Les « circonstances » où la Marseillaise est un karaoké d’estrade

Christiane Taubira (Crédits Philippe Grangeaud-Parti Socialiste, licence Creative Commons)

Christiane Taubira semble penser comme d’autres, qu’elle peut se dispenser de chanter la Marseillaise lors de commémoration de l’abolition de l’esclavage.

Christiane Taubira semble penser comme d’autres, qu’elle peut se dispenser de chanter la Marseillaise lors de commémoration de l’abolition de l’esclavage. « Il y a des circonstances qui appellent davantage au recueillement… qu’au karaoké d’estrade ».

Par Phoebe Ann Mo$e$

Taubira

Il n’est pas question ici de débattre du fait de chanter ou non l’hymne national, plusieurs personnalités politiques ou non s’étant déjà illustrées à ce sujet. Il convient seulement de remettre dans son contexte la déclaration de Christiane Taubira visible depuis dimanche sur sa page Facebook, et qui relève bien plus de la manipulation de l’opinion que d’un idéal supposé républicain.

Il serait bon de rappeler quelques principes de base à Madame Taubira, née à Cayenne en 1952, 6 ans après que la Guyane est devenue un département français. Elle n’a donc pas connu personnellement l’esclavage, et si elle est devenue un jour ministre de la Justice à la métropole, elle le doit probablement à la « liberté » et à « l’égalité » de son pays.

Christiane Taubira voudrait nous faire croire qu’elle ne chante pas la Marseillaise parce que cet hymne la rabaisserait au niveau des patriotes, qui comme on le sait bien, sont tous d’affreux esclavagistes. Elle semble nous dire qu’il y a deux catégories de Français : les opprimés (qui ne chantent pas) et les oppresseurs (qui chantent). Comment penser que cette femme, dont on dit qu’elle est cultivée, bonne oratrice et rhétoricienne, qui place dans chacun de ces discours une citation littéraire, avec un lyrisme parfois déplacé, comment penser qu’elle aurait commis encore une « maladresse » ou un « couac » ? François Hollande, il y a quelques jours, a relancé la proposition du droit de vote des étrangers. Et maintenant, Christiane Taubira décide qu’il y a des circonstances où, en effet, on peut ne pas chanter la Marseillaise. Tiens donc. Voilà donc où l’on voulait nous amener : à un puant amalgame fait par Christiane Taubira elle-même : la Marseillaise = patriotisme = groupe de ceux qui n’aiment pas les étrangers. Ne pas la chanter = être libre et tolérant = de gauche.

Halte donc au rapt ! Sur l’hymne, le drapeau, la Nation, la République. Halte au hold-up sur l’Histoire par celles-là et ceux-là qui se vautrent dans leur confort de classe, prêchent l’exclusion et le repli, et qui, par ces intimidations et ces traques, affichent des pratiques de miliciens.

C’est navrant d’infantilisme. C’est le contraire des valeurs de liberté, puisque d’elle-même elle oblige les individus à se positionner dans un groupe, dont ils ne doivent pas sortir. La Nation n’a-t-elle donc plus que cette carte à jouer pour montrer qu’elle sait accueillir : titiller les plus bas instincts et attiser le sentiment communautariste ? C’est dire combien on sait en haut lieu donner envie d’être Français. Pour une personnalité politique supposée cultivée et sensible, il semble bien que nous avons plutôt à faire à quelqu’un qui joue avec le feu, et qui n’aime nullement la diplomatie et le tact. Il suffit d’ailleurs de lire les termes qu’elle choisit dans sa déclaration pour se faire une idée de la modération de ses propos (l’allusion à la gégène étant probablement un morceau de choix). En période d’élections, on savourera pleinement la brillante idée de créer une nouvelle polémique.

Madame Taubira, dans la Marseillaise, savez-vous qu’il y a une phrase qui indique justement que c’est un hymne qui rassemble ? « Contre-nous de la tyrannie », savez-vous ce que cela signifie ? Que cet hymne est celui de ceux qui se lèvent contre l’oppresseur.

Mais avec la gauche on est en plein 1984 de George Orwell : la guerre, c’est la paix. La liberté c’est l’esclavage. L’ignorance c’est la force. Et la patrie, c’est le communautarisme ? On peut dire tout et son contraire, c’est ce qui est bien quand on est ministre.

Enfin, dire clairement qu’il y a des « circonstances » où l’on peut ne pas chanter la Marseillaise, c’est valider le fait qu’on peut se sentir Français à certains moments, et pas à d’autres. Certes, il y a des périodes de l’Histoire où l’on peut ne pas être fier de l’attitude de son propre pays. Mais n’est-ce pas le lot de tout pays, d’avoir ses ratés ? Sentir que l’on fait partie d’un pays, ce n’est pas le célébrer quand ça nous chante, et le dénigrer quand cela ne nous arrange pas. Non, c’est même exactement le contraire : c’est assumer son passé, car il fait partie de nous, de ce que nous sommes aujourd’hui. Refuser cela c’est permettre une nation « à la carte » donc divisée.

Alors puisqu’on peut choisir ses « circonstances » où l’on est fier ou pas de son pays, décidément, ma circonstance à moi a commencé le 6 mai 2012 et se terminera – peut-être – en 2017.