le milieu de l’éducation cartellisé en syndicat qui gonfle les prix. Les universités sont des immeubles dont le clinquant est coûteux. Les enseignants n’usent pas de leur force de travail à leur pleine capacité. L’administration et les services connexes sont surdimensionnés. Des solutions plus économiques sont imaginables. Davantage de cours pourraient se donner en ligne. Des tests pourraient mieux certifier des compétences apprises en dehors de l’école de manière à les compléter seulement de certaines formations d’appoint. Les jeunes peuvent apprendre directement d’un employeur moyennant du bénévolat.   Le problème, c’est qu’aucune de ces solutions ne seront mis en pratique, car tous ceux qui vivent des écoles y verraient une menace pour leur gagne-pain et leur confort.

Nouvelle version de l’allégorie de la caverne

Dans mes cours de philosophie, je me suis fait raconter l’histoire d’un prisonnier enchaîné dans une caverne et condamné à regarder les ombres sur le mur. Libéré de ses chaînes, il a découvert que le soleil était la réalité qui se cachait derrière les apparences. Retournant dans la caverne dans le but d’en libérer les autres, ceux-ci résistaient avec acharnement. Mon professeur interprétait les ombres comme étant les images de notre société capitaliste. Le soleil, c’était l’idéal social-démocrate. Le prisonnier libéré, c’était lui, l’intellectuel. Les autres prisonniers attachés à leurs chaînes, c’étaient ses élèves. Avec du recul, je lui en propose une autre version. Le prisonnier libéré, c’est moi. La caverne, c’est le gouvernement. Les ombres sont les croyances sociale-démocrates. Le prisonnier attaché à ses chaînes, c’est lui et ses amis. Le soleil, c’est la société en dehors du contrôle politique.

Si tu me lis en ce moment et rage de désaccord, demande-toi sincèrement qui de nous deux refuse de voir la réalité telle qu’elle est. On m’a souvent demandé : avec ton parcours, comment fais-tu pour penser de la sorte ? Justement, j’ai erré dans cette caverne assez longtemps pour en conclure que ce sont des chemins qui ne mènent nulle part. C’est enfin le temps pour toi de te réveiller de ce sommeil dogmatique.